AU FIL DES HOMELIES

Photos

ÉLECTION INVERSÉE

Gn 25, 20-34 ; Mc 1, 16-28

Mercredi de la troisième semaine de l'Épiphanie – A

(19 janvier 2011)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Huy : Collégiale Notre-Dame - Rebecca

 

F

rères et sœurs, le texte de la Genèse que nous avons entendu tout à l'heure est sans doute le plus empoisonnant de tous les textes de l'histoire de la révélation juive et chrétienne. En effet, apparemment, il s'agit d'une sorte d'histoire folklorique. La pauvre Rebecca est enceinte de jumeaux, ce qui en soi devrait être une bonne nouvelle, mais dès le sein de la mère, je pense que c'était une interprétation qu'on avait concernant le comportement des bébés sans le sein de leur mère, ils gigotaient, et Rebecca interprétait cela comme de la bagarre.

Donc, on en a fait un récit un peu amplifié, la pauvre Rebecca se désespère parce qu'au lieu d'être comblée par la naissance de deux enfants, et Dieu sait qu'à l'époque, l'abondance de la descendance était une bénédiction, voilà que ce deux petits n'arrêtent pas de se battre dans le sein de leur mère. Voyant que le récit était intéressant, il a sans doute été ensuite amplifié par le fait qu'on a souligné la différence de tempérament entre les deux. Jacob était plutôt un tempérament calme, il est du type berger, tandis que Ésaü, le gros velu plein de poils, était du type chasseur. Donc, ils n'étaient pas faits pour s'entendre, parce que précisément dans ces sociétés-là, il y a une sorte d'antinomie radicale entre les bergers qui vivent avec le bétail domestique et les chasseurs qui, encore aujourd'hui viennent troubler les zones et les espaces agricoles. Il est vrai que maintenant de temps en temps, quand les sangliers se promènent, les bergers et les agriculteurs sont heureux de faire appel aux chasseurs. Toujours est-il qu'à l'époque, cela ne va pas ensemble.

Et enfin le clou de l'affaire, c'est qu'il faut justifier le comportement un peu stupide d'Esaü. Esaü est allé à la chasse, il est comme on dit aujourd'hui "crevé", il arrive à la maison et Jacob qui a tout son temps puisqu'il reste tout le temps sous sa tente, a préparé un plat aux lentilles. Les lentilles sont considérées par les sémites comme des fruits de couleur rouge, ce qui est discutable. Esaü arrive devant le plat de lentilles et il n'a qu'un envie, c'est de se goinfrer. Mais Jacob qui est un petit malin assez coquin quand même, explique à Esaü qu'il veut bien lui donner le plat de lentilles mais à condition d'avoir le droit d'aînesse. Esaü qui n'est pas d'un raffinement extrême se précipite sur le plat et dit : je n'ai rien à faire de mon droit d'aînesse parce que je risque de mourir si je ne mange pas, je mange et tu fais ce que tu veux avec mon droit d'aînesse.

Cette histoire est terrible. Pourquoi ? parce qu'elle est devenue emblématique de l'élection d'Israël. Pourquoi Israël est-il élu ? Parce que Jacob, même s'il est le puîné, sans doute allusion à des souvenirs de rapports entre les tribus où les tribus d'Esaü, les Édomites étaient considérés comme plus anciennes que les tribus de Jacob, Jacob, donc, Israël sait que cependant, il est élu. Il est élu parce que normalement dans la société humaine, la préférence passe par la primogéniture. Il n'y a pas si longtemps encore, que dans le droit, l'aîné avait quand même droit à une part un peu plus importante, voire même, avait la possibilité de rafler tout l'héritage, et les puînés allaient tenter l'aventure ailleurs.

Evidemment, cette histoire, c'est le monde à l'envers. Normalement, Esaü aurait dû être l'héritier de la promesse faite à Abraham, renouvelée à Isaac et qui allait passer chez l'enfant d'Isaac, le premier-né. Comme c'étaient de jumeaux, il était difficile de savoir qui allait être le premier-né, donc il fallait départager. Là, on s'aperçoit, en tout cas c'est le sens obvie, que Dieu fait une préférence, pour celui qui est le puîné. Vous avez remarqué que Jacob sort du ventre de sa mère le second, et en tenant le talon de son frère, ce qui est une manière amusante de dire qu'il est en train de lui faire un croche-pied. Il le tire par derrière alors que la sage-femme veut essayer de le faire sortir du sein de sa mère. On sent bien que pour les auteurs du récit il y a un vrai problème. Il faut absolument justifier le fait que Dieu a choisi Jacob alors qu'il n'avait pas de raison d'être choisi, et qu'il l'a préféré à Esaü.

Ce texte a eu tellement de résonances que saint Paul lui-même quand il a essayé d'expliquer pourquoi les chrétiens païens étaient aimés de Dieu alors que les juifs qui étaient les premiers-nés, avaient refusé de rentrer dans la communauté de ceux qui croient au Christ Messie, il reprend la même histoire. Il dit : c'est terrible, mais c'est ce qui nous arrive actuellement, les païens qui sont des puînés, qui ne sont pas aimés depuis toujours comme Israël, les païens maintenant, arrivent ensemble à constituer l'Église issue des païens, et ceci au nez et à la barbe d'ailleurs un peu indifférente du peuple d'Israël. Pour Paul, c'est une énigme et un mystère qu'Israël pour lequel étaient toutes les promesses, en réalité, Israël ne s'y intéresse pas, et ce sont les nouvelles populations qui s'emparent de l'héritage. Evidemment, saint Paul dit immédiatement que c'est écrit dans le récit de la Genèse : Jacob a supplanté l'aîné Esaü. Et pourtant, ils étaient tous les deux issus de la semence de l'élection, c'est-à-dire d'Isaac, et ça n'empêche qu'il y en a un qui est passé avant l'autre.

Vous le comprenez, c'est une chose terrible, et saint Paul ne va pas par trente-six chemins. Il dit simplement que les choix de Dieu ne se discutent pas.

 

 

AMEN

 

 
Copyright © 2019 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public