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MA MORT, LE MYSTÈRE JOYEUX D'UN CONSENTEMENT MUTUEL

1 R 17, 17-24 ; Ga 1, 11-19 ; Lc 7, 11-17
Dixième dimanche du temps ordinaire – Année C (8 juin 1986)
Homélie du Frère Michel MORIN

 

Comme les textes de la liturgie de ce jour et les chants de cette eucharistie nous y invitent, il nous faut ce matin méditer quelques instants sur la mort, non pas par des considérations philoso­phiques ou en cherchant quelque représentation conceptuelle, mais simplement en écoutant, à la lu­mière de l'évangile, la Parole de Dieu sur votre mort comme sur la mienne.

Qu'est-ce que c'est pour nous la mort ? Nous l'appréhendons à travers un certain nombre de circonstances, la maladie, la vieillesse, l'accident, autant d'événements douloureux, tragiques, catastrophiques. Nous vivons la mort comme une rupture, et une souffrance et nous le disons, dans la foi, même si cette définition n'est pas très bien comprise, et elle est difficile, nous la vivons comme la conséquence de notre péché. C'est le premier aspect de la mort, je n'en parlerai pas aujourd'hui pour la simple raison que c'est un aspect, pas le plus impor­tant, car il est secondaire, et passager, provisoire. Ce n'est donc pas sur cela qu'il faut nous attarder ce ma­tin. Cependant j'aimerais dire que les circonstances, les évènements de notre mort, forment un ensemble de rites, un rituel, comme un cérémonial dont, évi­demment, nous ne choisissons ni les éléments, ni le lieu, ni l'heure. Pourquoi est-ce que je dis cela ? parce que tout rite, tout rituel, tout cérémonial permet de saisir dans un évènement non pas ce qui est immé­diatement accessible à la compréhension ou à la sen­sibilité, nais un mystère, l'ouverture de quelque chose de beaucoup plus profond et donc de beaucoup plus vrai, même si cela demeure invisible et incom­préhensible. Si je dis que les circonstances de notre mort, de la vôtre, de la mienne seront un cérémonial, le cérémonial de la révélation d'un mystère, quel mystère ?

Il y a quelques années, un étudiant en droit ici à Aix, un garçon de vingt ans, me disait au cours d'une conversation sur ce sujet : "pour moi, la mort c'est un mariage indissoluble et fécond entre une soif que rien n'a assouvie et une source qui n'a jamais tari." Oui, je crois que c'est cela, en définitive et éter­nellement, la mort une soif réelle, celle de la vie, celle de Dieu, une source qui est source de vie, le cœur de Dieu. Il s'agit du mystère d'un mariage, donc du mys­tère d'un consentement mutuel, c'est normal, consen­tement mutuel entre deux amours, c'est normal aussi, mais ici entre deux amours inégaux, l'amour infini, parfait, sublime, extraordinaire de Dieu et l'amour fini, imparfait, pécheur, limité du cœur de l'homme, de votre cœur comme du mien. Voilà le mystère qui sera célébré par chacun d'entre nous, à l'intérieur des circonstances, dans le cérémonial de notre propre mort. Un consentement d'amour, mais n'est-ce pas déjà inscrit et donné dans la mort de Jésus, un amour parfait, celui de Dieu qui vient se donner, se livrer, mourir pour nous faire vivre, et l'amour imparfait de l'humanité, de l'Église qui accueille ce consentement pour le faire sien afin de trouver dans un amour hu­main, l'amour éternel de Dieu. Evidemment s'il y a mariage et consentement, n'est ce pas pour ne faire qu'une seule chair. Cela nous a été révélé dans les premières paroles que Dieu nous a laissées : "l'homme quittera son père et sa mère, prendra sa femme pour ne faire avec elle qu'une seule chair".

