AU FIL DES HOMELIES

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L'IVRESSE DES NOCES DIVINES

Is 62, 1-5 ; Ap 19, 5-9a ; Jn 2, 1-11
Noces de Cana - année A (dimanche 16 janvier 2005)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

C'était une question classique chez les Pères de l'Église de savoir pourquoi Jésus avait manifesté sa gloire lors de fêtes de noces. En effet, Il aurait pu choisir pour manifester sa gloire, surtout pour changer l'eau en vin, soit les quatre-vingts ans de la tante Rebecca, parce qu'après tout, c'est aussi une grande fête, ou bien, c'eût été plus gentil, la médaille du travail de Joseph comme le meilleur ouvrier de Galilée, c'eût été plus sympathique, une sorte d'hommage de piété filiale. Et bien non, Il a choisi des inconnus dont on en saura jamais le nom, ni la situation, apparemment les amis de la famille qui habitaient à Cana de Galilée.

Donc, l'intention est bien dans le choix des noces. Vous imaginez avec l'imagination des Pères de l'Église, les réponses ont été de multiples manières traitées sur tous les tons, depuis le fait d'excuser Jésus d'aller à des célébrations un peu trop faciles, jusqu'au fait de trouver cela très bien. En réalité, je voudrais simplement attirer votre attention sur trois points qui me paraissent essentiels pour comprendre à la fois le sens biblique des noces, et aussi pourquoi Jésus y manifeste précisément sa gloire. C'est tout simple.

Le premier point, c'est le fait que les noces sont la manifestation de la fragilité humaine. Comment la société se construit-elle ? Comment nos vies se construisent-elles ? Elles se construisent autour de cet acte de la génération. Nous sommes engendrés, puis nous mourons, et si on veut que la société continue, il faut qu'entre ces deux termes, il faut qu'on ait donné la vie à des enfants, qui à leur tour donneront la vie et ainsi de suite. Cela veut donc dire qu'au cœur de la fête des noces, il y a cette conscience extrêmement profonde dans l'humanité que lors de la fête du mariage de deux jeunes gens, on sait qu'on est en train de les entourer pour que par leur fécondité, ils soient vainqueurs de la mort. Vous me direz qu'on n'y pense pas et que c'est quand même mieux de ne pas faire un sermon ce jour-là sur ce sujet, cela ferait un peu sinistre, mais cette réalité est bien présente. L'humanité a conscience que le fait de donner la vie est infiniment précieux et important, parce que c'est toute l'histoire de l'humanité qui est en jeu. Autrement dit, je crois que la Bible ne voit pas simplement la sexualité et la fécondité comme une sorte de prolongation d'un mode de vie animal dans notre existence et dans notre société humaine, mais il y voit le spécifique. C'est-à-dire que par la fécondité, l'homme est capable de mieux faire face à la fragilité de sa condition mortelle. C'est peut-être pour cette raison que saint Grégoire, qui était un fin psychologue, et peut-être même un fin sociologue a dit de la bénédiction de la fécondité et du mariage, qu'elle est la seule bénédiction qui ne nous a pas été retirée après le péché originel. C'est vrai, car si toute l'humanité est marquée par le péché originel, cela n'empêche qu'il y a une chose qui continue à marcher, et cela marche bien (même si de temps en temps on manifeste à Paris pour célébrer la loi Weill, qui n'est pas nécessairement un signe de la grande vitalité de nos sociétés), parce qu'effectivement, l'on croit que dans la fécondité il y a quelque chose qui manifeste la grandeur et la beauté de l'humanité, la capacité de faire face à sa propre mort, et donc de poser ce geste d'espoir qui est que la fécondité même est, au moins au plan de toute l'humanité, le moyen que nous avons de dire que nous voulons vivre. C'est le premier aspect. Vous comprenez alors pourquoi Jésus a choisi des noces, parce qu'à l'horizon de sa vie, il y a la mort. Quand Il entre dans la salle des fêtes de Cana, Il sait que lui-même est l'Époux, et que par sa mort, Il va vaincre la mort et qu'il va épouser l'humanité pour la conduire à une vie d'une plénitude et d'une fécondité tout à fait différentes.

