AU FIL DES HOMELIES

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L'IMPRÉVISIBLE

Is 62, 1-5 ; Ap 19, 5-9a ; Jn 2, 1-11
Noces de Cana - année A (dimanche 20 janvier 2008)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

"Ils n'ont plus de vin !" Frères et sœurs, vous me permettrez de m'adresser plus spécialement aux fiancés aujourd'hui puisque nous avons la joie de les accueillir.

En fait, mes chers amis, il ne faut pas vous faire d'illusions, votre mariage sera comme celui de Cana, parce que contrairement à ce qu'on pense, on a beau préparer cela rubis sur l'ongle et essayer de tout faire pour que cela marche bien et qu'on ait l'impression le matin qu'on peut se lever tranquille et que tout va se dérouler automatiquement, il n'y a rien à faire, il y a toujours des imprévus. Les annales familiales sont toujours pleines de ces histoires absolument drôles et cocasses qui arrivent à l'improviste dans les célébrations ou les fêtes de mariage. Pour ma part, j'ai été témoin plus ou moins direct d'un certain nombre de ces événements : le prêtre qui est obligé d'être opéré d'urgence d'une opération cardiaque la veille, il faut trouver pour le lendemain quelqu'un qui est libre. Une autre fois, c'est l'organiste qui arrive en retard, quand il y avait l'ancien orgue, à ce moment-là, le frère Jean-François est obligé d'entrer tout seul dans un silence de mort, et l'organiste monte et uniquement pour la fin de la procession il y a quelques notes ! Ce n'est pas encore trop terrible, mais quand c'est la belle-mère qui se casse la jambe, ou la maman de la mariée qui, dans le dernier rajustement cométique, juste avant de partir pour la célébration se renverse le pot de crème hydratante sur la robe qu'elle avait enfilée pour le mariage de sa fille, cela donne des choses assez cocasses, et je passe la voiture de collection qu'on avait sélectionné soigneusement et qui coule une bielle sur le Cours Mirabeau, bref, il y a tout ce qu'on peut imaginer et encore davantage !

Cela arrive aussi pendant le repas, le traiteur met un berceau au lieu de placer les fiancés sur la pièce montée, etc … En tout cas, à Cana, c'était d'ailleurs un peu plus explicable, car au Proche-Orient, on fait table ouverte. Donc, à un moment où l'autre, il peut manquer de vin, cela s'explique mieux que les imprévus chez nous. Mais, ce que je retiens, et il en aura sûrement pour vous aussi, c'est que tout mariage comporte un certain nombre d'imprévus, et c'est normal. C'est pour la cérémonie.

Mais il me semble que ce que le récit nous raconte est encore plus profond. Là, j'aborde le cœur de la question. Tout mariage, non seulement la cérémonie, mais la vie de couple marié est basé sur l'imprévu. Il faut que vous acceptiez d'emblée que ce que vous imaginez, ce que vous prévoyez, ce que vous croyez maîtriser avec vos projets, votre sagesse, les choses auxquelles vous tenez, à tout moment, il y aura toujours quelqu'imprévu qui fera que ce n'est pas exactement comme on se l'imaginait ou comme on l'avait prévu.

C'est sûr qu'on rêve tous quand on se marie d'avoir des enfants modèles, qui font tous des études brillantes, et ce n'est pas toujours le cas, ils ne feront pas tous polytechnique (heureusement d'ailleurs !). On se dit : mon chéri, j'imagine que tu descendras la poubelle tous les soirs. En fait, le faudra le rappeler de temps en temps. C'est vrai qu'au bout d'un certain temps elle révèlera qu'elle ne fait pas le couscous comme le fait sa mère à lui ! Donc, c'est une déception immense, pratiquement inconsolable et il faut vivre avec ça. C'est-à-dire qu'il y a des choses qui ne sont pas exactement comme on pouvait l'imaginer ou le prévoir.

Plus profondément encore, aimer quelqu'un c'est se rendre compte (pardonnez-moi l'image, c'est un peu audacieux), qu'on manque toujours de vin. Qu'est-ce que je veux dire par là ? Cela veut dire de manquer à certains moments de cet élan, de cette force, de cette générosité qui fait qu'on le sait intérieurement, on devrait aimer plus et aimer mieux. C'est un peu le mystère de l'amour humain, c'est que l'on part sur une perspective magnifique et grandiose, puisque précisément c'est Dieu qui la propose mais au fur et à mesure que la vie conjugale avance, à certains moments, et c'est normal, on mesure ses propres limites et les limites de l'autre, et les limites du projet que l'on voulait réaliser ensemble. C'est ce qui est symbolisé par le fait qu'au moment même où la noce apparemment bat son plein, il y a quelqu'un qui remarque (heureusement c'est une amie de la famille, ce n'est pas la belle-mère qui fait une remarque aigre-douce) : "Ils n'ont plus de vin". Eh oui ! il y a quelque chose en nous qui est notre fragilité. Il y a quelque chose en nous qui est parfois notre péché et nos failles personnelles, qui fait qu'à certains moments il y a encore des exigences, tous les projets, toutes les décisions qu'on a prises, mais il n'y a peut-être plus l'ivresse.

