AU FIL DES HOMELIES

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NOUS SOMMES TOUS DES CRUCHES !

Is 62, 1-5 ; Ap 19, 5-9a ; Jn 2, 1-11
Noces de Cana - année B (dimanche 22 janvier 2012)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Cana (Dinant)
"Jésus dit aux serviteurs : remplissez d'eau ces jarres, et ils les remplirent jusqu'à ras bord".

Frères et sœurs, pour comprendre cet évangile, je vous propose que nous nous laissions aller quelques instants à ce qu'on appelle un jeu de rôle, c'est-à-dire qu'on s'identifie avec des personnages dans un récit, dans un jeu. Evidemment, Jésus, c'est moi ! c'est le curé, c'est celui qui célèbre le mariage, c'est celui qui bénit les fiancés, c'est celui qui fait tout ! voilà … Ensuite, il y a les fiancés, c'est vous, vous vous êtes reconnus, vous êtes revêtus de votre magnifique costume, la mariée est dans sa belle robe blanche, souriants, délicieux, un petit bonjour à tout le monde, vous passez de table en table. Je ne sais pas si cela se faisait à l'époque parce qu'il y avait au moins cinq ou six cents personnes, aujourd'hui vous pensez que c'est beaucoup quand vous avez une centaine d'invités, mais à cette époque-là, tout le village était invité. On se ruinait pour les mariages et peut-être qu'on se ruine encore aujourd'hui ? Vous les fiancés, vous êtes à table, tout le monde vous offre des cadeaux, il n'y a pas de problèmes.

Je pense que les belles-mères vont s'identifier à la figure de Marie, celle qui a l'œil à tout : ma fille se marie, mais elle ne sait pas faire, il faut que je surveille si le traiteur est arrivé le matin, que je contrôle ceci et cela. C'est la vigilance, l'attention. Le maître du repas, c'est évidemment le traiteur qui devient une figure de plus en plus importante dans les mariages aujourd'hui. Je ne sais pas si c'était aussi bien payé à l'époque que maintenant, mais le traiteur est très important, c'est lui qui ordonne le repas, c'est lui qui est responsable de la cuisson du gigot d'agneau, etc … Les serviteurs, on voit bien, ce sont tous les gens qu'on a mobilisés, bénévoles ou rétribués pour superviser l'accueil, préparer les fleurs, la décoration, distribuer les feuillets du mariage à l'entrée, pour préparer les chansons qui vont mettre en boîte les nouveaux mariés. C'est le rôle des serviteurs.

Mais il manque quelque chose dans ce tableau. Tous les invités et même tous les participants, à qui les comparer ? C'est évident, il faut les comparer à toute la foule qui était là aux Noces de Cana pour honorer les jeunes mariés. Je vous propose une nouvelle hypothèse très importante : tous les invités, et y compris les mariés, le curé, le traiteur, le maître du repas, c'est fondamental à comprendre : nous sommes tous des cruches ! C'est cela qui est le centre d'intérêt de ce texte.

Nous sommes des cruches, c'est une vérité fondamentale, peut-être que de temps en temps on se le dit à soi-même (on supporte mieux quand on se le dit à soi-même que quand c'est quelqu'un d'autre qui vous le dit !). Nous sommes des cruches pourquoi ? Parce que nous sommes de pierre ou de terre. Nous sommes des êtres créés et cela nous renvoie à ce premier moment de la création du monde dans le récit de la Genèse, où Dieu prend le limon de la terre et façonne l'homme. Cette œuvre, c'est l'œuvre d'un potier et Dieu d'une certaine manière, et il faut s'en convaincre, Dieu nous a façonnés comme un potier façonne une cruche. Car vous ne savez pas ce qu'est la principale qualité d'une cruche? C'est tout à leur honneur, les cruches surtout dans l'Antiquité, c'était la différence avec les bouteilles de Bordeaux ou les bouteilles de champagne, les cruches n'étaient pas bouchées, elles n'étaient pas fermées. Au contraire, elles étaient ouvertes, le col de la cruche était franchement ouvert.

C'est cela l'être humain. C'est une cruche au sens où dans la structure de son être il est ouvert et accueillant. Quiconque a fait un instant l'expérience d'aimer quelqu'un, s'il ne s'est pas senti comme une cruche ouvert et capable d'accueillir la personnalité de l'autre, c'est qu'il n'a rien compris. La première qualité de la cruche c'est d'être ce vase accueillant, ouvert.

Deuxième qualité : la cruche est fragile. C'est sûr qu'ici on parle de jarres de pierre, ce qui devait être très commode à manipuler, mais la plupart du temps, les jarres étaient en terre et c'est la deuxième qualité des jarres, elles sont fragiles. Les pots de terre ne sont pas des pots de fer. Elles peuvent se briser. C'est aussi une grande qualité humaine : la fragilité, la vulnérabilité, c'est vrai qu'à certains moments cela peut nous faire très mal mais la fragilité dans notre être, dans notre constitution d'hommes et de femmes c'est quand même ce qui nous rend vulnérables, sensibles à l'autre. Donc, si je fais l'éloge de la cruche, c'est pour des qualités exceptionnelles. Ces mots que l'on galvaude aujourd'hui : ouverture, accueil, fragilité, délicatesse, sont en réalité les qualités fondamentales de l'être humain. Si par hasard, je vous le dis à vous parce que vous êtes au pied du mur, si par hasard vous abordiez votre amour en vous disant : nous on ne craint rien, nous, on est solides, on est des pots de fer, vous risquez à un moment ou l'autre d'être peut-être très cabossés et abîmés, mais il n'y aura pas eu cette fragilité extraordinaire qui fait qu'on peut accueillir ou demander le pardon.