La deuxième chose très importante pour les mariages, c'est l'ivresse. Là, je sais bien, Monsieur Sarkozy n'est pas d'accord, il faut se contenir, il ne faut plus conduire avec plus de 0, gr je ne sais plus combien, d'alcool dans le sang, mais cela n'empêche qu'on ne peut pas fêter un mariage sans ivresse. Personne ne vous a jamais invité à un mariage pour boire du Coca-cola et grignoter des hot dog ! Cela ne se fait pas. Il faut quand même un minimum de bonheur et puis cette espèce de petit grain de folie qui fait qu'il y a ivresse. D'abord les hommes sont plus diserts, baratinent plus, et les femmes ont les yeux plus brillants, elles sont plus charmantes, c'est extraordinaire. Il y a quand même dans la noce cet aspect d'ivresse qui est fondamental. Je crois que dès l'antiquité, et c'est pour cela que le vin est si important dans les noces, en Méditerranée c'est évident, Outre Atlantique, c'est un autre problème, c'est généralement du café et du Coca, libre à eux, mais nous c'est l'évidence même, car à ce moment-là c'est dans ce petit minimum d'ivresse ce que précisément les Pères appelaient la "sobria ébriétas" l'ébriété sobre qui fait que vous ne roulez pas encore sous la table, que vous êtes encore capable de parler et de dire des choses sensées à votre voisin et à votre voisine (surtout votre voisine), La sobre ébriété, c'est le fait que vous créez ce mouvement de communion dans lequel vous vous laissez un peu porter. Je crois que c'est pour cela que les hommes ont toujours été fascinés par ce côté assez beau et assez grand de l'ivresse. C'est depuis le plus ancien temps le fait qu'au moment où on est "légèrement" parti, on s'associe à la condition des dieux. C'est aussi pour cela que pour les grecs qui étaient grands connaisseurs en la matière, ce qui faisait le bonheur des dieux, c'était de boire de l'ambroisie, du nectar jusqu'à plus soif, car à ce moment-là, ils réalisaient la véritable communion entre eux, la véritable convivialité. Les dieux eux-mêmes avaient besoin d'ivresse. Je crois que là aussi, Jésus a voulu comprendre cet aspect de l'ivresse des noces. Si encore aujourd'hui nous célébrons l'eucharistie non pas avec du jus de raisin ou du jus d'abricot, ce qui en soi aurait tout à fait été possible, en fait, ce qu'il fallait c'est qu'il y ait cette petite pointe d'ivresse pour dire le bonheur. C'est très important, parce que de fait, dans la convivialité avec Dieu, il y a une petite pointe d'ivresse. Regardez tous les mystiques, relisez tous les Pères de l'Église, vous sentirez toujours, et même relisez les plus grands ascètes, vous verrez toujours qu'il y a un petit côté excessif dans la relation avec Dieu, et donc que ce petit côté qu'il y a dans l'ivresse des noces, on le retrouve aussi dans notre relation avec Dieu. Un chrétien qui ne serait pas assez ivre de Dieu, ce serait un peu dommage : ces espèces de faces de carême ne sont quand même pas le meilleur moyen d'évangélisation, il faut bien le dire. Personnellement, je suis particulièrement reconnaissant au Christ d'avoir voulu manifester sa gloire, le surplus de bonheur de convivialité de Dieu avec les hommes, précisément à travers le fait de boire du vin. Evidemment, Lui et sa Mère, quand ils se sont aperçus qu'il n'y en avait plus, on eu immédiatement le bon réflexe : on ne peut pas les laisser partir en buvant de la Badoit ! C'est évident …