C'est un problème que l'on ressent très fort dans notre société actuelle. Est-ce que Dieu, est-ce que l'Église ne nous demande pas quelque chose d'impossible ? Quand on demande le sacrement de mariage, qu'on s'aime maintenant et qu'on ne pense pas à divorcer dans trois mois, c'est l'évidence, mais que se passera-t-il dans dix ans ou dans quinze ans ? On ne le sait pas. Les noces de Cana, ce petit épisode nous montrent qu'en réalité nous sommes dans un amour qui est pourtant le plus beau projet que Dieu peut nous partager, nous sommes confrontés à cette finitude et à cette limite, on n'aime jamais assez. Faut-il baisser les bras depuis le départ ? Faut-il prendre une attitude de résignation ? Je ne le crois pas pour deux raisons. La première, c'est qu'un couple quand il se marie, il se marie "à l'église", on pense le bâtiment, ils se marient religieusement. Mais on devrait dire : se marier "dans l'Église". Quand on veut se marier, on veut que le projet que l'on porte ne soit pas uniquement un projet qui repose sur nous, sur notre fragilité, mais qui repose sur la communauté de tous ceux et celles qui nous entourent et sont symbolisés ce jour-là par les amis, les membres de la famille et tous ceux qu'on veut inviter. En fait quand on se marie, c'est un événement "de" l'Église.

Ce qui est très beau dans les noces de Cana, au moment même où ces jeunes gens se sont mariés, il y a l'Église, il y a Marie, il y a le Christ et ses premiers disciples. Les mariés de Cana sont les premiers qui se sont mariés à l'Église, les premiers qui ont eu autour d'eux la communauté de l'Église qui les portait. Cette Église n'est pas une simple décoration qui les entoure, c'est véritablement une présence attentive qui est symbolisée par la présence de Marie qui à un certain moment perçoit la fragilité de la situation : ils n'ont plus de vin. Ce que je peux vous dire ce matin, c'est que pour l'Église, lorsque vous recevez le sacrement de mariage, ce n'est pas pour vous donner un label, mais cette Église dit : je veillerai sur ce que vous êtes, et par la prière de ceux qui vous entourent. Peut-être par des gens que vous ne connaissez pas, mais vous serez portés, entourés, soutenus par cette prière au jour le jour, précisément pour les moments qui manqueront de vin.

La deuxième chose, c'est qu'il y a l'Église avec le Christ. A Cana ils ont eu un peu de chance parce qu'ils avaient la présence du Christ en personne qui ce jour-là n'a pas lésiné. Faire un équivalent d'un Châteauneuf-du-pape et trois cent soixante litres, en changeant six jarres de soixante litres d'eau, évidemment vous n'aurez pas cela le jour de votre mariage, ce n'est pas garanti. Mais il y a le geste de Jésus, le symbole qui est magnifique. Jésus reprend la situation là où elle est fragile, le manque de vin, pour faire que cela devienne la surabondance. Que ce soit la transformation de ce qui au départ peut paraître une faille ou une fragilité, et qui devient le vrai bonheur, parce que tout le monde se réjouit du vin qui était encore plus extraordinaire que celui qu'on avait bu au début de la fête.

Au nom du Christ et de l'Église je peux vous promettre cela : si vous accueillez vraiment cette présence et cette grâce de Dieu telle qu'elle va vous être donnée, ce que le Christ s'engage à faire pour vous c'est de prendre chacun d'entre vous, même là où il ou elle éprouve ses propres fragilités, et il est capable d'en faire resurgir quelque chose de plus extraordinaire qu'avant. Cela peut passer par des moments difficiles, des épreuves, cela peut passer par des tunnels un peu obscurs qui paraissent sans fin, mais cela peut exister. C'est très grand de pouvoir croire au moment même où l'on fonde un foyer, une famille, que Dieu n'est pas simplement le spectateur lointain de cet amour que vous êtes en train de fonder, mais que Dieu est partie prenante et il vient précisément là même où on a ses propres points faibles, ses limites, et il vient transformer cela pour que cela devienne un signe d'espérance et une véritable manifestation de bonheur.

Je n'ai qu'un souhait à formuler pour chacun d'entre vous, pour les couples que vous allez former et qui vont être scellés durant cette année, que vous puissiez vous dire tous les matins la même réflexion que le chef du repas à Cana. Que vous puissiez vous dire l'un à l'autre à propos de Dieu : il a gardé le bon vin jusqu'à maintenant. C'est cela que je vous souhaite: qu'au fil des jours vous puissiez dans les moments de grand bonheur, de grande joie ou peut-être des moments de sortie d'épreuves, qu'à ce moment-là vous puissiez dire : c'est curieux, on ne s'en rendait pas compte, il avait gardé le bon vin jusqu'à maintenant.

Je vous l'assure, je crois que de la part de Dieu, c'est acquis d'avance, maintenant, à vous de jouer.

 

 

AMEN

 

 

 
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