Frères et sœurs, nous aurons à quitter l'uni­vers et la terre qui nous ont enfantés pour prendre corps avec l'Église éternelle du Christ, pour ne faire qu'une seule chair avec Lui, bien sûr dans son corps glorieux de résurrection. Il s'agit donc bien du mys­tère profond et merveilleux des noces, d'un consente­ment mutuel pour célébrer avec Dieu, dans la chair même de Jésus Christ, la communion la plus profonde et la plus belle. Mais un consentement, un mariage, ça se prépare. Or nous avons dans notre cœur comme figuration de la mort, l'image d'une danse macabre, on en a fait de la musique, nous avons dans l'imaginaire, une représentation d'un jugement, comme ces fres­ques qui ornaient les églises et les cloîtres d'antan. Maintenant nous ne faisons plus de fresques, mais nous écrivons des livres, c'est plus intellectuel, mais est-ce bien plus réel ? Dans ces peintures moyenâgeu­ses, il y a toujours ce personnage, qui n'en est plus un d'ailleurs, du squelette venant faire son œuvre avec la faux. C'est l'image que les hommes se sont fait de la mort. Evidemment cette image est terrifiante, mais moi, je la retiens, parce que qui dit "faux", dit mois­son. On fauche ce qui est mûr et qui va être mois­sonné et engrangé, on fauche quelque chose de bon, qui va être nourrissant, quelque chose qui est à point. Alors si les païens ne retiennent que l'œuvre destruc­trice de la faux, nous, chrétiens, il nous faut contem­pler l'œuvre de la moisson. Et le Christ avait dit : "re­gardez les champs sont blancs, la moisson est mûre, viennent les moissonneurs".

Oui, il nous faudra un jour être fauchés par la mort dans des circonstances que nous ignorons et que nous ne choisirons pas, il nous faudra un jour être arrachés de la terre où nous aurons été semés, où nous aurons grandi, fleuri, mûri, porté fruits. Mais, frères et sœurs, si l'épi de blé mûr pouvait espérer quelque chose, ce n'est pas de rester dans le sol, mais d'être un jour fauché pour être engrangé, n'est-ce pas ? Il en est ainsi pour nous et il nous faut attendre et préparer notre propre mort.

La moisson nous invite à une autre réflexion, comme je vous le suggérais, pour être moissonnés, il faut être mûrs. Il faut donc mûrir. Or il faut du temps pour mûrir, de nombreuses saisons, des saisons va­riées, il faut la rigueur de l'hiver et le soleil du prin­temps et les chaleurs de l'été, et la pluie et le vent et le jour et la nuit. N'est ce pas alors toute notre vie res­semble bien aux saisons de la terre, avec ses déserts et ses stérilités, avec son soleil et ses fécondités. Frères et sœurs, nous sommes en train de mûrir. Et Dieu nous laisse beaucoup de temps pour mûrir parce que nous sommes très lents. Il nous faut toute notre vie pour que nous ayons le temps de mûrir jusqu'à notre propre moisson, car Dieu nous sème dans la terre humaine, ne m'en voulez pas de le dire pour la mort, ce n'est pas la mort qui nous fait retourner à la terre, car la mort est le commencement de la moisson dans les granges célestes du Royaume de Dieu. Mais si le grain de blé et si la tige et si l'épi mûrissent tout seuls, sans participer à leur mûrissement, nous ne sommes pas comme l'herbe des champs. Ce mûrissement vers notre mort, cette maturité, nous avons à la préparer en collaborant à l'œuvre de Dieu en nous. Nous mûrissons au chaud soleil de l'amour de Dieu, nous mûrissons sous la pluie féconde de la grâce de Dieu, nous mûrissons dans l'air frais et non pollué de l'Esprit Saint.