Surtout la troisième qualité des cruches c'est qu'elles peuvent recevoir et généralement on leur confie des liquides assez précieux pour pouvoir les conserver. Au Moyen Orient, les cruches servaient à conserver l'huile parce que c'était sans doute une des matières, non pas les plus nobles mais précieuse pour la cuisine. Il se trouve aussi qu'à cause du transport, comme il n'y avait pas l'eau courante, il fallait courir à la fontaine pour la chercher. La cruche devenait ainsi le moyen de transport de l'eau. C'est pour cela que ce jour-là à Cana, il y avait les cruches qui étaient prêtes pour aller chercher de l'eau si c'était nécessaire, peut-être aussi (on a ajouté ce symbole), c'est un rite qu'on n'inclut plus dans les mariages, mais quand on accueillait les invités, ils avaient voyagé sur des chemins boueux et poussiéreux, et le premier geste d'accueil consistait à leur laver les pieds.

Ici aujourd'hui, Jésus va faire quelque chose d'extraordinaire. Il nous montre que la figure de la cruche est capable d'accueillir de l'eau. Cette figure de l'eau est merveilleuse, l'eau est le symbole par excellence de tout ce qui est vivant dans la création. L'eau est ce qui fait grandir les plantes, l'eau est ce qui permet de vivre, ce qui permet tous les échanges à l'intérieur de notre corps, le transport de tous les matériaux bruts dont nous avons besoin pour irriguer nos muscles, notre cerveau. L'eau est vraiment ce milieu porteur de tout ce qui se fait et de tout ce qui se crée. Rien de plus fluide, de plus léger, de plus beau que l'eau et la cruche, c'est le Christ qui le dit : "Remplissez d'eau ces jarres".

Qu'est-ce que c'est pour nous que la vie sinon cet immense apprentissage au jour le jour où nous accueillons l'eau fraîche du savoir, de l'amour, de l'échange, de la connaissance, du service, du sens des valeurs. Tout cela c'est l'eau de la vie humaine. C'est une eau pleine de douceur, pleine de fraîcheur, qui nous ravit le cœur, qui nous aide à faire face à toutes les difficultés de la vie. Nous en avons eu besoin chacun d'entre nous pour arriver à l'âge adulte, que la cruche, la jarre de notre cœur soit remplie de l'eau de tout ce que humainement la société, les parents, les amis, les enseignants et j'en passe, nous ont petit à petit inculqué. Ils nous ont rempli le cœur de cette eau douce et fraîche qui coule et qui murmure à l'intérieur de la personnalité de chacun d'entre nous et qui en fait la beauté, le charme et la séduction. "Remplissez d'eau ces jarres", c'est que le Christ nous rappelle que chaque être humain a besoin dans le creux même de son désir, dans le creux même de son cœur, d'être rempli de l'eau vive, de l'eau qui jaillit sans cesse, de l'eau qui renouvelle sans cesse.

Je crois que si on veut aimer, si on peut aimer, c'est parce qu'on a déjà le cœur rempli de l'eau vive de toutes ces valeurs d'humanité qui nous donnent d'être capables d'aimer et d'être aimés.

Seulement voilà, il y a la touche finale. C'est le moment où l'on va puiser de l'eau. Vous avez remarqué que Jésus dit : "Remplissez d'eau ces jarres". Et ensuite, il dit : "Puisez". Et là un serviteur puise dans une jarre et quand il va porter la coupe au maître de maison, dans le geste même de puiser, c'est là que l'eau a été changée en vin ! Si nous concevons notre vie en étant des cruches comme des contenants qui gardent ce contenant sans jamais s'en dessaisir, si nous sommes des cruches au sens où nous nous fermons sur nous-mêmes en gardant pour nous uniquement nos valeurs humaines auxquelles nous croyons, il n'y aura jamais le vin des noces. C'est dans le moment même où l'on puise l'eau que l'eau devient le vin.

D'une certaine manière, je ne connais pas de plus belle comparaison du sacrement de mariage que celle-là. Le moment même où un homme et une femme dont le cœur est rempli de toutes les valeurs humaines qu'ils ont reçues au fils de leur histoire et que tout à coup, il se rendent compte que chacun peut puiser dans le cœur de l'autre, alors au début, on croit que c'est de l'eau fraîche, mais en réalité, c'est le commencement de l'ivresse.

Frères et sœurs, je crois que c'est cela la grâce. La grâce n'est pas quelque chose qui supprime toutes les valeurs humaines et l'amour auquel nous croyons. La grâce n'est pas quelque chose qui remplace, qui prend la place. La grâce de l'amour humain, la grâce de Cana et c'est pour cela que cette fête est si belle, c'est la grâce par laquelle lorsque Dieu nous donne ou nous ordonne de puiser et de chercher dans le cœur de l'autre, ce que nous y trouvons c'est le vin de sa grâce. Il n'y a pas de plus belle image du couple humain que celle par laquelle nous pouvons imaginer que les époux, dans la joie de se donner l'un à l'autre, trouvent au cœur de l'autre l'ivresse et la joie d'aimer et d'être aimé.

Puisque nous sommes tous ici rassemblés aujourd'hui en ce dimanche de Cana, je crois qu'on ne peut pas mieux célébrer ces noces de Cana que par notre prière les uns pour les autres et plus spécialement pour ceux qui vont recevoir bientôt le sacrement de mariage, que d'essayer de nous souhaiter les uns aux autres que nous sachions puiser à la source du cœur de l'autre, à la source du cœur de celui et de celle que nous aimons pour y trouver la joie qui transforme le cœur qui annonce vraiment le bonheur du Royaume.

 

AMEN

 

 

 
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