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BOIS : C'EST CE QU'IL A FAIT DE MIEUX !

Is 62, 1-5 ; Ap 19, 5-9a ; Jn 2, 1-11
Noces de Cana - année A (dimanche 20 janvier 2002)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

C'est une histoire qui court dans la fraternité, une vieille histoire, et à chaque fois que je relis l'évangile de Cana, j'y repense. C'est le Père José Fabre que certains ont connu qui la racontait. Il avait demandé lorsqu'il était séminariste au séminaire d'Aix-en-Provence, il y a bien longtemps, l'autorisation d'aller à la noce de sa sœur, et le supérieur lui avait répondu qu'il n'était pas question qu'un séminariste aille aux noces. Il avait argumenté en disant : "Mais Jésus a bien été aux noces de Cana", et le supérieur de répondre : "Ce n'est pas ce qu'Il a fait de mieux !" Je pense que contrairement à ce que disait ce supérieur qui depuis est mort, et qui donc est arrivé aux noces de l'Agneau avec beaucoup de surprise, c'est non pas ce qu'il a fait de mieux, mais c'est ce qu'Il a fait en premier.

C'est un évangile dans lequel en première lecture, Dieu y est tellement caché, incognito, et le miracle est fait de telle façon que vraiment, il faut avoir été dans la confidence de Marie et des disciples pour savoir ce qui s'est vraiment passé. Après tout, personne n'a vu à l'intérieur des jarres la transformation de l'eau en vin. Hormis le maître de maison, et le marié lui-même, entièrement pris par son épouse ce qui est tout à fait louable, n'est pas au courant de la transformation. C'est un miracle qui passe inaperçu. Je ne connais pas un évangile où Jésus et Marie, dans l'intensité de leur présence, Marie intervenant, demandant à Jésus de faire ce miracle, Jésus lui répondant cette phrase terrible que nous allons reprendre, mais rien n'est dit d'eux. Et en même temps, rien n'est dit non plus des mariés dont nous ne savons pas ce qu'ils vivent, ce qu'ils sont devenus, s'ils ont bien célébré leur mariage, s'ils ont découvert quelque chose qui venait les transformer de l'intérieur ? Que dit Marie : "Ils n'ont plus de vin". Ils n'ont plus la foi, ils n'ont plus assez la foi, leur amour ne va pas durer, le désir est éphémère, c'est une passion provisoire, il faut trouver quelque chose qui va leur donner le moyen de faire durer cet amour. Ceux qui sont mariés, ici, savent que cet amour est passé par mille métamorphoses, mille changements, pas toujours très agréables, et qu'il a fallu une sorte de succession de renoncements personnels, comme si le réel de l'autre, son mari, son épouse, le prochain, venait sans arrêt s'opposer à ce que nous avions imaginé qu'il puisse être pour nous, ou que nous puissions être pour elle, une lutte entre le réel et l'imaginaire et l'image que nous avions, ou l'image même de notre couple, de nous-mêmes d'ailleurs ! C'est vrai que lorsque l'amour est naissant, il est rempli d'images que nous portons sur nous, sur l'autre, sur ce que nous devrions être l'un pour l'autre. Le grand problème de la béatitude c'est de passer de cette première ivresse, (pourquoi le vin ?) à non pas du vinaigre, ce que j'espère, mais à un autre vin, un alcool qui tient, qui vieillit bien comme on dit. C'est là l'enjeu de notre vie, que de passer de ce premier vin nouveau tout frais, qui monte à la tête, quand on rencontre quelqu'un et qu'on tombe amoureux, cela vous monte à la tête, et puis il faut passer à un alcool qu'on va siroter doucement au coin du feu, tout au long des années, des jours, des automnes, des hivers.

Dieu vient comme du vin, Il ne dit pas qu'Il est du vin, mais Il s'annonce et se signifie comme du vin, comme prenant le relais de cette première ivresse pour aller plus loin. C'est pareil pour les religieux et les religieuses qu'il y a dans l'assemblée, et dont je suis, c'est-à-dire qu'il y a des premiers moments de ferveur avec Dieu, ce moment de radicalité, d'étreinte, doit trouver un relais dans la joie de la fidélité. Comme dit une Mère abbesse que je connais bien, et que les frères connaissent aussi, il y a une chose qu'on perd tout de suite, ce n'est pas son pucelage, mais c'est sa ferveur, parce qu'avec Dieu, la ferveur tombe vite. La fidélité et la foi prennent le relais non pas plus sagement, mais d'une autre manière.

