AU FIL DES HOMELIES

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UNE ÉGLISE NÉE DANS L'IVRESSE DE LA NOCE !

Is 62, 1-5 ; Ap 19, 5-9a ; Jn 2, 1-11
Noces de Cana - année C (dimanche 21 janvier 2001)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

"Le troisième jour !"... Il faut reconnaître que Jésus y va assez fort, Il démarre comme on dit aujourd'hui, "sur les chapeaux des roues". Il n'y a pas deux jours que des disciples le suivent, Il les emmène à la noce, et quelles noces ? C'est une noce où tout le monde, d'ailleurs, y va d'enthousiasme, et Marie la première, comme avait dit un prédicateur dominicain voulant manifester cet enthousiasme de Marie : "Marie, mes frères, quelle entraîneuse !" Avec Marie, Jésus (quel entraîneur), emmène ses premiers disciples à la noce. C'est le début de son ministère. Il est allé voir Jean-Baptiste, Il a reçu le baptême, et je ne sais pas si cela vous a frappé, mais là où les autres évangélistes mettent quarante jours de jeûne au désert, ce qui n'est pas exactement dans le même registre, saint Jean avec une intelligence beau­coup plus théologique, met une bonne noce, une bonne fête.

Ce que Jésus choisit, c'est un évènement dont la note fondamentale est la démesure. Nos noces occidentales, même si elles sont souvent tellement dispendieuses, et tellement coûteuses que lorsque les fiancés me demandent combien d'argent ils doivent donner pour la paroisse, j'ai envie de leur dire, sim­plement, "cinq pour cent" ... les noces à l'occidentale ne sont rien comparées à celle de l'Orient, là-bas, c'est de la folie, on invite tout le monde. Quand on marie son fils ou sa fille, normalement on en ressort ruiné. Il y a la folie de la dépense. Il y a la folie de l'amour, parce que rien ne dit que ces petits jeunes gens de Cana étaient bien rangés, bien sages et tranquilles, je pense qu'ils avaient vraiment envie de "faire la noce" et que tout le monde soit en fête avec eux. La noce, c'est quand même la manière dont les civilisations ont essayé de célébrer la réalité sans doute la plus mysté­rieuse et la plus profonde de l'existence, qui est "l'éros". C'est la célébration de l'amour. Après, ce n'est pas tous les jours la noce, mais il n'empêche que l'on commence par là, et à juste titre. Donc, il y a une sorte de démesure de l'éros, de la joie d'aimer, du bonheur, du plaisir. Et il y a encore une autre déme­sure, celle de l'ivresse. Là, on ne peut pas confondre Jésus avec le fondateur de "A.A." (alcooliques ano­nymes). Il arrive, et c'est comme si vous débarquiez aux noces de votre nièce ou de votre neveu, avec en­viron six cents bouteilles de "Mouton-Rothschild", cela coûte très cher, c'est extraordinaire, on sait com­ment on commence, mais on sait moins bien comment on finit. Ici, l'ivresse, l'éros, la dépense, dans tout cela, il n'y a pas grand-chose qui annonce cet air un peu compassé et raide des assemblées chrétiennes d'au­jourd'hui. On ne peut pas dire que Jésus ait inauguré son ministère par des chapelets au Temple, Il l'a inau­guré par des noces à Cana et c'est ce qui change tout. Et cela change tellement que sous prétexte de précau­tion, de bonnes manières et de bonnes mesures, prati­quement dans la tradition chrétienne on a supprimé la communion sous l'espèce du vin grâce à un raisonne­ment théologique parfaitement exact, disant que lors­qu'on communie au Corps du Christ cela suffit. Cela n'empêche que c'est quand même significatif d'une certaine attitude que d'avoir supprimé la communion au Sang du Christ. Moi, si j'avais été pape, et si j'avais été contraint de simplifier le rite de communion, j'au­rais préféré garder le vin de fête pour éviter que l'Eu­charistie ne prenne l'allure angoissée d'une lutte contre la faim et pour manifester que la communion au Sang du Christ, est le signe le plus profond et le plus vrai de l'ivresse spirituelle.

En agissant de cette manière, Jésus s'inscrit dans les traditions les plus authentiques, les plus an­ciennes et les plus vénérables. Quand nous parlons religion, nous comprenons spontanément sacristie, quand les anciens parlaient religion, ils comprenaient "on s'éclate". Petit détail pour votre culture générale : la circonstance privilégiée où l'on mangeait de la viande dans l'Antiquité (et pas de la vache folle évi­demment), la bonne viande de bêtes nourrie dans les pâturages et les engrais naturels, c'était à cause des sacrifices. Le reste du temps, on se contentait d'olives, de fromage, de pain, qui constituaient la nourriture ordinaire. Mais quand on mangeait de la viande, c'était à cause des sacrifices. Par conséquent toute la chair alimentaire de la "bonne table", était dans sa quasi totalité contrôlé par le circuit religieux.

