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LES NOCES DE L'INTIMITÉ

Is 62, 1-5 ; Ap 19, 5-9a ; Jn 2, 1-11
Noces de Cana - année C (dimanche 18 janvier 1998)
Homélie du Frère Bernard MAITTE

 

Le facteur vient de passer et Marie de Nazareth ouvre l'enveloppe et se rend compte que c'est un faire-part de mariage, ce sont ses cousins les David de Cana qui l'invitent au mariage de leur fille Sarah avec un certain Nathanaël que, plus ou moins, elle connaît. Mais ce n'est pas ce qui la dé­range le plus parce que l'invitation ne lui est pas seu­lement adressée, elle est adressée à son Fils Jésus. En cela il n'y a encore rien de trop original, mais il y a marqué : Jésus et ses disciples. Effectivement Marie va aux noces de Cana et Jésus et ses disciples y étaient aussi invités. On avait donc invité le ban et l'arrière-ban pour ces noces de Cana.

Et Jésus se retrouve avec ses disciples à un mariage. Chose étrange il se trouve que Jésus ne sait pas toujours très bien se tenir, en effet Il commence à s'occuper peut-être de choses qui à priori ne le regar­dent pas. Il faut dire que sa Mère l'a poussé un petit peu. Le rôle de mère est toujours prépondérant dans certains cas. C'est le cas pour les noces de Cana. Et donc Jésus, bon gré mal gré, va voir et inspecter pourquoi il n'y a plus de vin. Peut-être que les mariés ont été un peu chiches et n'ont pas prévu assez, ils ont voulu inviter beaucoup et il n'y avait pas assez de vin. Toujours est-il que Jésus commence à s'occuper un petit peu de ce mariage et de tout ce qui tourne au­tour? Il demande aux servants de remplir des jarres qui étaient là pour la purification, de les remplir d'eau et puis Il change l'eau en vin. Ensuite les servants apportent le vin au maître de cérémonie, celui qui préside à ces noces, car ce ne sont jamais les mariés qui président à leurs propres noces, mais l'invité d'honneur, et cet invité d'honneur goûte ce vin et fait, je crois à mon avis, comme un reproche parce qu'il dit : "Tu as servi le bon vin simplement maintenant alors que les gens sont gais", c'est-à-dire qu'ils n'ont plus assez de palais pour goûter le bon vin alors qu'en principe on sert la vinasse à la fin. Ainsi les invités ne se rendent plus trop compte que le vin est moins bon. Bien, mais buvons le bon vin, c'est qu'il devait être excellent pour qu'on se rende compte qu'il était vraiment bon alors que la noce était déjà bien avancée. Mais les servants savent, eux, ce qui s'est passé, le maître de maison pose des questions et le marié est certainement bien ennuyé pour pouvoir y répondre.

Ce que je retiens de ces noces de Cana, c'est une chose à laquelle on n'est finalement pas tout de suite attentif, c'est que Jésus et ses disciples y sont invités, afin que ses apôtres puissent voir sa gloire dans une action familiale, celles des noces. Et il me semble que, quand on regarde aujourd'hui cet évan­gile, quand on l'écoute, il faudrait penser nous aussi que notre vie devrait être comme ces noces, ces noces où l'on invite et l'on invite Jésus. Et cette invitation, comme pour les noces de Cana, peut aller très loin. En effet chacun d'entre nous, quelle que soit sa vie ou son histoire, quelle que soit sa manière d'être ou de pen­ser, devrait s'il est chrétien inviter chaque jour Jésus et l'inviter au plus profond de lui-même, dans son intimité. De toute façon si l'on prend le parti d'inviter Jésus, cela de toute façon ira très loin. En effet sans peut-être que l'on s'en rende compte, comme le marié et la fiancée qui a épousé cet homme ne se rendent pas forcément compte qu'il y a quelque chose qui a changé, que leur mariage, un petit peu comme les trains peuvent en cacher un autre, que leur mariage a caché un autre mariage, celui de Jésus qui épouse l'humanité, celui de Jésus qui fait de l'Église son Épouse, finalement une intimité des noces qui appel­lent à une autre intimité. Je crois que c'est cela que nous sommes appelés à vivre avec Jésus si nous l'in­vitons à notre vie, si nous l'invitons dans notre cœur, nous l'invitions à cette intimité. C'est Lui-même qui ira, bousculant parfois certaines manières de faire, certaines choses qu'on avait pensé à l'avance, certains à-priori aussi de notre cœur ou de notre intelligence, et Jésus très familièrement presque, va épouser notre vie, va être là, et puis va changer l'eau en vin.