En fait, si Dieu avait été invité en personne aux noces ... vous imaginez Jésus-Christ recevant le carton d'invitation de votre fille pour son mariage vous auriez été bien embarrassés pour savoir où le mettre, quoi en faire, et quoi Lui dire ! Est-ce qu'on danse quand même, ça ne se fait pas ... est-ce qu'on boit, pas trop, il faut être sérieux avec Dieu ! Donc, Dieu en personne au mariage de vos enfants cela aurait sans doute un peu gâché la fête. C'est vrai, on a du mal à imaginer que Dieu vienne dans son intensité, c'est pour cela qu'il est là en se laissant précéder par un signe qui l'annonce et qui est du vin. On ne peut pas appréhender Dieu directement. Au fond, que ce soit l'époux et ou l'épouse de ce miracle, de ce premier événement, ou nous-mêmes, nous sommes toujours obligés d'appréhender à travers les images que nous avons, à travers la façon dont nous l'avons fantasmé et imaginé.

Nous avons fait récemment une expérience terrible, tous, qui prouve que nous ne pouvons pas appréhender directement le réel, comme ça. Le onze septembre vers quatre heures, heure locale, où que nous soyons, où que nous ayons appris la nouvelle, au fond, tout le monde s'est dit : "Je rêve, ce n'est pas possible". C'est ce qu'on appelle le surgissement du réel, il est venu, et là c'est l'horreur, il est venu, et on n'a pas eu le temps de l'imaginer, on n'a pas eu le temps de le passer au crible de notre esprit, il s'imposait à nous comme une chose impossible. Et quand nous vivons l'annonce de la mort de quelqu'un, c'est la même chose. Nous n'avons pas le temps de le passer au travers d'un certain nombre d'images dont nous avons besoin pour appréhender le réel et l'autre, la vie, le monde, son déroulement, son fatras, sa fureur. Et lorsque le choc du réel, de l'horreur qui vient de surgir, comme dans les traumatismes, là où c'est le réel qui vient et on n'a pas le temps de le transformer, de la fantasmer, de le relayer par des images. C'est ce que nous avons tous vécu le onze septembre. Il y a en a qui ont dit : c'est une émission de radio, qu'est-ce que c'est que cette mauvaise émission, que se passe-t-il ? Puis les gens se taisaient, moi j'étais dans un magasin à Aix, personne ne disait mot, on écoutait la radio ... Au fond, nous sommes marqués par cet événement du onze septembre parce que nous avons fait ensemble dans le monde l'expérience d'un réel qui surgit sans que nous ayons le temps de s'y préparer, on l'avait bien imagine, mais comme dans les films catastrophes américains, on l'avait imaginé comme non-imaginable ! C'est le côté négatif.

Mais le réel, quel qu'il soit, le réel c'est l'intensité de Dieu, c'est ce qui est de son monde, et on ne peut pas entrer dedans directement, il nous faut comme des relais. Comme l'autre que nous épousons et avec qui nous vivons. Nous ne pouvons pas faire autre chose que de l'imaginer dans un premier temps, et nous imaginer avec lui, comme on dit : "Je me vois bien avec lui". Ce "Je me vois bien avec lui", Dieu prend acte de cette pédagogie nécessaire pour s'avancer vers nous. Il ne frappe pas, Il se fera frapper sur la Croix par la mort. Mais Lui, quand Il s'approche de nous Il ne frappe pas, Il s'annonce par l'effet qu'il veut nous faire : du vin. De l'eau, du vin, et puis, on entend par association dans la phrase de Jésus, qui déjà annonce sa mort, de l'eau, du vin et du sang.

