AU FIL DES HOMELIES

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UN ÉVÉNEMENT TRÈS BANAL

Is 62, 1-5 ; Ap 19, 5-9a ; Jn 2, 1-11
Noces de Cana - année C (dimanche 21 janvier 2007)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

"Tel fut le commencement des signes que Jésus accomplit, c'était à Cana en Galilée". Frères et sœurs, je voudrais méditer avec vous quelques instants sur le caractère très ordinaire de ce miracle. Contrairement à ce qu'on pense, Jésus n'a pas voulu faire un geste exceptionnel. Il a voulu des choses toutes simples, ordinaires et quotidiennes. En effet, le contexte d'abord : Il choisit une occasion dans laquelle d'ailleurs Il n'est pas la star, puisque la star, c'est la mariée, et accessoirement le marié. C'est une occasion toute simple, Il n'est même pas le premier invité puisque c'est sa mère qui est invitée. Donc, maman emmène son grand Fils à la noce, c'est une circonstance bien banale. Et lui, le grand Fils amène ses amis, les premiers disciples.

Jésus accepte d'aller dans cet événement somme toute, assez courant d'une noce dans un village de Haute Galilée. Ce n'est pas une réception au Ritz, c'est à la bonne franquette galiléenne, c'est tout simple et ordinaire, c'est sans problème et sans chichis dirions-nous aujourd'hui. Jésus prend soin de choisir un événement qui est assez significatif. D'une part, les noces, cela va de soi, c'est un événement dans lequel hommes et femmes font partie de la fête sans trop de ségrégation. Evidemment, quand on va à la synagogue, les hommes sont à la place de choix et les femmes sont autour, derrière les "moucharabiehs" ou ce qui en tient lieu à l'époque. Quand on va au Temple, il y a le parvis des femmes mais elle ne dépassent pas la limite. Quand vous regardez la prédication de Jésus ou ses polémiques, c'est toujours avec des messieurs, pharisiens, sadducéens, etc … il n'y a pas beaucoup de femmes docteurs de la Loi. Il choisit un lieu de parité, hommes et femmes sont là, heureux d'être ensemble. C'est la première chose.

La deuxième chose, c'est qu'Il choisit un moment dans la vie sociale d'un village où tout en étant profondément enraciné dans les coutumes, il y a quand même un pue de singularité dans le comportement. C'est la fête, on boit un peu plus, c'est normal il n'y a pas besoin de conduire la voiture pour revenir, donc il n'y a pas de limites. On est un peu plus relâché, c'est cool, c'est la société qui fait la fête, qui prend du bon temps et qui prend le plaisir de vivre en société parce qu'on vit dans le village ensemble. Cela se retrouve encore aujourd'hui dans les noces de village où effectivement il y a moins de sélection dans le nombre des invités, c'est un peu tout le monde qui est invité au moins à l'apéritif. Et là, Jésus ne choisit pas non plus, c'est la vie avec ses imprévus. Jésus va à la noce et tout à coup, il y a un gros souci un peu difficile à gérer : il n'y a plus de vin ! Cela fait partie malheureusement des choses qui arrivent : rupture des stocks. Donc, c'est à l'inverse de Saint Jean de Malte, nous, on a toujours trop de vin, c'est pour cela qu'on en propose aux amis pour l'apéritif tout à l'heure, mais là, il en manque. Ils sont coincés, cela fait partie des choses de la vie, à certains moments, les choses ne marchent pas comme on le voudrait. C'est la société très ordinaire.

Une dernière note qui me paraît assez intéressante, mais qui éclaire le caractère très simple et très ordinaire de cette société, c'est que lorsqu'on fait la noce, en fait, on fête l'avenir, surtout à cette époque-là, se marier, c'était orienté vers la famille, avoir des enfants, il n'y avait aucun doute sur cette question. Par conséquent, le village se réjouissait de ce qu'il allait continuer à vivre dans la génération suivante. Aujourd'hui, même si on n'y pense plus guère, mais quand on se réunit pour une noce, on se réjouit pour l'avenir de l'humanité. C'est la première raison, après, on a célébré la fête à l'église, mais fondamentalement, qu'est-ce qui fiat qu'on est heureux de célébrer une noce ? On célèbre l'avenir d'un couple dans ses enfants, et donc l'avenir du village, ou de la société à travers les enfants qui vont naître. La fête des noces est un des événements les plus marquants dans la vie des sociétés, elle a toujours été extrêmement développée, ritualisée, accompagnée de tout un ensemble de traditions parce que c'est important, on fête son avenir. Mais on fête son avenir de façon ordinaire. C'est normal que l'on puisse avoir des enfants pour que la société continue.

Jésus a choisi un contexte très simple. Il n'a pas choisi le contexte d'une ordination sacerdotale du grand-Prêtre à Jérusalem pour changer l'eau en vin. Il n'a pas choisi l'intronisation du nouveau rabbin à Nazareth. Il a choisi des noces, c'est-à-dire le plus simple et le plus ordinaire qu'on puisse imaginer. C'est une première chose.

