AU FIL DES HOMELIES

Photos

PHOTOS DE MARIAGE

Is 62, 1-5 ; Ap 19, 5-9a ; Jn 2, 1-11
Noces de Cana - année B (dimanche 19 janvier 1997)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

J'ai envie de vous demander ce que vous regardez en tout premier lieu, lorsque vous regardez une photo de mariage. Certains, comme moi, regar­dent la robe de la mariée pour vérifier si ce défi de couture, héritier des rêves les plus fous de princesses et de reines est à la hauteur des rêves, non pas la mariée mais la robe. Mais, pour ma part, je regarde surtout si ce sourire un peu figé qu'on a fixé sur l'ob­jectif dit quelque chose de l'amour qui unit les deux mariés. Il est difficile, voir impossible pour un photo­graphe de fixer pour l'éternité ou du moins pour toute la vie, en une seule photo, un quelque chose de cet amour à travers un bouquet de fleurs, trois épingles dans les cheveux et une belle robe, quelque chose qui justement ne peut pas être dit. Peut-être aussi conti­nuez-vous votre enquête en comparant la belle-mère à la fille pour voir à quoi ressemblera la fille dans quel­ques années. Mais ceci est un autre sujet.

Pourquoi fait-on des photos de mariage ? C'est pour essayer de voir ce qu'on n'y voit pas, c'est d'essayer de voir d'ailleurs ce pour quoi l'on célèbre ce mariage. Si on fait des photos avec cet air un peu solennel que nous donnons à nos cérémonies, non pas le vrai solennel qui serait celui du sacré, mais ce so­lennel un peu "lever des couleurs et garde républi­caine " si vous voulez. Pourtant, on essaye de se dire ou de dévoiler l'invisible de l'amour qui unit cet homme et cette femme, amour qui est là tout proche, ce pourquoi ils ont été l'un vers l'autre, ce pourquoi ils ont voulu rassembler tous leurs amis, ce pourquoi ils s'aiment et espèrent. Mais il y a une question lanci­nante qui naît presque immédiatement au contact de ces photos : est-ce qu'ils vont s'aimer toute leur vie ?

En fait c'est la question dramatique, c'est la question de la photo, mais la question de leur vie. Ils sont là plus ou moins resplendissants, j'en ai connu qui pleuraient, je croyais que c'était par émotion, mais en fait, la vérité est que la robe de la mariée était trop étroite, et qu'elle n'arrivait pas à respirer ! Mais à tra­vers toutes ces petites choses du mariage qui sont inévitables et qui vont construire les souvenirs qu'on racontera aux enfants..., on tente de se dire, de dire, de représenter l'amour, raison et cause de tout.

C'est difficile de représenter l'amour, l'amour d'un moment, l'amour de toute une vie, il y a quelque chose qui échappe à l'objectif évidemment et même à nos propres yeux. En fait, il me semble, j'allais dire dans l'inconscient spirituel, si je peux parler comme ça, on essaye de fixer Celui qu'on a invité : Jésus, Marie, Dieu. On essaye de fixer sur l'objectif cet invi­sible familier si proche, il sont là présents dans la cérémonie, ils sont invités et l'on ne les voit pas sur la photo. Ils ne sont pas au premier rang d'honneur. Mais Dieu, qui n'est pas sur la photo, fait savoir qu'Il est là, mais à la cuisine, à l'intendance de l'amour, qu'Il est là en train de mijoter la sauce de l'amour qui va unir l'homme et la femme. Et même plus qu'à la cuisine, Il est à la cave, Il s'occupe du vin. C'est le sommelier de l'amour humain, de l'ivresse. Il s'ar­range pour qu'on ne manque pas de vin !

C'est-à-dire quand on s'aime, enfin au début ou après, les choses paraissent si naturelles quand on s'aime : elle est là, je suis là, tu es belle, je suis beau, le monde est beau. Il y a une petite illusion dans tout ça, qui sera vite levée, mais il y a une sorte de chose, c'est comme si c'était dû, comme les gens qu'on re­çoit, qui vont se marier, ils s'aiment et ils ont l'impres­sion de ne savoir comment ils ont fait pour vivre avant cet amour ? Alors que maintenant ils respirent, ils vivent, ils se déploient de tout leur être dans l'amour, dans la présence de l'autre. Et c'est ça l'amour, cet enivrement-là de l'existence, c'est vrai­ment l'amour.

Mais il y a une chose qui est un peu oubliée dans cet enivrement et c'est pourquoi c'est un enivre­ment, c'est qu'on oublie que tout cela ne nous est pas dû. Ça devrait être reçu comme un cadeau et comme une grâce et non pas comme un dû : ça y est, en fait avant j'étais malheureux, bête et moche et maintenant je suis heureux, beau et éternel. Ce qui est vrai d'ail­leurs. C'est vrai que dans l'amour on sent que sa vo­cation humaine prend un élan, prend une force, prend une dimension que, sans amour, on ne peut pas connaître. Mais on oublierait si on la gardait pour soi que ce que je ressens maintenant à un moment où j'aime, c'est ce moment qui vient d'ailleurs, qui est donné, qui est cadeau car il est une grâce.

