AU FIL DES HOMELIES

Photos

LA SOURCE PURIFIÉE

1 R 2, 19-24

(23 janvier 1993)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Humble source …  

V

ous avez peut-être été choqués, ou si vous ne l'avez pas été, vous auriez dû l'être, par le récit de ce qu'on appelle les deux premiers miracles du prophète Élisée lorsqu'il reçoit le ministère du prophète Élie. Élie, le chef de file des prophètes avait formé son successeur Élisée. Quand Élie non pas est mort mais a été "emporté auprès de Dieu" il a voulu que son disciple puisse assister à sa mort, à son départ. Cela s'est passé de l'autre côté du Jourdain, vers Jéricho mais non en terre promise. Quand Élie est emporté dans un char de feu, Élisée resté à terre crie : "Mon père, mon père, char d'Israël et son attelage !" Cela veut dire, c'est toi qui emportes Israël, c'est toi le cocher, celui qui guide, qui emporte Israël vers Dieu. Et la seule réponse c'est que le manteau d'Élie tombe du char et enveloppe Élisée. Cette remise du manteau est comme le signe de la succession d'Élie qu'Élisée va reprendre en Israël. Élisée repasse donc le Jourdain. C'est très commode d'avoir un manteau prophétique car il suffit de l'étendre sur les eaux pour qu'immédiatement elles s'ouvrent devant vous et que vous puissiez passer à pied sec.

       Élisée arrive à Jéricho, et comme le pays lui plaît, il décide d'y rester. En réalité il craignait de rentrer dans le royaume du Nord, Israël, où les rapports du roi et d'Élie avaient été plutôt tendus. Les rapports politiques entre le roi et les prophètes n'étaient pas souvent amicaux. A Jéricho Élisée fait deux miracles, et quels miracles ! Dans ce cycle d'Élisée il y a pas mal de miracles qui sont plutôt des sortes de traditions populaires et je n'hésiterais pas à dire, d'une certaine manière des légendes. Celui de la source en tout cas est assez typique. On montre encore aujourd'hui, tout prés du grand tell de Jéricho, celui dont on parle en évoquant les ruines des murs qu'ont fait tomber les trompettes, une petite source très belle que les arabes appellent encore la source d'Élisée. En réalité cette source n'a plus les vertus qu'Élisée avait été censé lui donner mais elle a toujours un petit goût de soufre. La tradition populaire disait que cette source provoquait la mort. Dans le monde ancien, la mort est dans la source, c'est-à-dire que les réalités de ce monde sont considérées comme ayant des pouvoirs, des puissances. Donc cette eau était une eau de mort. Or normalement une eau de source doit être une eau de vie car l'eau doit permettre aux gens de vivre ainsi qu'à tout le bétail. On informe donc Élisée que l'eau de la source contient de la mort car elle fait avorter. Élisée se fait apporter une écuelle de sel qu'il jette dans la source pour retirer toute la puissance de mort qu'elle contient. Je vous ferai remarquer que c'est la raison pour laquelle encore aujourd'hui, quand on bénit de l'eau, on y met une pincée de sel, en mémoire de ce geste du prophète Élisée. Comme l'eau bénite est encore aujourd'hui le signe de la vie, on ajoute une pincée de sel pour manifester qu'elle peut devenir la source de la vie.

       Le deuxième miracle, si tant est qu'on puisse parler d'un miracle, est évidemment plus sinistre. Élisée a envie de regagner son chemin et des petits gamins, sur le bord de la route, se moquent de lui en criant : "Monte, tondu ! Monte, tondu !" Pourquoi ? Parce que la plupart du temps les prophètes, et c'est d'ailleurs la raison pour laquelle, encore, dans certains monastères les moines ont gardé la coutume de se faire la rasure, les prophètes, pour marquer leur renoncement total au monde, se rasaient le crâne. Élisée devait donc avoir le crâne rasé, d'où l'hilarité des petits gamins. Élisée ne le prend pas très bien, et Dieu non plus semble-t-il puisqu'Il envoie deux ours qui vont déchirer les enfants. Là aussi, je pense, il s'agit de traditions populaires, légendaires car je ne crois pas que la vindicte de Dieu soit telle que, quand on se moque de ses prophètes, à la moindre manifestation d'anticléricalisme, Il fasse mourir les anticléricaux. Sinon il aurait fallu que Dieu massacre tous ceux qui ont dessiné des graffitis sur les murs de l'église en commémoration de 1793, ce qui n'est pas le cas. Et pourtant ces anticléricaux n'étaient pas moins innocents que les gamins qui se moquaient d'Élisée, loin de là … Toujours est-il que, dans le récit, Dieu a fait mourir ces enfants.