La deuxième chose qui est encore plus étonnante, c'est que c'est un événement tellement ordinaire que si on lit le texte de près, on constate que les gens ne s'aperçoivent de rien. Personne n'y voit rien. Il vient là avec les disciples, quoi de plus normal. Un tout petit aparté avec maman : "Ils n'ont plus de vin". D'ailleurs, il n'aime pas trop, en général, vous avez remarqué dans saint Jean, Jésus n'aime pas qu'on lui dise qu'il faudrait faire un miracle. Ce sont toujours les femmes qui viennent vers lui, sauf une fois, le centurion, quand c'est Marthe et Marie qui disent : "Mais, Lazare est mort", cela l'agace un peu qu'on lui rappelle que Lazare est mort. Il répond : "Je suis la résurrection et la vie", sous-entendu, on verra plus tard. Avec sa mère, c'est un peu la même chose, "je m'en doute, oui, mais c'est tout". Cela se passe en deux secondes, ils n'ont plus de vin, oui, que me veux-tu ! Après cela, il ne bouge pas, il fait remplir les jarres, mais il n'y a aucun moment pendant lequel il immobilise la fête en disant : arrêtez la musique, et je vais bénir les jarres. Pas du tout, il ne se passe rien. On remplit d'eau les jarres et cela devient du vin. Il a tout fait pour que ce soit anonyme. Il n'a rien fait pour que cela se remarque. Et cela se remarque d'ailleurs tellement peu que lorsqu'on en porte au maître d'hôtel, le maître d'hôtel (et saint Jean dit : il ne savait pas d'où venait ce vin), le maître d'hôtel va faire des remarques au marié, qui n'en sait pas davantage. Personne ne sait ce qui s'est passé sauf les serviteurs, ceux qui ont rempli les quatre cent cinquante litres d'eau pour en avoir quatre cent cinquante litres de vin. C'est gratifiant à la fin, mais au début, c'est loin de l'être.

A la limite, la fête a pu continuer puisqu'on dit même à la fin : "Les disciples crurent en lui". Les disciples ont peut-être pu s'apercevoir de quelque chose, ou bien Jésus a attiré leur attention sue le problème, mais en fait, c'est un miracle quasi anonyme. Vous voyez c'est un tout petit peu l'inverse de l'inauguration en coupant le ruban, en mettant la fanfare, etc … En réalité, du point de vue du scénario aussi tout se passe en douce. Qu'est-ce que cela veut dire ? Je crois que c'est une chose très simple, mais qui est très importante pour nous. En fait, cela veut dire deux choses. La première, c'est la conclusion : "Les disciples crurent en lui". Pourquoi ?Au début du récit il est noté ceci : "Le troisième jour", c'est-à-dire, le troisième jour après l'appel de Natanaël. Ici, l'évangéliste veut nous souligner l'articulation qui existe entre les récits de vocation, de Natanaël, de André et Jean qui sont appelés dans l'entourage de Jean-Baptiste, et Jean dit : "Le troisième jour", c'est-à-dire quand il a recruté les disciples, qui l'ont simplement suivi, puisqu'ils lui ont dit : "Où demeures-tu ?" il fait quelque chose qui apparemment ne se voit pas mais qui déclenche la foi chez les disciples. La foi des disciples est l'accomplissement de leur appel. Ils ont été appelés pour croire. Comment croient-ils ? en étant même pas les témoins, mais les participants involontaires d'un geste que Jésus fait de la façon la plus discrète et la plus effacée possible. Cana est donc un récit de la genèse de notre être chrétien. Il faut quand il y a l'appel que nous passion à la foi. C'est donc cela, il y a ce geste, mais comme vous le voyez, pour la plupart des gens à l'entour, il est passé inaperçu. C'est seulement pour les disciples eux-mêmes que le geste a été découvert dans son sens véritable. C'est la première chose.

La deuxième chose, c'est que Jésus lui-même passe du moment où il a reçu l'investiture de sa vie publique, le baptême au Jourdain doit on parlait dimanche dernier, il est chargé de la mission. Mais comment va-t-il réaliser cette mission ? Par ce qu'on pourrait appeler d'un terme moderne, l'enfouissement. La vie publique de Jésus ce n'est pas lui qui attire à lui la vie publique, c'est lui qui s'immerge dans la vie publique ordinaire de la société. Et c'est un aspect très intéressant. Les noces de Cana c'est comme si Jésus voulait nous dire : désormais, je serai le levain dans la pâte. L'action que je vais faire est réelle, (je change l'eau en vin), mais la plupart des invités ne la voient pas. C'est toute la condition chrétienne, la condition de l'homme croyant. Nous sommes nous, ceux qui avec les serviteurs et les disciples, participons à cette présence de Dieu au milieu du monde, mais la plupart du temps, nous ne repérons pas les changements d'eau en vin. La société actuelle ne voit pas ce que Dieu réalise et accomplit en son sein, donc, on passe à côté en disant : cette année, le vin est meilleur mais on ne sait pas pourquoi. C'est la place et le rôle des disciples. "Les disciples crurent en lui", c'est-à-dire qu'ils voient le commencement, le surgissement des signes, parce que c'est cela le mot qui est à la fin du récit. C'est comme il y avait "au commencement était le Verbe", ici, c'est le commencement des signes, le commencement de la vie et du ministère de Jésus qui se passe d'une façon presque secrète, anonyme et quasi indétectable sauf pour les yeux de la foi.

Frères et sœurs, je n'ai pas besoin de vous donner le commentaire de tout cela, cela parle de soi-même : ce que nous sommes aujourd'hui, nous sommes les quelques serviteurs et les quelques disciples invités au processus de ce monde qui vit sa vie avec les événements ordinaires, avec les bonheurs des noces, avec les malheurs du manque de vin, des manques de joie, des manques de ressources, mais au milieu de tout cela, nous sommes modestement et simplement les témoins qu'en fait, Dieu est en train progressivement de change l'eau de ce monde, un vie parfois un peu plate comme l'eau et sans saveur, dans le vin de la vie éternelle, le vin de la joie et du bonheur des Noces de l'Agneau.

 

 

AMEN

 

 

 
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