AU FIL DES HOMELIES

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AIMER C'EST CHOISIR L'AUTRE COMME AUTRE

Is 62, 1-5 ; Ap 19, 5-9a ; Jn 2, 1-11
Noces de Cana - année A (dimanche 17 janvier 1999)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Frères et sœurs, nous sommes aujourd'hui à Cana de Galilée pour le troisième mystère de l'Épiphanie, pour cette manifestation aux dis­ciples, où Jésus se substituant à l'époux qui n'a pas su prévoir en quantité suffisante le vin des noces, Jésus se révèle, ainsi que toute la Tradition l'a reconnu dans ce texte, comme l'Époux véritable, l'Époux de l'Église, l'Époux de cette communauté naissante que représentent ses disciples rassemblés autour de Lui avec Marie sa Mère. Nous fêtons donc les noces de Dieu avec l'humanité : "Voici venues les noces de l'Agneau. Son Épouse pour lui s'est faite belle ... Heu­reux les invités au festin des noces de l'Agneau" li­sions-nous il y a quelques instants. Nous fêtons le Christ comme Epoux de notre humanité, c'est dire le Mystère de l'Amour de Dieu pour nous, de cet Amour de Dieu qui se communique à nous-mêmes pour que nous aimions comme Il nous aime.

Je vous avouerai que si je vous parle aujour­d'hui de cet Amour de Dieu pour nous et donc de ce qu'est profondément l'Amour, c'est évidemment à cause du mystère des noces de Cana, mais c'est aussi un petit peu en ayant réfléchi après avoir écouté di­manche dernier le Frère Jean-François qui nous par­lait de l'amour de charité à propos du geste du Christ baptisé au Jourdain. A vrai dire tous les gestes du Christ dans son Incarnation sont des actes de charité, et le baptême du Christ au Jourdain l'est d'une ma­nière typique, en tant qu'il est le premier acte public du Christ. Et très justement le Frère Jean-François nous disait donc que l'amour, au sens fort, vrai du terme, l'amour tel que Dieu le vit et nous le commu­nique, la charité, l'amour n'est pas d'abord un senti­ment, ce n'est pas un sentiment que je pourrais res­sentir moi-même ou que je pourrais faire ressentir à l'autre. L'amour n'est ni une condescendance, je dirais une sorte de pitié pour l'autre, ni non plus une conso­lation. L'amour est bien plus profondément une orientation de l'être, un mouvement, un élan, une fa­çon de vivre. Et très justement encore le Frère Jean-François nous faisait remarquer que pour pouvoir aimer, il faut d'abord être soi-même pleinement quel­qu'un, que l'amour c'est d'abord de pouvoir donner à l'autre une humanité, la nôtre, sur laquelle il puisse s'appuyer, s'étayer, qui ait une certaine consistance. Et de fait, nous disait-il, le meilleur cadeau que les pa­rents puissent d'abord faire à leurs enfants ce n'est pas tellement de s'occuper d'eux, d'en prendre soin mais d'abord d'être quelqu'un, une personne sur qui se fier, sur qui pouvoir s'appuyer.

Toutefois il me semble que le Frère Jean-François allait un petit peu loin quand il disait que l'amour de charité, pour être totalement objectif et gratuit, peut se passer d'être connu par l'être aimé : "J'aime et cela suffit, je n'ai pas besoin que cet amour soit reçu par l'autre, reconnu par l'autre." Alors là je ne suis pas tout à fait d'accord et c'est ce qui m'amène à essayer, si vous le voulez, de creuser, à mes risques et périls, moi aussi, ce qu'est l'amour.

Je crois qu'effectivement nous devons d'abord exister, être nous-mêmes, pour pouvoir aimer, mais ce n'est qu'un préliminaire, ce n'est qu'une condition, indispensable certes, mais une condition. L'amour à sens unique, si je peux dire, un amour qui ne serait ni perçu, ni reconnu, ni reçu serait-il vraiment l'amour ? Je crois que l'amour implique l'alliance entre les êtres aimés, et donc une réciprocité qui suppose d'abord qu'il soit accepté, reçu et que cet amour soit rendu par l'aimé à celui qui aime. Jésus, d'après l'évangile de saint Jean, nous a dit : "Aimez-vous les uns les au­tres". Je sais bien qu'il y a aussi dans l'évangile : "Si vous aimez ceux qui vous aiment, quel mérite en au­rez-vous ? Les païens n'en font-ils pas autant ? Vous donc, aimez vos ennemis". Mais vous comprenez bien que ce que Jésus nous dit là ne veut pas dire : "L'idéal, c'est que vous aimiez vos ennemis pour qu'ils restent des ennemis et qu'ils continuent à vous haïr", nous ne sommes pas en train d'aimer les autres avec le secret désir et le souhait qu'ils continuent à ne pas nous aimer. Ce que Jésus veut dire, c'est que même ceux qui ne nous aiment pas, nous devons savoir prendre l'initiative de l'amour, mais, bien entendu, dans l'espoir d'éveiller dans leur cœur un bonheur réciproque à celui qui est le nôtre quand nous les ai­mons.