       Qu'est-ce que cela veut dire ? Pourquoi a-t-on raconté cette histoire ? C'est que, quand il est envoyé de Dieu, le prophète a pour but de restaurer la vocation du peuple, de le ramener à sa véritable destinée, de le rendre à "son existence pour Dieu". Or pour exister pour Dieu, il faut deux choses. D'abord il faut vivre, puis il faut célébrer et louer Dieu. Et c'est pour cela qu'il y a ces deux miracles. Le premier c'est d'assainir les eaux des puissances de mort. Pour que le peuple puisse être véritablement le peuple de Dieu, il ne faut pas qu'il ait la mort en lui, donc le prophète est envoyé pour retirer toutes les puissances de mort. Quand Élisée jetait sa petite écuelle de sel dans la source c'était pour qu'il n'y ait plus de puissance de mort en Israël. Le sens de la vocation prophétique d'Élisée c'est qu'il est bien l'héritier d'Élie puisqu'il remet complètement à flot la vie, c'est le cas de le dire, dans le peuple d'Israël.

       Et la deuxième chose, vous le comprenez, c'est que si les petits gamins, dont le psaume dit : "La louange de Dieu est assurée par les enfants, les tout-petits", se mettent à se moquer de ses prophètes, alors c'est le monde à l'envers. Et précisément, si les enfants se moquent du prophète, il faut que toute impiété soit éliminée en Israël pour refaire d'Israël un peuple de louange. Et c'est pour cela que ce sont les ours qui font le nettoyage et le balayage afin de retrouver un peuple bien disposé à la louange.

       Ce récit est une sorte de prologue légendaire à la vie du prophète Élisée. Je voudrais simplement conclure en vous faisant remarquer que Jésus s'inscrit dans la même tradition prophétique, de façon heureusement plus irénique et plus pacifique. Mais le sens des miracles de Jésus et notamment le sens du miracle que nous venons de lire est la même chose. Quand Jésus, comme prophète, vient au milieu du peuple, c'est pour préparer, comme le dit saint Jean-Baptiste, "un peuple bien disposé". Or ce paralytique, il faut bien le disposer, à la fois dans son corps en lui remettant les articulations en place, et dans son cœur en lui pardonnant ses péchés. Mais c'est la même tâche, c'est la même mission. Donc tous ces miracles ont toujours le même but. C'est à la fois de manifester la puissance du prophète comme véritablement l'Envoyé de Dieu et cette puissance du prophète se manifeste en remettant le peuple en place, dans sa vocation, en faisant que le paralytique puisse gambader à la suite du Christ et proclamer qu'il a été libéré dans son corps et dans son âme.

       Peut-être qu'aujourd'hui la puissance prophétique des envoyés de Dieu ne se manifeste plus de façon aussi voyante que dans la vie du prophète Élisée. Mais nous demanderons que, selon la prière de Moïse, "tout le peuple soit prophète", que nous ayons à cœur de ne pas avoir de mort dans notre cœur comme était la mort dans les sources de Jéricho et que nous ayons un cœur de louange, que nous ne soyons pas trucidés par les ours, mais qu'en réalité nous soyons "le peuple bien disposé", le peuple de la louange, le peuple de la miséricorde et du pardon comme le cœur du paralytique, le peuple de ceux qui marchent à la suite du Christ et enfin le peuple de ceux qui existent pour la louange de Dieu.

       AMEN


 

 
Copyright © 2019 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public