AU FIL DES HOMELIES

Photos

LES TROIS PHASES D'UN MARKETING À CANA

Is 62, 1-5 ; Ap 19, 5-9a ; Jn 2, 1-11
Noces de Cana - année A (dimanche 16 janvier 2011)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Mystra : Les noces de Cana

 

Frères et sœurs, chers amis, et vous plus particulièrement les fiancés que nous sommes heureux d'accueillir aujourd'hui parmi nous. Le miracle de Cana est très moderne. Pour le comprendre, il faut que je commence par un petit cours de marketing. En effet, ce miracle est une opération de marketing extraordinaire et tout à fait déconcertante. Comment procède-t-on dans la science du marché ? (c'est ce que veut dire "marketing", parlons français !). Il faut trois phases.

Première phase : prospectives, mesures des besoins. Prospective, c'est-à-dire, quel produit pourrai-je proposer sur le marché ? Il faut que ce soit innovant, il faut que cela intéresse, il faut que cela réponde à un besoin. Exemple sans allusion, un produit très intéressant serait l'appareil de brushing pour les jeunes filles ou jeunes femmes, mais qui permettrait à leur ami, fiancé ou jeune mari, de leur faire le brushing. Très intéressant comme produit, cela n'existe pas. Il faudrait seulement prévoir un voyant rouge et vert, il ne faut pas que ce soit trop compliqué, un arrêt automatique quand on entend un cri : aïe, ça fait mal ! et cela suffit. Ou encore, autre produit qui n'est pas sur le marché, les frites parfumées à l'armagnac … ou bien les pommes de terre fourrées au ketchup pour ne pas s'en mettre plein la robe … Donc, il faut déjà concevoir un produit original intéressant. Ensuite, il faut prospecter, est-ce que cela correspond vraiment à un besoin ? Et dès qu'on a fait les statistiques, et qu'on s'est rendu compte qu'il y a plein de fiancés qui rêvent de faire le brushing à leur fiancée, à ce moment-là, on peut envisager la production.

Deuxième phase : mise en fabrication du produit. Ici c'est très simple, on va en Chine, et là les Chinois vous font un produit super, pas cher, qui vous permet de réaliser des bénéfices extraordinaires. On pourrait croire que jusque-là cela va bien, et que cela suffit. Non.

Il faut une troisième phase : diffusion et satisfaction de la clientèle. Il faut effectivement que par les panneaux de CO, tout le monde sache que maintenant, même si l'on n'est pas dégourdi du tout, on peut faire le brushing de sa femme. Et il faut aussi qu'on en ait une sorte de reconnaissance du style : "Vous n'imaginez pas tout ce que Citroën peut faire pour vous !" Donc, cette troisième phase c'est l'usage chez l'utilisateur, et la reconnaissance qui va être en réalité le principal produit du marketing. Après, si on se le dit de bouche à oreille pendant tous les repas d'amis, immédiatement les ventes montent en flèche. Voilà comment fonctionne notre société. Et c'est pour cela que beaucoup d'entre nous ici, j'en suis certain, travaillent à cette mise en scène du marché. En réalité, le marché économique et une énorme mise en scène, simplement les acteurs essayent d'être payés le plus possible.

Maintenant passons à Cana. Phase du concept et détermination des besoins. Là, Jésus a un comportement un peu original. Il laisse le souci à maman ! C'est elle qui s'aperçoit qu'il n'y a plus de vin. C'est quand même curieux, c'est lui qui est le Fils de Dieu qui sait tout et connaît tout, mais c'est sa mère qui s'en rend compte. C'est très souvent comme ça dans les familles. Mais au moment même du début du miracle, il faut qu'on fasse pressentir à Jésus que là il y a un manque : "Ils n'ont plus de vin". Il y a un créneau à prendre comme on dit actuellement. Curieusement, Jésus répond à sa mère que ce n'est pas son problème. Elle qui sait très bien comment fonctionne son Fils, dit aux gens : moi, il semble ne pas m'avoir écoutée, mais, faites tout ce qu'il vous dira.

