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L'ESPRIT EST A L'OEUVRE DANS LE MONDE

Gn 3, 9-15 ; 2 Co 9, 4, 13 – 5, 1 ; Mc 3, 20-35
Dixième dimanche du temps ordinaire – année B (10 juin 2018)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Frères et Sœurs,

Nous avons nous aussi la "chance" d’avoir dans l’évangile des versets sataniques. Ce n’est pas un privilège réservé aux musulmans et au Coran.

Qu’est-ce que les versets sataniques dans le Coran ? Ce sont quelques lignes qui disent que Mahomet, un jour, a été trompé par le diable dans les révélations qu’il recevait et qu’il aurait eu une petite faiblesse du côté du polythéisme des trois déesses qui régissaient à cette époque-là la ville de la Mecque. Moyennant quoi, si on soutient les versets sataniques qui ont été dûment recorrigés comme vous le savez sans doute, alors nous sommes coupables et passibles d’une fatwa comme l’a été Salman Rushdie. J’espère ne pas recevoir de fatwa en vous commentant aujourd’hui ce passage de l’évangile de saint Marc. De toute façon, ce n’est pas de ma faute, c’est "la faute à saint Marc" et c’est lui qui devrait recevoir la fatwa.

Plus sérieusement, il y a là un véritable problème : nous avons une manière très banale de parler du diable – « le diable est dans les détails », « c’est bien le diable si je ne réussis pas »… –, comme s’il était une sorte de compagnon bizarre que l’on voudrait voir à tous les coins de rue dès que nous sommes confrontés à un échec. En général, tout cela ne nous engage pas très profondément dans la compréhension du diable. Or, ce passage de saint Marc permet une analyse fascinante, à trois degrés, du problème du diable et de son action.

Le premier degré, c’est la famille. C’est bien connu et Il l’a dit par ailleurs : « Nul n’est prophète en son pays », à plus forte raison dans sa famille. Ici, le diable est celui qui se met dans le cœur de ceux qu’on a traduit comme étant des proches, de la famille de Jésus, ceux qui sont près de Lui, sans en savoir davantage. Ces proches se plaignent et voient que la prédication de Jésus pourrait leur apporter des soucis voire des ennuis. Lorsque Jésus entre dans une maison, peut-être louée avec ses disciples, la famille intervient et fait cette critique : « Il dit n’importe quoi, Il est hors de lui ». C’est une façon gentille et délicate de L’excuser mais en même temps, c’est une manière radicale de discréditer son enseignement. Notez bien que la Tradition a conservé cette réaction sans essayer de l’effacer. Marc nous rappelle trente ans plus tard qu’une bonne partie de la famille de Jésus était contre Lui et ne croyait pas vraiment à son ministère, à sa mission ni à sa manière d’enseigner.

Cette manifestation du mal, du diable et de l’incrédulité est ce que j’appellerai une manifestation psychologique. C’est un avis, une opinion, on ne dit pas pourquoi Il aurait perdu le sens. On ne s’engage pas sur le fond du problème mais on prend ses distances. C’est le mode le plus classique d’essayer d’éliminer tout le problème du jugement sur l’origine du mal, sur les possibilités d’erreurs dans notre propre appréciation sur le ministère de Jésus. Cela fait partie, encore aujourd’hui, de la manière dont les sociétés et les individus apprécient le rôle, la mission et le ministère du Christ.