Vous savez, à force de croire que le moment de bonheur est un moment normal pour l'homme, on râle pour les moments de malheur, parce que quelque chose nous a échappé, quelque chose s'est cassé, de ma faute, de sa faute, de notre faute, de la faute du monde. Si on considère que les moments de bonheur sont les moments qui me sont dus et qui sont normaux pour moi, alors les moments où ce bonheur semblera s'échapper, car je dis bien : semblera s'échapper, eh bien je vais croire que quelque chose, qu'on est venu perturber mon harmonie, l'harmonie de ma vie conju­gale, fraternelle, alors que si j'accepte de concevoir que le moment de bonheur, ce moment d'enivrement ou ces moments plus paisibles comme des moments où Dieu a insisté, j'allais dire, en franchissant un peu la frontière qu'Il ne voulait pas franchir, c'est-à-dire en donnant plus d'émotion, plus de sens à ce que nous vivions. Mais peu après Il va se retirer. C'est tout le sens de l'anonymat de la présence de Jésus et de Ma­rie dans ces fêtes. Ce n'est pas Lui qui dit l'amour, c'est le vin qui le dit à sa place. Et d'ailleurs il y a une question posée par le maître de cérémonie qui ne trouve pas de réponses, il lui dit : "d'où vient ce vin ?", car il ne savait pas d'où il venait. Tout est là.

Je posais la question suivante à une aumône­rie et vous demande d'y réfléchir deux secondes comme eux : "Comment comptez-vous sauver le monde ? " Les jeunes ont répondu en grande majorité : "ce qu'il faudrait, c'est que les actions humanitaires soient plus efficaces, ce qu'il faudrait c'est que la po­litique soit moins égoïste, ce qu'il faudrait c'est qu'on fasse davantage attention là où nous sommes, les ri­vières sont polluées, ce qu'il faudrait c'est que les gens soient plus solidaires, soient moins égoïstes entre eux".

Comment comptez-vous sauver le monde ? De fait, la fin du vingtième siècle est teintée d'une sorte de soupçon quant à nos capacités politiques de modifier le mal dans le monde. Nous ne sommes plus certains que les actions humanitaires, même si nous y croyons encore, vont continuer à aider à sauver le monde. Et c'est un soupçon, j'allais dire, qui atteint notre identité de citoyen dans ce monde. Nous n'y croyons plus guère. Et nous ne savons plus très bien vers où nous tourner pour tenter de donner une ré­ponse à cette question qui est une question, vous le reconnaissez, absolument essentielle.

Ma réponse à moi, peut-être aussi la vôtre, est la suivante. Ma réponse à cette question est inélucta­blement, définitivement, absolument spirituelle. Cela ne veut pas dire que, que je vais rentrer en dévotion et prier pour le salut ; en restant dans ma chambre, en­fermé. Ma réponse, elle est spirituelle en ce sens que c'est parce que je crois en Dieu, c'est parce que je célèbre la messe, c'est parce que je suis dans l'Église, c'est parce que je veux le suivre que je crois que je vais participer, à ma manière à moi, au salut du monde. Je ne peux pas le sauver sans cela, cela n'a au­cun sens. Je le sauve parce que je sais qu'Il va le sau­ver, avec moi, avec ma propre action, avec ma coopé­ration. Il va le sauver avec ma foi. Je crois en Lui, je crois en son action, je crois en l'Église. Et c'est pour­quoi je crois que c'est Lui qui va sauver le monde à travers moi et à travers tout ce que je vais pouvoir inventer, moi et les autres.

C'est pourquoi, pour moi, la réponse est indu­bitablement spirituelle et elle ne peut être que spiri­tuelle, ce qui ne veut pas dire qu'elle s'arrêterait à une sorte de prière auto-suffIsante, ma prière dans cette Église exige de moi que je prenne un bâton de pèlerin dans ce monde et que j'invente, avec mon corps, mon âme, mon esprit, ma voix au service du salut du monde. Mais c'est parce que je crois en Lui qui veut sauver le monde que je me mets en route pour sauver le monde.

C'est là où je me différencie ou, où nous nous différencions du maître de cérémonie, c'est que nous voulons savoir la provenance. Nous ne voulons pas et que nous ne croyons pas que le salut ne puisse venir que de nous avec une sorte de générosité tout à fait respectable, mais que je crois stérile et qui est surtout teintée d'un orgueil humain qui se retournerait contre nous au bout d'un moment. C'est parce que je veux découvrir, dévoiler d'où vient le désir du salut, d'où vient la force du salut que je me mets en quelque sorte dans ce fleuve, dans ce courant, voulant y participer le mieux possible. Le point de départ est spirituel, l'ac­tion est humaine et divine et le résultat sera en Dieu.

