AU FIL DES HOMELIES

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BUVEZ, ENIVREZ-VOUS MES BIEN-AIMÉS !

Is 62, 1-5 ; Ap 19, 5-9a ; Jn 2, 1-11
Noces de Cana - année B (dimanche 16 janvier 2000)
Homélie du Frère Yves HABERT

 

Il y a, je crois, deux écueils pour parler de cet évangile : une manière complètement allégori­que, symbolique, qui va faire l'impasse sur ce qui se passe réellement, et une autre manière légère qui va se laisser emporter par l'ivresse de cette noce. L'une et l'autre ne font pas suffisamment attention au texte tel que nous venons de le lire.

Je voudrais vous proposer de lire cet évangile comme si nous l'entendions pour la première fois, comme si nous étions tombés de la lune, tombés de la navette, prêtres compris, tous comme si c'était la pre­mière fois que nous entendions : "Il manifesta sa gloire et ses disciples crurent en Lui", après que Jésus ait changé six cents litres d'eau en vin, six jarres contenant chacune deux à trois mesures. Si je compte bien cela fait environ 600 litres.

Et c'est la Vierge Marie, la bienheureuse Mère de Dieu qui lui donne l'idée. Pourquoi Jésus a-t-il pratiqué cette démesure alors qu'il n'y en avait nul besoin, les convives étaient déjà gais, ivres ? A la multiplication des pains, on comprend : les gens avaient faim mais là ? A quoi sert le vin ? Parfois lors de repas, ou de réunions, j'entends ces réflexions : "les médecins disent qu'il faut boire deux verres de vin par jour pour être en bonne santé ", ou encore : "le whisky c'est bon pour les artères". Mais ce n'est pas cela qui fait la finalité première du vin. La finalité première du vin consiste à procurer du plaisir à des gens bien portants, on ne donne pas systématiquement du vin dans tous les hôpitaux de France, et si le vin a le goût de médicament, ce n'est pas un bon vin. Donc, le vin est là pour "se faire plaisir", d'abord pour se réjouir avec d'autres autour d'une bonne bouteille. Mais on sait bien aussi qu'il ne faut pas être esclave de cette loi du plaisir ni se laisser traîner en esclavage par ce qu'il y a de meilleur. Et il n'a pas fallu attendre Germinal pour découvrir les désastres de l'alcool, toute la Bible, de l'ivresse de Noé jusqu'aux avertissements de saint Paul, nous dit qu'il faut éviter de se laisser entraîner par cette démesure de boire du vin sans mesure. De même encore on sait bien que conduire sous l'emprise de l'alcool est criminel.

Pourtant, et c'est là qu'éclate le paradoxe : lorsqu'on a tout bu, le Seigneur multiplie jusqu'à la démesure. La noce bat son plein, les convives sont heureux, l'époux et l'épouse vont se donner l'un à l'autre, la réunion atteint son sommet dans ce village de Cana : c'est peut-être "la" noce de l'année, et le Seigneur multiplie le vin alors qu'il n'y en a nul be­soin. Je pense que le Sauveur obéit à une sorte de règle qui est très bien exprimée dans un livre de Chesterton : "Hérétiques". Il dit ceci : "La bonne règle en cette matière apparaîtra sans doute à l'exemple de beaucoup de bonnes règles comme un paradoxe. Buvez parce que vous êtes heureux, ne buvez jamais parce que vous êtes malheureux, ne buvez jamais lorsque vous vous sentez misérable sinon vous ressemblerez aux pauvres buveurs de "Gin" des bas quartiers, mais buvez au contraire alors que vous pourriez être parfaitement heureux sans boire, et vous ressemblerez aux joyeux paysans italiens. Ne buvez jamais parce que vous en avez besoin, car ce serait boire d'une manière rationnelle, c'est le chemin le plus sûr de la mort et de l'enfer, buvez au contraire parce que vous n'en avez pas besoin car c'est irrationnel et c'est l'antique santé du monde."