Les anciens avaient conscience du fait que célébrer, c'était vraiment entrer dans le mystère même d'une certaine démesure. Tant qu'on n'a pas fait un minimum d'expérience de cette démesure, le culte paraît la plupart du temps ennuyeux et à fuir et fade à mourir. C'est le grand Platon qui disait des choses très belles et qui nous sont rapportées par un auteur dont les écrits n'ont malheureusement pas beaucoup de succès. Cet auteur s'appelait Pie Duployé, et je le considère comme le fondateur de la réforme liturgi­que (vous me direz peut-être qu'en ce domaine, vu ce que pensait Duployé de la liturgie, et vu la manière dont on la célèbre aujourd'hui ordinairement, "une chatte n'y reconnaîtrait pas ses petits"). En tout cas, Duployé, dominicain, avait ce sens inné du banquet et de la démesure liturgique. Il a écrit un texte admirable sur ce sujet, pour dire dix fois mieux, mais aussi de façon plus développée, ce que je vais essayer de vous suggérer en un sermon. Je vous en cite un passage : "Les anciens, (païens ou juifs, etc...) enseignaient que les liturgies doivent exprimer l'essence du Dieu qu'elles servent". En effet, Dieu avant de l'expliquer, on le célèbre. Dieu, avant de le dire et de le formuler, on se laisse saisir par Lui. Voilà la racine de la litur­gie. Il poursuit : "Platon nous assure parce que les dieux sont beaux et bons,( on le sait très bien, il n'y a qu'à regarder les statues au Musée du Louvre), les cérémonies qui les honorent ne doivent pas seulement être bonnes, et le culte exact et accompli en toute rigueur, elles doivent encore être belles. Platon disait encore, que les chœurs sont l'image même de la joie "Charis", la grâce, "Chara" la joie, "Choros" le chœur, c'est tout la même chose. Chanter dans la grâce et dans la joie. L'Eucharistie chrétienne c'est la grâce, mais c'est aussi la joie. C'est la belle grâce, la belle joie. La grâce véritable, la joie véritable. Le Christ est le meilleur des dieux" (un peu comme on dit aujourd'hui : "tu es le meilleur!" C'est exactement cela. Il est le meilleur des dieux et Il est le plus beau.) "Il exulte comme un athlète pour courir son chemin. Comment la prière qui porte son nom, l'Eucharistie chrétienne ne serait-elle pas elle aussi belle et bonne et toute débordante de l'enthousiasme qui n'a cessé de faire du Christ au temps de sa vie mortelle, le Servi­teur heureux et joyeux de son Père. Dans le Christ habite corporellement la plénitude de la divinité, son onction (sa mission), fait de Lui l'enthousiaste, (celui qui est possédé dans son cœur par la présence de Dieu), l'enthousiaste par excellence. Il est Dieu et sa joie est celle d'un Dieu".

Frères et sœurs, ces simples réflexions ne sont pas sans poser problème. Quand on dit que Dieu se manifeste, et c'est le sens de la fête que nous célé­brons aujourd'hui, ce troisième volet de l'Epiphanie, on dit que lorsque Dieu se manifeste cela ne peut pas être contraint, coincé, fermé, maîtrisé, régulé. Quand on dit que Dieu se manifeste, il y a quelque chose qui est fou. Fou dans le projet d'abord, parce que pour Dieu accepter de se manifester alors qu'Il connaît le fond du cœur de l'homme, c'est véritablement une gageure : c'est croire que d'une certaine manière, Il peut séduire le cœur de l'homme, et c'est d'ailleurs un des aspects des Noces de Cana. En effet, les Noces de Cana c'est la séduction au grand sens du terme, c'est le vrai "charme", c'est le même mot que "charis", la grâce, c'est la vraie grâce qui fait qu'à un moment ou l'autre, on se reconnaît dans ce que Dieu propose. C'est la première chose, et c'est risqué et difficile. De la part de Dieu proposer à l'homme d'entrer dans cette danse mystique, d'entrer dans cette célébration du mystère, d'entrer dans ce chemin de Dieu qui est le plus beau des dieux, c'est évidemment quelque chose qui n'est pas évident. C'est le premier point sur lequel nous devons essayer de réfléchir nous-mêmes : com­ment appréhendons-nous aujourd'hui la figure de Dieu ? Dieu est-il véritablement Celui qui s'introduit dans nos vies comme par effraction et dans la déme­sure ? Si notre christianisme est parfaitement sage au sens du calme plat et de la mer d'huile, c'est sûrement qu'il y a quelque chose qui ne va pas. Les noces de Cana, ce n'est pas un endroit où tout le monde était assis à table en train de se regarder comme des chiens de faïence. Les noces de Cana, c'est le moment où des êtres sont saisis par la beauté du Dieu qui se manifeste dans l'amour de ce jeune couple qu'on vient fêter, célébrer et à qui l'on vient souhaiter le bonheur. C'est cela que Dieu veut poser dès le "troisième jour" dès le début de son message, de sa fonction, de sa mission : prendre le risque de manifester aux hommes que la vie n'est pas ce qu'ils croient.