Autant dire que ce que nous célébrons au­jourd'hui, c'est la volonté de Jésus d'être très proche de nous. C'est cela que dans ce troisième dimanche de l'Épiphanie nous célébrons, ce cœur à cœur, cette intimité de Jésus avec nous. Or l'intimité, c'est quel­que chose de particulier. Il me semble en effet, et le mot signifie cela à l'origine, que c'est plus que ce qui est à l'intérieur de nous-mêmes, c'est-à-dire que ça va au plus profond de nous-mêmes, parfois ce qui nous échappe en nous-mêmes, autant dire que c'est la sphère la plus privée ou la plus secrète de notre vie qui est exposée aux regards de Jésus, autant dire que cette sphère la plus intime et la plus intérieure, c'est celle qu'on livre très rarement, celle qu'il ne nous est pas toujours donné de saisir nous-mêmes. Mais c'est pourtant là que Jésus veut avoir sa place, même si ça ne se voit pas, au plus intime et au plus secret de notre vie. En même temps la manière de Jésus de se situer dans ces noces de Cana va être la figure, le prototype même de la manière dont Il veut se situer dans notre vie, Il va agir de façon très amicale presque familière, Il va aller voir les cruches, demander à ce qu'on les remplisse d'eau, cette eau qu'Il transforme en vin, qu'on apporte au maître de la maison. Et il faut s'ima­giner notre intérieur un petit peu comme cette simple atmosphère familiale, cette situation familière. Autant dire que le Seigneur Jésus va se contenter de notre quotidien, de notre vie au jour le jour, de notre vie les uns avec les autres, ce que nous tissons, ce que nous entendons, les rencontres que nous faisons, Il est avec nous quand nous faisons les courses, Il est avec nous quand nous allons jouer au tennis, Il est avec nous quand nous allons au cinéma, Il est avec nous quand nous nous reposons, Il est avec nous-mêmes parfois quand on réprimande un peu les enfants, ou bien Il est avec nous quand on prépare tout seul son repas, Il est avec nous dans notre vie la plus quotidienne et la plus familière. Et là Il fait Lui-même sa petite vie familière et son ménage intérieur avec nous. Voilà ce que c'est que l'intimité.

Mais l'intimité de Jésus avec nous a des ré­percussions plus grandes encore parce que l'intimité c'est souvent lorsque le flot des choses extérieures a passé sur nous, lorsque tout ce qui nous paraît super­ficiel et en mouvement perpétuel, c'est ce qui reste quand tout cela a disparu, cette impression que nous restons à nous-mêmes quelque chose qui, même s'il nous échappe, c'est ce qui constitue notre personne, c'est ce qui fait que nous sommes un tel ou un tel, et c'est cela aussi qui peut nous faire percevoir ce qu'est notre unité personnelle, notre unité intérieure, l'inti­mité que nous avons avec nous-mêmes, c'est ce qui nous fait dire que nous ne nous perdons pas dans les choses qui passent, nous ne nous perdons pas dans les choses accessoires et superficielles et que ce que les gens gardent aussi de ce que vous êtes n'est pas for­cément la bonne image, mais cela à la limite peu im­porte parce que c'est appelé à passer, ce qui est important c'est cette vérité, cette unité de nous-mêmes qui demeure. Et Jésus, en entrant dans cette intimité révèle justement cette unité intérieure et cette vérité de ce que nous sommes. Et c'est parce que l'intimité produit cette unité que le Christ Lui-même sans que nous nous en rendions compte nous invite à une communion, et à une communion qui passe par les choses les plus simples de notre existence. Et c'est comme cela, je crois, que se bâtit intérieurement et véritablement notre être intérieur qui est aussi notre être chrétien. En effet être chrétien, c'est comprendre combien le Christ ne se contente pas de nous faire naître à sa Vie, ne se contente pas de nous faire gran­dir à sa Vie, mais devient nous-mêmes et le sacrement de l'eucharistie signifie cela, Il devient nous-mêmes, notre propre corps, en se donnant Lui-même corpo­rellement.