Le troisième aspect c'est le plus important. "Il manifesta sa gloire". Ici, on atteint le côté le plus touchant, le plus bouleversant de la nuptialité humaine. La nuptialité humaine a besoin de s'inscrire dans la beauté, c'est vrai. Je ne veux pas entrer dans les détails, mais je dis toujours aux jeunes fiancés que je prépare : quand vous faites la check-list et le compte à rebours pour le mariage, parce qu'il faut calculer à quelle heure aura lieu la cérémonie religieuse, je leur dis, pour vous le marié, il suffit d'une douche et d'enfiler le costume. Mais pour la marée, cela commence en général à six heures du matin, parce qu'il y a la manucure, la pédicure, la coiffeuse, l'habilleuse, et que sais-je encore, c'est terrifiant, car actuellement, les rituels de préparation sont un véritable cauchemar pour les mariés, car il faut que tout soit impeccable. Par-delà l'aspect un peu technique d'exploitation du Salon du mariage, il y a l'idée très belle et très simple que lorsqu'un homme et une femme vont se donner l'un à l'autre, le sens même de leur nuptialité, c'est d'inscrire leur être, leur personne, leur bonheur dans une réelle beauté. C'est pour cela qu'il faut être souriant ce jour-là, c'est préférable, c'est d'ailleurs de meilleure augure, et c'est pour la même raison que l'on fait les choses de telle manière que tout se déroule bien. Nous, ici à Saint Jean de Malte, on a beaucoup baissé le taux des mariages à cause des échafaudages, c'est évident, Mais cela se termine, on va bientôt pouvoir retrouver le taux normal de remplissage. Ce sont des réflexes très humains, mais on voit bien ce qui se cache derrière, on voit que si la vie nuptiale, si la vie du couple n'est pas inscrite dans une certaine beauté, pas nécessairement de l'esthétisme, mais dans cette capacité parce que c'est cela au fond la beauté, cette capacité d'inscrire la réalité spirituelle à travers les réalités les plus matérielles et les plus charnelles. C'est assez extraordinaire, la beauté d'un couple c'est la manière dont il arrive à graver dans son harmonie physique, cette merveilleuse entente de leur cœur. C'est la grande hantise de tous les artistes. Je fais toujours rire mes frères quand je leur parle de l'art pariétal à Lascaux ou à Pech-Merle, mais le jour où les hommes ont imaginé avec des morceaux de charbon, d'évoquer les profils des chevaux, des bisons et des mammouths sur les parois de leurs cavernes, l'homme était pleinement homme. C'est-à-dire qu'il avait compris qu'on pouvait graver la beauté de ce geste animal (et Dieu sait qu'ils sont plus forts que Picasso), graver la beauté du geste animal, du bond d'un animal sur un autre, à travers simplement l'évocation d'un mouvement du bras ou de la main qui va tracer l'échine du cerf, de l'antilope, de la gazelle. Il y a des poteries dans lesquelles les cornes des bouquetins sont peintes comme des spirales, et c'est simplement un petit peu d'argile coloré. Ce qui est fantastique, et cela continue jusqu'à Cézanne, en passant par toutes les étapes de l'histoire de l'Art, c'est cette capacité d'inscrire le champ même de l'être spirituel de l'homme à travers et par le moyen des choses les plus humbles : des pigments de peinture, des morceaux de cailloux qu'on sculpte, et des choses immédiatement liées à la construction la plus matérielle du monde. L'amour c'est la même chose, aimer, c'est arriver à dire à quelqu'un dans un amour conjugal, nuptial, arriver à graver dans son propre corps à chacun, l'un par l'autre et ensemble, la beauté même du fait de savoir dire je t'aime, tu m'aimes. Je crois que c'est ce qui a fait craquer Jésus. Il a dû penser : si je veux leur dire ce qu'est l'Incarnation, je n'ai pas d'autre moyen. Il faut que je leur dise la capacité qu'il y a en moi, le Dieu créateur transcendant, sans commune mesure avec la création, au-delà de tout, la capacité que j'ai de manifester dans ma propre chair, dans ma propre vie, dans tout ce que je vais faire, de manifester la beauté de mon amour pour les hommes. Donc, le plus beau reflet, la plus belle manière de l'évoquer, c'est d'aller là où deux jeunes gens, peut-être des amis, vont aujourd'hui manifester cette beauté et cette grandeur de leur amour à travers le don mutuel de leur corps.

Fragilité face à la mort, sens de la beauté de la gloire, ivresse, c'est le programme de la vie conjugale. Au bout d'un certain temps, cela se tasse, c'est possible, mais cela n'empêche que fondamentalement, dans l'Église, cela ne passe pas parce que si nous sommes encore aujourd'hui dans l'Église, si nous avons encore quelque chose à dire dans ce monde qui ne connaît plus souvent que des ivresses un peu brutales, l'ivresse de la vitesse, des records, l'ivresse d'écraser les autres, un monde qui ne connaît plus toujours la gloire de la beauté mais qui fait n'importe quoi, hélas, et un monde qui fait tout pour se voiler la face devant la mort, nous nous avons paisiblement à manifester dans notre être, dans notre vie, chacun là où nous sommes, cette puissance et cette beauté des noces, telles que Jésus les a exaltées et magnifiées aux noces de Cana.

 

 

AMEN

 

 
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