Comment comptons-nous sauver le monde ? pas sans Lui, pas sans Lui. Et c'est là où, dans cet évangile, se révèle ce qui est le plus troublant de Dieu : on pourrait croire que Dieu est étranger à ce monde. Il serait trop loin, Il serait inconnu de nous, il faudrait qu'on fasse un effort pour le rejoindre, quelqu'un que nous connaîtrions mal et il faudrait que nous fassions un effort pour mieux le découvrir. Dans les énigmes policières, c'est toujours celui qui a l'air le plus innocent, qui est là la plupart du temps le criminel ou l'assassin. Je ne dis pas que Dieu est l'assassin ou le criminel, mais c'est pour vous dire que c'est souvent le proche, le très proche, le très très proche qui est le plus inconnu.

C'est pareil pour Dieu, Il est tellement proche qu'Il cache encore plus l'intensité de ce qu'Il est. Il est tellement familier de notre âme, de notre cœur, de nos pensées qu'Il est encore plus voilé que s'Il était très lointain, très distant, infiniment dans son absolu et infiniment loin de nous. C'est parce que Dieu est si proche de nous qu'Il nous est totalement voilé. C'est pourquoi Il est ce pain et ce vin. C'est pourquoi Il est dans les éléments, j'allais dire, Il se fait proche pour répondre à son amour de Dieu pour nous, Il ne peut pas faire autrement, mais Il se voile davantage pour ne pas contraindre notre liberté.

C'est cela, Dieu. C'est cela, Jésus et Marie aux noces de Cana. Jésus et Marie nous disent dans cet évangile que le vin humain va s'épuiser, que notre enivrement provisoire, que notre capacité d'être heu­reux de construire et de sauver le monde ne tiendra pas par nos seules forces et qu'il faut qu'Il ajoute un vin nouveau et qu'il faut qu'Il ajoute quelque chose qui va remplir nos vies comme Il remplit nos jarres. Mais Il ne signe pas, Il ne dit pas que c'est Lui, Il nous laisse la possibilité d'ignorer la provenance du vin comme le maître de cérémonie le dit. Et d'ailleurs ce n'est pas vers Jésus qu'il se tourne, mais vers le marié qui d'ailleurs ne Lui répond pas, tout occupé qu'il est de sa bien-aimée.

Cette proximité, c'est ce qui fait que lorsque nous rencontrerons Dieu, et c'est une idée qui m'est chère, nous dirons : mais je Te connaissais déjà, je T'avais déjà respiré et je T'avais déjà rencontré et je T'ai croisé aux mille détours de mes chemins, à tra­vers la femme que j'ai aimée, à travers les enfants que j'ai eus, à travers l'Église que j'ai connue, à travers ma communauté, à travers ma vie humaine. Il n'y a pas eu un seul instant où Tu n'es pas passé, mais je ne T'ai pas reconnu, je n'ai pas mis ton Nom sur tous ces éléments, sur tous ces événements, sur tous ces visa­ges qui ont croisé ma vie et qui te disaient, et avec quelle intensité. Mais qu'ai-je donc été aveugle et sourd pour ne pas reconnaître, dans cette proximité de ceux qui étaient près de moi, l'intimité de ta présence, la proximité de ta présence

C'est là qu'à mon avis ce que nous voulions fixer sur la photo de mariage, c'était Celui qui ne de dit pas et qui pourtant est la source de ce pour quoi tout le monde est rassemblé avec ses vêtements si beaux pour ce jour-là, c'est qu'Il est juste derrière. Et inconsciemment, spirituellement, c'est Lui que nous voulons fixer, c'est Lui que nous voulons un instant reconnaître, comme si en le reconnaissant, alors toute la vérité, toute la vérité se ferait. Nous serions, comme apaisés, incroyablement en confiance de dire : "si Tu es là, alors je peux continuer mon chemin".

Frères et sœurs, que cette proximité de Dieu à travers les sacrements, à travers nous-mêmes, à tra­vers toutes les médiations que nous formons les uns les autres, qui sont la manière dont Dieu écrit sa pré­sence en nos vies de façon extrêmement proche. Et je le dis pour les événements heureux et c'est évidem­ment encore plus vrai pour les événements malheu­reux, mais souvent on le reconnaît davantage à ce moment-là. Mais cette proximité de Dieu, elle est là, à fleur de peau, à fleur de caresse, dans le sacrement. Et ne nous laissons pas avoir par l'apparence des choses. Ne nous laissons pas avoir uniquement parce que le marié aime la mariée ou parce que c'est du vin et du pain, mais laissons-nous toucher par la vérité qu'ils s'aiment parce que Dieu les aime et que ce pain et ce vin sont le corps et le sang du Fils Bien-Aimé donné pour le salut.

 

 

AMEN

 

 
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