L'Église qui a souvent du savoir-faire com­prenait que, lorsqu'elle célébrait des sacrements, no­tamment le sacrement de mariage bénissait non pas une réalité sociale extérieure, mais bénissait et consa­crait le fait que deux êtres se donnent l'un à l'autre et se donnent l'un à l'autre dans la plus grande des inti­mités, tant et si bien qu'on a encore des petites images du Moyen Âge où l'on voit le prêtre qui arrive avec son bénitier, les époux sont tout nus dans leur lit, ils ont le drap par-dessus, Monsieur a souvent un bonnet de nuit, et le prêtre donne la bénédiction nuptiale au moment où ils sont dans le lit, où ils vont accomplir ce que l'on dit leur devoir conjugal, quel mot ! Tou­jours est-il que c'est cela que l'Église consacrait et pas simplement un phénomène ou une réalité sociale exté­rieure, mais elle consacrait le don que deux êtres se font dans leur plus grande intimité et dans le cœur à cœur. C'est bien cela aussi les noces et ce que l'on vit au fur et à mesure dans le couple, c'est de savoir tou­jours respecter cette part que nous ne posséderons jamais de l'autre qui est son intimité, son intérieur le plus profond, ce qui parfois lui échappe et qui est ce secret entre lui et Dieu.

Dans la vie du chrétien on dit souvent que ce qui est un petit peu comme le tenant de la vie chré­tienne, c'est la prière, et cette prière est le cœur à cœur d'une personne, d'un baptisé avec son Seigneur, et l'on se dit parfois qu'on a beaucoup de mal à prier, qu'on ne sait pas rester en oraison, les genoux pliés surtout qu'on finit par ne plus penser qu'à ses genoux au bout d'une heure. Ce n'est pas que cela la prière, ce n'est pas que ce silence, mais c'est la familiarité de Jésus avec tout ce que nous vivons, avec tout ce que nous faisons, et c'est pour ça que saint Paul dira aussi dans une de ses épîtres : "quoi que vous fassiez, que vous louiez le Seigneur, que vous l'annonciez et l'on pourrait dire que vous dormiez, que vous chantiez sous votre douche, que vous soyez en train de faire telle ou telle chose, de lire le dernier roman à la mode ou bien que vous ouvriez un bouquin de spiritualité, enfin, quoi que vous fassiez, rien de votre vie n'est étranger à la vie de Jésus, Il s'est fait homme, Il a épousé notre chair et dans cette chair Il a manifesté sa proximité et Il a voulu être au plus intime de nous-mêmes ". Autant dire que si nous voulons vivre au­jourd'hui ces noces de Cana, il faut accepter que Jésus aille prendre parfois l'eau fade de notre cœur pour la changer en vin, il faut accepter, quelle que soit notre condition de vie, que nous soyons célibataires ou ma­riés, par choix de vie ou non, accepter que Jésus vienne s'inscrire dans notre univers familier et quoti­dien, au plus intime, au plus secret de nous-mêmes pour faire de notre vie des noces éternelles.

 

 

AMEN