De l'eau, au vin, au sang, déjà on a franchi quelques étapes qui nous rapprochent de Dieu. Ce n'est pas que l'époux et l'épouse n'aient pas les moyens de faire durer l'amour, c'est vrai qu'il y a une sorte de transformation nécessaire de l'amour humain qui s'ouvre à l'Amour de Dieu, qui découvre qu'il est animé par l'Amour de Dieu, qu'il en est éclairé de l'intérieur, et qu'il a besoin sans arrêt de se ressourcer, c'est la base du sacrement de mariage, et en même temps Jésus va dire qu'Il ne va simplement nous donner du vin, un vin meilleur pour faire durer l'amour, pendant cinquante, soixante ans, c'est bon, je signe et cela tient ! Faites le sacrement, Je garantis. Non, ce n'est pas cela. Il aurait pu, simplement choisir de faire durer les choses pour qu'effectivement, elles soient à la hauteur de nos projets, de notre désir. Mais Dieu a dit : à l'intérieur même de ces choses-là (c'est pour cela qu'il y a non seulement de l'eau du vin, mais du sang), Je vais venir moi-même transformer radicalement, transformer les choses. Je vais vous donner pas seulement de quoi vous aimer, mais Je vais vous donner de quoi m'aimer et donc aimer plus que vous, plus que l'épouse, plus que l'époux, tous les frères et les soeurs. Je vais faire que cet amour soit comme une contagion qui va permettre au ciel et à la terre de s'accorder en une note finale et totale.

Au fond, c'est pour cette raison que dans cet évangile de Cana, nous ne connaissons rien de l'époux et de l'épouse parce qu'ils sont l'Adam et Eve re-convoqués, comme le nouveau couple re-convoqué. Il y a Adam et Eve, ce couple anonyme des noces de Cana et puis le couple Jésus-Marie. Ces trois couples dessinent un mouvement, le désir profond de Dieu qui n'est pas seulement de nous faire tenir dans la vie, que de nous épouser nous-mêmes. Quand on aime quelqu'un au début, (même après), on tient un bout de ciel dans ses bras, mais on ne le sait pas toujours. Le ciel et la chair, le ciel et le corps ne sont pas opposés. Quand on aime quelqu'un on tient quelque chose des étoiles dans son cœur, dans son corps. Hier à la rencontre des nouveaux paroissiens, une jeune maman s'extasiait sur la beauté des yeux de son petit enfant, d'ailleurs c'était vrai que c'était magnifique, et elle a dit dans un moment où elle s'est un peu relâchée : ah ! c'est comme les yeux de mon mari. C'est ce que disait Yves, quand on reconnaît dans son enfant le profil de son mari ou de son épouse, c'est merveilleux de voir ce prolongement, et elle ajoutait : il a les mêmes réactions que son papa. Elle touchait son mari, son enfant, et quelque chose d'autre, qui vient juste derrière, ce que j'appelle le ciel, les étoiles, l'accord entre le ciel et la terre.

Et quand Dieu vient comme du vin, ce n'est pas pour nous offrir une garantie divine : votre amour va tenir, pas de problème ! Non ... Votre amour va passer un certain nombre de métamorphoses, et il va s'ouvrir sur une réalité qui est juste derrière et que vous ne pouviez pas recevoir d'emblée, mais que je propose petit à petit et qui est tout ce que Je suis, tout de la divinité. Tu tiens dans tes bras ton amour, ton mari et ton épouse, et tu vas tenir un jour, mais ce n'est pas possible que je te le dise tout de suite sinon tu en mourrais, tu vas tenir tout de Dieu. C'est cela qui est dit dans cet évangile. Contrairement à ce que pensait le supérieur du séminaire, "c'est ce qu'Il a fait de mieux "! Et c'est là que nous sommes devant un évangile d'une clarté incroyable. Dieu y est totalement anonyme et totalement donné. C'est là qu'on voit à quel point Jésus n'a pas voulu d'abord dire : "Je suis ce que Je suis", et ayant bien vu qui l'étais, vous pouvez décider si vous me suivez ou pas. Cela n'a rien à voir. Il vient comme un humble serviteur de Pâques de la Pâque pour chacun de nous. "Bois d'abord ton vin et tu verras ce que Je vais te donner. Bois ce vin, c'est mon sang, c'est ma vie, bois-le pour l'instant".

Frères et sœurs, nous sommes invités à ces noces, qui que nous soyons. Chacun de nous à travers les amours humains de cette terre, si nous n'avons pas retenu et crispé nos étreintes pour les garder, nous avons accepté de sentir dans cette étreinte humaine, non pas quelqu'un d'autre, mais ce qui l'animait, ce qui le rendait vivant, ce qui le faisait durer, et qui est Dieu Lui-même.

 

AMEN