Nous passons dans la phase de l'élaboration du produit. Vous remarquerez que dans toute cette affaire, Jésus prend le rôle absolument minimal. Il écoute, il bloque tout, et apparemment, il pourrait ne rien se passer. On ne peut pas dire que Jésus lui-même se serait dit : oh ! les pauvres, que pourrais-je faire pour eux ? Il n'y a rien de cela, simplement, un constat : le manque de vin. Curieuse manière de faire du marketing. Très intéressant, cinq cent quarante litres pour une noce, et tout cela avec de l'eau de source, par cher du tout, et Jésus va sous-traiter. Il ne bouge pas le petit doigt. Il dit simplement : "Remplissez d'eau les jarres, et allez en faire goûter au maître de maison". C'est très rare un miracle où Jésus ne fait rien. D'ordinaire, il met de la boue sur les yeux de l'aveugle-né, il gémit, il prie, ou bien il sent qu'une puissance est sortie de lui, il impose les mains, il met les doigts dans les oreilles. Il fait toujours un geste. Même lors de la multiplication des pains, il fait venir le pain et les poissons, il les bénit et il rend grâces. Là, rien, rien, rien ! Totalement sous traité, totalement réglé par les chinois. Donc, Jésus donne simplement des ordres, c'est un vrai PDG, car normalement, les PDG ne fabriquent jamais le produit. Mais ici, c'est encore plus fort, car c'est à cause de lui que cela se fait.

Troisième phase, la reconnaissance. Curieux, car très mauvaise opération de marketing. Les mariés ne se rendent compte de rien, apparemment, les convives à table ne s'en rendent pas compte non plus. Même la question du maître de maison est très ambiguë. Les seuls qui savent sont les serviteurs qui font goûter au maître de maison. Mais lui ne pense pas une minute à Jésus, Il va voir directement le jeune marié et lui dit : tu es un coquin, tu as gardé le meilleur vin pour la fin. Il faut lire cette réflexion de saint Jean avec un certain humour. Le miracle est incognito, il n'y a pas à la fin un calicot qui est déployé au-dessus de la table et qui dirait : "Vous n'imaginez pas tout ce que Jésus peut faire pour vous !" Il n'y a rien. Silence radio. On nous dit simplement à la fin une toute petite chose : "Les disciples crurent en lui parce que ce fut le premier signe". Autrement dit, même les serviteurs qui ont vu l'eau changée en vin on ne dit pas qu'ils ont cru. L'opération n'est pas tout à fait bénéficiaire, ce sont les seuls qui se sont rendus compte de ce qui se passait, et les seuls qui ont cru, ce sont les disciples qui commençaient déjà à pressentir que Jésus était quand même d'une autre pointure que tous les rabbis environnants.

Si on réfléchit à cela, c'est très intéressant. Pourquoi ? Parce que personne pratiquement ne sait d'où cela vient. Ce miracle, dans sa source même, est profondément caché. Nous, nous le savons, c'est évident, puisque Jean nous le raconte comme disciple et comme témoin, comme celui qui a cru. Mais sur le moment, cette opération du premier signe s'est passée pratiquement dans l'anonymat. Il n'y a pas un moment où on porte Jésus sur les épaules en disant merci à celui qui nous a donné le meilleur cru de l'année. Il n'y a pas les foules qui se déchaînent en disant : c'est extraordinaire, un grand prophète a surgi parmi nous.

Je pense que cela veut dire quelque chose qui est utile non seulement pour vous les plus jeunes qui vous engagez sur le chemin du mariage, mais aussi pour les plus âgés qui sont déjà très engagés depuis sans doute des années et qui connaissent le métier. La leçon de l'histoire c'est que ce miracle de Jésus a été extraordinaire car c'est un des rares miracles où on voit du bonheur à l'état pur. Le fait que normalement, même si les convives ne s'en rendaient pas compte, il n'allait plus y avoir de vin, la fête allait littéralement capoter. Au bout d'un moment, et surtout au Proche-Orient, toutes les considérations de la famille qui devait alimenter pendant quatre à cinq jours tous les invités, tous les proches et tous les habitants du village, s'il n'y avait plus de vin, c'était littéralement la catastrophe. Or, Jésus, par un acte de surabondance, permet que le bonheur s'intensifie et augmente puisque maintenant, si le vin est meilleur, les invités ne vont pas se gêner, surtout quand ils sauront qu'il en a six jarres de quatre-vingt dix litres. Personne ne doit rentrer en voiture à la maison, on peut tous coucher sur place. C'est un supplément de bonheur absolument gratuit, d'une générosité fantastique.