Le deuxième degré est un peu plus compliqué. On nous dit en effet qu’il s’agit de gens descendus de Jérusalem : on a ici affaire à des scribes, c’est-à-dire à des savants et docteurs de la Loi qui ont entendu parler du ministère de Jésus, qui ont su qu’Il faisait des miracles et que son enseignement avait attiré des foules. Nous sommes peut-être au début du ministère de Jésus et cela éveille le soupçon. La deuxième figure du Mal et de Satan, c’est le soupçon. On n’est plus au niveau de l’opinion mais plus profondément du doute : « Cela ne peut pas avoir eu lieu, sinon c’est une machination du Mal lui-même ». On introduit ce soupçon à travers une formule qui nous paraît un peu banale : « C’est par Béelzéboul qu’Il expulse les démons ». Béelzéboul (pas tout à fait comme on l’a dit parfois « le seigneur des mouches ») veut vraisemblablement dire le démon domestique, c’est-à-dire le diable en tant qu’il est capable de semer la zizanie dans des familles, des clans ou des groupes. C’ est d’ailleurs un très bon reflet de ce que devait être le ministère de Jésus. Il l’a dit Lui-même plus tard : « Je suis venu apporter non la paix mais la division ». Il n’a donc pas fait l’unanimité. Au fond, son succès tient au fait qu’Il fait parler de Lui. C’est comme l’Affaire Dreyfus avec la caricature de Caran d’Ache : « Ils en ont parlé » ! Et ils s’envoient les plats à la figure. Par conséquent, la critique peut être ici très bien entendue par la foule en disant : « Vous ne vous rendez pas compte de ce qu’Il fait, en réalité Il est Béelzéboul ou Il agit en son nom parce qu’Il veut semer la zizanie ». Jésus ne peut évidemment laisser passer une critique aussi violente et aussi dangereuse car si on commence à Le considérer comme un suppôt de Béelzéboul ou de Satan, c’est un torpillage en règle. Il est discrédité et ne peut pas s’en sortir.

C’est alors que Jésus dit : « Quand vous portez cette sorte d’accusation, réfléchissez : J’expulse les démons et vous dites que c’est par Béelzéboul que Je le fais, ce qui est contre toutes les lois de la saine politique. En bonne politique, on ne cherche pas à se diviser les uns contre les autres. Cela fragiliserait la vie sociale. Par conséquent, avec mes miracles, avec les signes que J’apporte, si Je suis en train de torpiller la maison du démon, c’est-à-dire son pouvoir d’action à l’intérieur même de la vie de la Cité et de la vie des familles, ce n’est pas Moi qui ai perdu la tête et qui agis, c’est le Diable ». Et Jésus ajoute que si Satan expulse Satan, tout royaume divisé contre lui-même conduit à sa perte.

Il s’ensuit que la communauté chrétienne a dû à plusieurs reprises être confrontée à cette objection et à cette contestation. On a là un argument que Jésus a utilisé Lui-même pour dénoncer une quelconque collusion de Lui-même, de son ministère et de sa responsabilité d’enseignement de la révélation pour maintenir que ce n’est pas possible. « Si Je conteste les démons par les expulsions du démon, si Je prêche contre le démon, comment voulez-vous que Je sois un suppôt de Satan ? » On a ici un deuxième degré. C’est généralement le péché des théologiens, péché classique dans le monde clérico-intello-spirituel. C’est le péché par lequel on veut tellement avoir de garanties et d’assurances que l’on est capable de mettre en cause la foi et l’annonce du Christ. Jésus a eu affaire à de vrais théologiens qui venaient l’interroger, qui voulaient savoir de quoi il retournait et dont certains d’entre eux avaient envie de discréditer son enseignement.

Dans le troisième degré, Jésus passe Lui-même à un plan supérieur : c’est la fameuse histoire que beaucoup de gens considèrent comme absolument incompréhensible du péché contre l’Esprit. Vous avez entendu la formulation sans doute assez fidèle à ce que Jésus a dû enseigner. Première affirmation : tous les péchés et blasphèmes seront remis. Mais le péché contre l’Esprit, lui, ne sera pas remis. On a donc pensé logiquement que la miséricorde de Dieu avait des limites. En réalité, c’est plus compliqué. Qu’est-ce que Jésus a voulu dire ? « Cela veut dire que vous pourrez faire tout ce que vous voudrez contre Moi, contre mon ministère, contre la confiance que vous pourriez M’accorder, contre la manière de vivre conforme à ce que Je vous demande dans la charité, les Béatitudes… Tout cela sera pardonné. Si Je suis venu pour remettre les péchés, Je suis venu d’abord pour remettre cela en ordre. La capacité qu’a l’homme de réaliser, d’accomplir, de recevoir et de servir la Parole qui lui est donnée à travers les gestes, les actes les plus simples, les plus humbles et les plus quotidiens de sa vie, tout cela, même s’il le néglige, s’il le laisse tomber, la miséricorde de Dieu sera plus grande encore. Mais il y a une seule chose contre laquelle Je ne peux rien, et là ce n’est pas rémissible, c’est le péché contre l’Esprit ».