Je pense donc que l'essence, même de l'amour, est dans la découverte, la reconnaissance et le choix de l'altérité, c'est-à-dire que l'amour com­mence quand nous regardons l'autre comme un autre. Certes aimer, c'est faire de l'autre "un autre soi-même", mais ne tombons pas dans le piège des mots, cela ne veut pas dire que nous aimons en l'autre seu­lement ce qui nous ressemble, ce qui serait une forme de narcissisme où nous nous retrouverions en regar­dant notre reflet dans l'être que nous aimons tout sim­plement parce qu'il est comme nous. Il faut certes une communion entre l'être aimé et celui qui aime, et ré­ciproquement, mais cette communion ne consiste pas à prendre plaisir à voir son image dans le visage de quelqu'un d'autre. L'amour, ce n'est donc pas la simi­litude, mais l'amour ce n'est pas non plus la diffé­rence. Car il y a aussi un piège dans la différence, ce serait d'aimer l'autre en tant qu'il diffère de nous, parce qu'il va combler nos vides ou nos besoins, ce serait le piège d'une complémentarité qui ne serait qu'une façon de nous enrichir de ce que l'autre apporte et que nous n'avions pas. Et je crois que cela non plus n'est pas exactement le fait d'aimer. Non ! C'est en­core une façon de ramener l'autre à soi, non plus comme un miroir mais comme une source de profit. On n'aime pas l'autre parce qu'il nous donne ce qui nous manque, on n'aime pas l'autre parce qu'il res­semble à ce que nous sommes, on aime l'autre pour lui-même, en tant qu'autre, comme je le disais : dans son altérité, je veux dire dans son unicité, son origi­nalité, dans ce qu'il a d'incommensurable, ce qui n'ap­partient qu'à lui, ce qui en lui est unique au monde. Et peu importe que ce soit un écho de ce que je sais ou au contraire un complément de moi-même. Là n'est pas la question. Je me réjouis de ce que l'autre est lui-même. Et c'est cette découverte qui, je crois, est à la racine de l'amour. Tant que nous ne regardons pas l'autre dans sa singularité, dans son unicité, si j'ose dire dans son intégrité et son incommunicabilité, nous ne l'aimons pas encore vraiment, pour lui-même. Et d'une certaine manière nous sommes encore en train de nous accroître à ses dépens ou de nous complaire à retrouver en lui le reflet de nous-mêmes. Découvrir l'autre comme autre et le choisir comme tel, voilà le secret premier de l'amour.

Alors il va arriver quelque chose qui va ap­porter un correctif ou un bémol à ce que nous disions dimanche dernier, c'est que, si j'aime l'autre pour lui-même, si je me donne à lui tel qu'il est et tel que je suis, le but même de l'amour n'est pas la perfection de moi-même ni sa perfection à lui, mais c'est la recon­naissance de cet ailleurs que l'autre représente. Et c'est découvrir que le but de ma vie n'est pas de m'accom­plir moi-même dans la plénitude de mon être. Même s'il est vrai qu'il faut être quelqu'un pour pouvoir se donner, il faut aussi savoir découvrir en soi nos fail­les, nos manques, nos pauvretés et même si notre humanité est imparfaite, même si notre humanité est pleine de limites et de blessures, de péchés et d'insuf­fisances, nous pouvons quand même aimer en recon­naissant dans l'autre son mystère propre qui n'est pas fait pour m'accomplir, qui n'est pas fait non plus pour me satisfaire, mais qui est fait pour m'attirer en quel­que sorte en dehors de moi-même.

Et je voudrais terminer en disant que ceci est peut-être l'apport propre du christianisme. Pour les grecs, pour les anciens, pour la plupart des civilisa­tions païennes, l'idéal, c'est que chaque être s'accom­plisse le mieux possible, dans la plénitude de soi-même, que nous soyons vraiment, aussi parfaitement que possible, l'homme que nous devons être (l'homme ou la femme, bien sûr, je ne parle pas ici simplement du sexe masculin), que nous soyons pleinement nous-mêmes. Et pour les grecs, la relation avec l'autre est une manière de m'aider à devenir moi-même, et il y a toujours une recherche de cette perfection dans l'auto­nomie, dans la plénitude, la perfection que nous es­sayons d'être et d'accomplir. Je crois que le christia­nisme a bouleversé profondément cet idéal, l'idéal n'est pas d'être pleinement soi-même, l'idéal est de nous laisser attirer hors de nous-mêmes vers ailleurs, un ailleurs qui, cet autre que j'aime et à qui je me donne, même si je ne peux pas percer entièrement son mystère, et ce sera toujours un mystère, et même si cette relation avec lui ne m'apporte rien au plan de l'enrichissement personnel, le but même de la vie, pour un chrétien, c'est cette sortie de soi-même qui est reconnaissance de notre limite, non pas pour essayer de la colmater, non pas pour nous en lamenter, mais la reconnaissance de notre limite qui s'accomplit dans la joie de savoir que l'autre existe et que son existence d'une certaine manière vient, à un tout autre niveau, répondre à mon désir et être ma joie. Ma joie n'est pas que l'autre m'apporte ce qui me manque, ma joie n'est pas de me retrouver dans l'autre, ma joie c'est de sa­voir que l'autre existe et qu'il existe dans cette mer­veilleuse beauté que je découvre en lui et qui est le commencement de l'amour précisément quand ce geste d'attrait vers l'autre entraîne de sa part un geste d'attrait réciproque qui s'appelle communion, l'al­liance, le partage et qui est le secret mystère des no­ces.

Et quand Jésus, quand Dieu vient épouser l'humanité, il ne vient pas pour s'enrichir, il ne vient pas non plus pour nous consoler ou pour combler nos manques, Il vient pour découvrir la splendeur qu'Il a déposée Lui-même, en nous créant, dans notre cœur, et pour en faire la joie de ces noces, la joie éternelle, nous invitant à notre tour à nous réjouir aussi de cet Amour qui nous unit à Lui. Et le bonheur éternel sera ce face-à-face entre Dieu et nous, entre Dieu et cha­cun de nous, entre Dieu et toute l'humanité dans le­quel chacun se réjouira de ce que l'autre est dans la vérité de son cœur et de son être.

 

 

AMEN

 

 
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