Ca, c'est le Christ, c'est la foi, c'est le christianisme. Qu'est-ce que c'est que notre foi ? c'est une attitude qui consiste à croire que Dieu comme on dit aujourd'hui, ce n'est que du bonheur. C'est la leçon des noces de Cana, Dieu, ce n'est que du bonheur. Et je suis sûr qu'au fond de votre cœur, si vous avez envie de vous marier cette année et de vous marier devant Dieu et de demander que Dieu habite dans votre cœur, ce n'est que du bonheur. Cela ne veut pas dire que le bonheur est toujours facile, vous le savez. Mais c'est extraordinaire, c'est le bonheur. Or, personne ne sait d'où cela vient et c'est une deuxième chose. Jésus n'a pas voulu montrer qu'il était lui-même la source du bonheur. Il n'a pas voulu s'afficher comme la source du bonheur. Au contraire, il a pratiquement tout fait au niveau de la conception du produit, il a détecté cela en cachette avec l'aide sa mère. Au niveau de la réalisation du produit, il n'a rien fait, il ne s'est pas mis en avant, il n'a pas dit : vous allez voir ce que je suis capable de faire. Au niveau de la reconnaissance, personne ne lui dit merci. Silence complet sur tout le processus. Et c'est la vérité, car le bonheur, on ne sait jamais d'où il vient, la source est toujours cachée et c'est le vrai secret du bonheur. C'est pour cela que c'est un secret le bonheur, c'est caché. On croit toujours que "mon bonheur c'est toi", oui, mais réfléchissez-y une seconde. Mon bonheur c'est toi, mais ce n'est pas que toi. C'est la source de joie qui coule en moi à travers toi, et cette source de joie elle est cachée. Je la lis dans tes yeux, je la sens dans ton cœur, dans tes gestes, dans ta tendresse, mais je sais bien que c'est encore plus profond que tout cela.

C'est pour cela à mon avis, que Jésus a choisi des noces, c'est parce qu'il a voulu dire en même temps que lui était une source du bonheur une source cachée, une source secrète. Ce qui ne veut pas dire qu'il faut la cacher volontairement, ce n'est pas la peine, elle surgit de toute façon d'un endroit qui nous échappe dans le cœur de l'autre. Mais en même temps, il voulait nous dire qu'il ne faut pas traiter l'amour humain n'importe comment, uniquement sous son aspect visible, dans on immédiateté d'efficacité de marketing. Traitez le bonheur humain comme un secret du cœur, comme la source secrète de l'amour que Dieu est pour vous.

Frères et sœurs, c'est cela les noces de Cana. Le bonheur des chrétiens, le bonheur des croyants n'est pas un bonheur qui fait du bruit. Il suit d'une certaine manière, les lois du marketing, puisqu'il faut le concevoir et Dieu l'a conçu de toute éternité, il faut le réaliser, et Jésus est venu le réaliser par sa vie, par sa mort, par sa résurrection. Il faut ensuite l'annoncer, le partager, mais tout cela se passe sur le mode du secret et de l'intime. C'est pour cela qu'aux yeux de l'Église, tout amour est quelque chose de si grand dans sa source et sa réalisation, qu'on sait que c'est un secret. Si aujourd'hui vous êtes parmi nous, et si nous prions les uns pour les autres, couples jeunes, couples futurs, couples âgés, c'est parce que nous voulons ensemble, renouveler à la source du Christ la force, l'intimité et l'absolue surabondance de l'amour qu'il veut nous donner.

 

 

AMEN

 

 
Copyright © 2019 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public