Il y a une première interprétation à un niveau naturel : si on a besoin du vin, de l'alcool pour être heureux, à ce moment-là le vin va augmenter l'effet de notre malheur, et ce sera malheur sur malheur et le vin deviendra nocif. On ressemblera à celui qui en est à son troisième pastis à dix heures du matin ! Mais si on peut très bien vivre être heureux sans vin, alors le vin que nous boirons avec des amis va augmenter notre joie, et ce sera de bonheur en bonheur. Voilà en ce qui concerne le plan naturel !

Et au plan surnaturel ? On retrouve cette in­vitation à l'ivresse par exemple dans le Cantique des Cantiques: "Buvez, enivrez-vous mes bien-aimés", que je rapproche toujours d'un vers de Baudelaire : "Enivrez-vous de vin, poésie, de vertu à votre guise", parce qu'il y a une logique étroite du besoin et une logique divine de la joie.

Dans la logique étroite du besoin, nous som­mes par rapport à Dieu, dans une foule de choses à faire ou ne pas faire pour être quittes et en règle. Dans la logique divine, Dieu veut être plus proche de nous que notre meilleur ami, que notre meilleur confident, Dieu est un amoureux qui veut nous faire partager l'ivresse de ses noces. Dieu n'a qu'une idée en tête, c'est sa folie, il a envie d'épouser notre chair en l'hu­manité de son Fils. Et c'est précisément ces noces particulières avec notre humanité, que le Fils opère dans la crèche à Noël, ces noces qui doivent nous rendre heureux. Alors, on peut boire à grandes lam­pées le vin des noces de Cana, parce que ce sera bon­heur sur bonheur, le vin ne sera pas nocif, mais il potentialisera, il augmentera, l'effet de notre joie.

Quand ces noces vont-elles avoir lieu ? Dans toutes les noces, il y a deux consentements. Dans les noces divines avec l'humanité le consentement fon­damental, premier, fondateur, créateur, le consente­ment de Dieu a lieu à la Croix, quand le Fils donne tout ce qu'Il a, quand le Fils ne retient rien, quand Il laisse ouvrir son côté. Tel le côté ouvert d'Adam qui donne naissance à l'Eve ancienne, le côté ouvert du nouvel Adam donne naissance à l'Eve nouvelle, à l'humanité réconciliée.

Dans un très beau texte intitulé : "les noces à Tipasa" Camus écrit : "La gloire, c'est le droit d'aimer sans mesure". Qu'y a-t-il de plus choquant ? Que Dieu, par son Fils, change six cents litres d'eau en vin, alors que la noce est déjà complètement ivre, ou qu'Il donne ce même Fils pour qu'Il meure d'amour sur une Croix ? Voilà le consentement de Dieu, voilà ces noces extraordinaires, voilà ce qui doit nous remplir de joie. Voilà le secret de cette démesure de Cana, c'est le même que la démesure de la croix !

Et notre consentement à nous ? Maintenant que le consentement fondamental a été établi, notre consentement c'est le "oui" de notre baptême, ce "oui" que nous avons prononcé ou que nos parents ont pro­noncé à notre place. Et ensuite le "oui" de ces consentements des noces humaines, ce "oui" de noces humaines, figure du consentement des noces divines, et ce "oui" que nous allons prononcer aussi au jour de notre Pâque, ce "oui" qui est souvent une lutte au moment de notre passage de ce monde à celui du Père.

Le même Chesterton dit encore à ce sujet : "Sur l'autel des chrétiens se dresse la figure du Christ qui nous offre aussi la coupe du vin, buvez nous dit-elle, car le monde entier est aussi rouge que ce vin, rouge de l'éclat de l'amour et du courroux de Dieu, buvez car les trompettes sonnent pour la bataille. Et je vous donne le coup de l'étrier : buvez car ceci est mon Sang que j'ai versé pour vous, buvez car je ne sais d'où vous venez. Et pourquoi ? Buvez, car je sais d'où vous partirez et où vous irez."

Buvez, tout à l'heure quand on vous présen­tera la coupe du Sang du Christ, buvez, car vous communierez aux noces de Cana, buvez, car vous communierez aux noces de la Croix, buvez car ce sera votre Pâque, une Pâque de joie.

 

 

AMEN

 

 
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