Deuxième risque et il est plus grand : lorsque Dieu vient manifester qui Il est, il est certain, qu'étant Dieu, il n'a pas de proportion avec ce que nous som­mes. En ceci nous sommes parfaitement fidèles à la révélation de l'Ancien Testament, nous sommes de ceux qui croient que Dieu est Dieu et que la création, c'est la création. Ce qui les sépare tous les deux, c'est l'infini, nous nous sommes des êtres finis et limités, et Dieu Il n'a pas de limites. Donc, il faut, et c'est cela les noces de Cana, il faut que Dieu arrive à dire ce qu'Il veut pour nous à travers les gestes et le langage le plus humain et le plus ordinaire. Telle est la se­conde démesure des noces de Cana. Nous croyons que la démesure se situe dans les formules et dans l'infini mathématique, que c'est quelque chose à pen­ser, mais ce n'est pas à penser. La réalité de la déme­sure, c'est d'être confronté au mystère même de Dieu, qui se dit ce jour-là à travers les noces et à travers l'ivresse du vin, et cela justifie le choix de ce sym­bole. L'ivresse, c'est ce moment où effectivement les choses, à commencer par notre esprit, n'ont plus de mesure et cela peut avoir un certain nombre de consé­quences, c'est vrai, mais il n'empêche que c'est une dimension anthropologique fondamentale : l'ivresse c'est le moment où le bonheur éclate à partir de nous, nous situant un peu au-delà de nous, et c'est ainsi que les anciens ont toujours compris et éprouvé l'ivresse. Par l'ivresse, nous disons plus que ce que nous som­mes. La différence entre le vin et l'eau, ce n'est pas que le vin soit plus nourrissant, du point de vue de la rationalité diététique ce ne l'est pas beaucoup plus, mais si c'est plus cher, mais la différence, c'est que par le vin la réalité prend une signification, une allure, une saveur qui n'a rien de commun avec un verre d'eau. Les noces de Cana : c'est le moment où le Christ, pour dire Dieu, le dit à travers des mots et des réalités humaines qui à ce moment-là sont comme distendues, transformées, éclatées pour dire quelque chose qui n'est pas de ce monde. A travers les noces de Cana, à travers l'éros, à travers l'ivresse, à travers le côté dispendieux de la fête, ce qui est dit et c'est ce que les hommes ont toujours essayé de balbutier, c'est le mystère de l'infini de Dieu. Depuis, nous avons beaucoup régressé là-dessus, nous sommes devenus extrêmement sages, les formules de l'excès se sont réfugiées dans toutes les "sommes théologiques" et pas du tout dans le comportement des chrétiens.

En célébrant aujourd'hui les noces de Cana, comprenez-moi bien, je ne me fais pas l'avocat ou le défenseur d'une sorte de vie dionysiaque ou bacchi­que, les chrétiens n'ont pas à être dévergondés, mais il y a dans notre vie, dans notre manière d'appréhender le monde aujourd'hui une rationalité que je qualifie­rais volontiers de "redoutable". Comment se fait-il que la création que Dieu avait conçue comme une maison de noces, comme une fête, soit devenue une énorme usine d'industrie et de transformation ? Quand on réfléchit sur le sens de la création aujourd'hui, nous avons un sens totalement productiviste, écono­mique du monde et de l'existence et cela peut faire peur de voir les choses de cette manière. D'autres cultures et d'autres civilisations ont abordé le mystère du monde et de l'existence de l'homme dans ce monde avec une sorte d'esprit d'enfance, de bonheur et de joie toute simple, et l'on passe tout cela au rouleau de l'informatique à la "productique"! C'est immédiate­ment laminé. Il faut se battre encore aujourd'hui pour retrouver un sens où les gestes humains les plus sim­ples et les plus élémentaires disent encore quelque chose de la démesure de Dieu. Et nous-mêmes comme chrétiens, nous ne sommes pas totalement innocents de cette transformation utilitaire du mode.

Puisque j'ai commencé par le Père Duployé, je vais terminer par lui. Voilà ce qu'il dit encore à propos de l'Eucharistie : "La liberté, la souveraineté, la magnanimité, la charité fraternelle que nous admi­rons dans la Passion du Christ ne sont que les aspects humains de son mystère divin. Comme le Père m'a aimé, moi aussi je vous aime. L'Eucharistie est le festin du Fils qui donne sa chair pour la vie du monde. L'Eucharistie est le vrai banquet où est célé­bré le mystère de "l'Eros" ; c'est un festin platonicien où l'intelligence et l'amour sont premiers, où l'of­frande est spirituelle, le pain est céleste, l'ivresse est sobre, où l'on ne boit, selon le mot de Platon, que pour le beau discours, que pour la théologie. Le vin, selon une expression qui avait encore un sens pour Montaigne, y sera un vin théologique. L'acte suprême de l'existence du Christ, aura été le chant, la théolo­gie, l'évangile de ce banquet où le berger est un agneau, où le prêtre est victime, où le maître du festin est lui-même le vin qu'il donne à boire à ses amis".

Puis il ajoute cette phrase qui résume tout : "Le sang, c'est la vie. Le sang c'est l'esprit. Le vin c'est l'ivresse. Boire intelligemment ce vin de l'ivresse et cet esprit du Christ, c'est devenir un autre homme".

 

 

AMEN

 
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