Or que veut dire le péché contre l’Esprit ? L’Esprit, c’est l’Esprit prophétique, c’est la possibilité que Dieu a, à tout moment, de renouveler la puissance de l’Esprit Saint dans le peuple de Dieu. De quoi s’agit-il ? Jésus exerce un ministère qui est appréhendé dès le départ comme prophétique : Il fait voir qu’Il accomplit les prophéties, que son enseignement est dans la continuité des prophètes et qu’Il pose des actes qui ont valeur prophétique. Il dit que la révélation de Dieu continue. Mais que Lui est-il contesté ? C’est que son ministère puisse être dans la continuité des prophètes, c’est-à-dire que Dieu ait parlé par la Loi, par Moïse etc…, et que maintenant ce soit terminé. De sorte qu’il n’y a plus de révélation, de renouveau possible du peuple de Dieu par un messie ou un prophète. Tout est fermé. Contre cela, Jésus dit qu’on on ne peut rien faire puisque, plus on dit qu’on apporte quelque chose dans la continuité du prophétisme, plus on le nie. C’est là que Jésus voit le maximum de l’action possible du démon dans le cœur des hommes et dans l’humanité entière. Nier la possibilité que Dieu, par son Esprit et par le Christ, Celui qui apporte l’Esprit, puisse renouveler l’histoire du peuple de Dieu, y apporter de nouveaux éléments, c’est nier qu’il y ait une révélation en Jésus Christ. Contre cela, on ne peut rien.

Frères et Sœurs, quand on suit ce récit, cette gradation concernant la résistance à la révélation, à l’action du Christ – le démon agit à plusieurs niveaux –, on s’aperçoit que cet évangile concentre d’une façon extraordinaire tous les problèmes de la confrontation de la mission de Jésus et de sa personne à l’entourage qui est effectivement "manipulé" par les refus du démon. En même temps, le problème du mal et du démon ne se situe pas au niveau de questions aussi naïves que celles auxquelles nous pensons la plupart du temps. Au contraire, Jésus dit qu’il y a plusieurs niveaux d’action du mal et du péché. Il y a des niveaux "gérables" par la miséricorde de Dieu mais il y en a un sur lequel il n’y a pas de possibilité d’action. Si on nie la possibilité de l’action de Dieu dans le monde et à travers Jésus, c’est le verrouillage total, sans espoir.

Frères et sœurs, cela pose d’énormes questions pour notre société actuelle parce qu’on peut simplement envisager la religion au niveau du premier degré, celui de la famille qui dit : « Il a perdu le sens ». La religion serait alors un petit dessert mythomane pour chrétiens désœuvrés et en mal de bonnes œuvres. A ce moment-là, c’est la critique la plus sotte qui mérite à peine une réfutation. C’est vraiment le point de vue de Sirius le plus banal, le plus insignifiant.

Le deuxième niveau est déjà plus difficile à mettre en cause : la religion chrétienne serait la forme par excellence du mal et sous des apparences de bien, ce serait un mal répandu dans le monde. C’est ce que veut dire l’objection : c’est par Satan qu’Il extirpe les démons. C’est le diable qui se fait ermite. Cette objection est beaucoup plus sérieuse et difficile à prendre en compte du fait que l’on commence à jeter un soupçon sur l’existence religieuse comme telle, qui serait une manipulation des puissances du mal sur une humanité qui affiche une bonne volonté désarmante.

Quant au troisième niveau, c’est le plus terrible : aujourd’hui dans un monde qui, à certains moments, affirme clairement qu’il ne peut pas y avoir d’irruption de l’Esprit prophétique dans son histoire, un monde qui n’attend rien, comment pouvons-nous manifester cette possibilité de la nouveauté de l’Esprit qui est le seul moyen de mettre en cause le refus total et radical de la venue de Dieu ?

 
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