Nous ne mûrissons pas seuls, nous sommes hommes, nous avons chaque jour à consentir à notre mûrissement, pour un jour consentir à notre moisson. Car la moisson, la vôtre la mienne quand elle viendra, il faut qu'elle soit un acte d'homme, non pas le résultat d'un concours de circonstances, mais un acte humain, le plus bel acte humain que nous puissions poser parce que ce sera le dernier, il comprendra en lui toute la gravité de notre vie et tout le poids de l'éternité. Cet acte humain si important pour être le plus beau, doit se préparer. Un acte humain est un acte libre, responsable, volontaire et qui a mesuré toutes les conséquences de son choix. Frères et sœurs, chaque jour il nous faut mûrir à notre mort, accepter ce mûrissement pour que le jour de notre mort, nous puissions poser cet acte libre et désiré, non pas dans le côté négatif de la mort, mais dans le consentement individuel et fécond, notre réponse à la rencontre d'amour avec Dieu. Un tel acte, se prépare chaque jour de notre vie. Chaque acte de notre vie contient déjà l'acte final de notre mort, et s'il ne le contient pas encore, dépêchez-vous de commencer à y penser parce que l'heure vient au moment où nous l'attendons le moins, Jésus nous a avertis. L'auteur de l'Ecclésiastique nous avertit, lorsqu'il nous donne ce conseil : "En tout ce que tu entreprends, souviens-toi toujours de ta fin".

Vous le savez, dans les cellules des moines et des ermites, il y avait toujours sur la table nue une croix et le crâne d'un des frères moines morts il y a quelques siècles. Alors on disait que c'était le privi­lège des moines de penser à la mort, de se préparer à la mort. Moi, j'aimerais bien partager avec vous ce privilège, car je trouve que c'est un fameux don de Dieu. Mais je ne vous conseille pas, je ne le fais pas moi-même, de mettre un crâne sur votre table de nuit, mais simplement de remplacer cette image funeste par le visage et l'icône de Jésus-Christ, premier né d'entre les morts. Ainsi, en accueillant chaque jour le Sei­gneur, en consentant en chacun de nos actes à sa ve­nue, à sa présence, à son amour, nous mûrissons, vous mûrissez chaque jour de votre vie vers cet acte fon­damental, profond, acte inouï qui sera l'acte suprême de tout vous-mêmes, de tout ce que votre vie aura lentement fait croître. Sainte Thérèse de l'Enfant Jésus confiait à une de ses sœurs, quelque temps avant sa mort : "comment je vais faire pour mourir ? Jamais je ne vais savoir mourir". Mourir est un savoir, non pas intellectuel, il ne s'apprend pas en lisant les livres, mais en méditant, en priant, en vivant de l'amour de Dieu, en acceptant de regarder lucidement ce qu'est la mort, la vôtre, pour pouvoir la vivre non pas comme un cadavre, mais comme un vivant. Et un vivant c'est un homme libre, responsable et heureux de l'acte final qu'il va poser dans les dernières circonstances de sa vie.

Le cardinal Veuillot, archevêque de Paris, mort d'un cancer à cinquante cinq ans, disait aux reli­gieuses qui le soignaient : "mes sœurs, n'est-ce pas, vous allez m'aider à bien mourir". Aider à bien mou­rir. Voilà un service qu'il nous faut apprendre à nous rendre les uns les autres, pas simplement dans les minutes qui précèdent la mort, mais chaque jour de notre vie, car chaque minute peut être celle de notre mort.

C'est une question que je vous laisse, les uns et les autres les uns face aux autres "est-ce que vous aidez vos frères, votre époux, vos amis, vos voisins à mourir comme cela ? Et est-ce que vous acceptez maintenant que les autres vous aident aussi à mourir dans cette vérité ?" Bernanos, quelque part dans sa pièce "le dialogue des carmélites" écrivait : "Il y a deux sortes de gens qui meurent en paix, les saints et les médiocres". Choisissez, mais ne tardez pas à choi­sir pour que, lorsque le Christ viendra demander votre consentement, vous puissiez Lui dire : "maintenant, Seigneur, Tu peux laisser ton serviteur s'en aller en paix". En ces dispositions, aujourd'hui, j'attends l'heure de ma mort.

 

AMEN

 

 

 
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