COUCHE-TOI ET MEURS

1 R 17, 17-24 ; Ga 1, 11-19 ; Lc 7, 11-17
Dixième dimanche du temps ordinaire – Année C (11 juin 1989)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

"Jeune homme je te le dis, lève-toi". Frères et sœurs, peut-être qu'en écoutant ces deux récits de résurrection, celui du fils de la veuve de Sa­repta et celui du fils de la veuve de Naïm, vous avez eu comme moi une sorte de sentiment qui nous passe irrésistiblement dans le cœur et dans la tête, celui de se prendre à rêver : est-ce que vraiment c'est possible ? est-ce que des choses comme ça se sont passées vraiment ? est-ce que tous ces miracles et particuliè­rement ceux-ci qui sont très éclatants et presque en contradiction avec ce que nous savons de la biologie, est-ce que, vraiment, il ne s'agit pas là de quelque chose qui servirait simplement à nous encourager dans une sorte de vague espérance qu'un jour on res­suscitera et que le Seigneur se serait simplement per­mis, soit Lui-même, soit par son prophète, peut-être même pas de faire ce signe, mais de nous indiquer une voie, une ouverture vers un avenir quelconque de notre humanité, ce qu'après on a appelé le Royaume de Dieu ? Et puis en laissant courir en moi cette ré­flexion, je me suis aperçu qu'elle venait se heurter de front avec des images tout à fait récentes que la plu­part d'entre nous ont eu l'occasion de voir sur des écrans de télévision, ces images atroces d'une armée dite populaire qui tire à boulets rouges, c'est vraiment le cas de le dire, sur sa propre jeunesse. Et je me suis dit que, entre l'appel du Christ qui dit "lève-toi et vis" et la figure de ces cinq ou six vieux caciques complè­tement décrépits et féroces, et qui ont passé leur temps à se donner l'image de personnages de l'ouver­ture et qui ont simple ment dit à leur armée : "criez aux jeunes : couchez-vous et mourez", il y avait ef­fectivement une opposition absolument saisissante. Dans un cas, à l'origine de notre foi, un appel à vivre. Dans l'autre cas, dans un moment de l'histoire d'un grand pays, une sorte de vouloir mourir qui s'adresse plus précisément à des jeunes qui avaient simplement le tort immense de vouloir un peu plus de liberté. Et puis en poursuivant mes réflexions, je me suis dit que cela évidemment était très grave, mais que le plus grave peut-être, ou en tout cas le plus surprenant, c'était une sorte d'inertie de notre monde occidental et libre qui prend tant de précautions pour dire quelque chose sur une atrocité aussi criante et aussi évidente, de grands états qui ménagent toutes les susceptibilités peut-être pour des intérêts économiques ou de petits états comme le nôtre qui ne se sont pas gênés récemment pour crier au crime contre l'humanité, mais là malgré ma lecture assidue de la presse depuis quelques jours, ce qui est assez rare, je n'ai vu personne crier au crime contre l'humanité quand des soldats tirent sur leur propre jeunesse. Tout cela semble aller parfaitement de soi, ou en tout cas on ne dit rien, on n'ose même pas rompre des relations diplomatiques. Je ne sais pas pourquoi il y aurait deux sortes de crimes contre l'humanité, parce que, de toute façon, tous les crimes sont contre l'humanité. Et c'est vrai qu'on est beaucoup moins ému par les crimes contre les souris blanches, si on ne fait pas partie de la S.P.A. Mais à partir du moment où l'on tue des hommes, il y a toujours, d'une manière ou d'une autre, crime contre l'humanité. Et quand on tire à bout portant sur une jeunesse qui veut vivre dans la liberté, il y a aussi crime contre l'humanité. Pourquoi ne le dit-on pas ?

Vous allez me dire peut-être que je me suis engagé dans cette méditation sur le récit de la veuve de Naïm de façon tout à fait aberrante et que j'en suis venu à des considérations politiques qu'il ne sied pas de faire dans une église. Pourtant je n'en suis pas si sûr. Je ne suis pas si sûr que l'enjeu fondamental de tout ce que je viens de vous dire ne soit pas l'endor­missement progressif, la somnolence effrayante avec laquelle petit à petit, nous nous laissons complète­ment anesthésier en ce qui concerne la notion même de liberté. En effet nous vivons dans des pays libres, chacun d'entre nous peut à peu près faire ce qu'il veut, même si ce n'est pas très bien. Mais sommes-nous vraiment dignes de la liberté que nous avons reçue ? Ne sommes-nous pas en train actuellement de perdre complètement de vue que la liberté vraie de l'homme, celle à laquelle le Christ nous a appelés, cette liberté avec laquelle nous devons marcher devant sa face, cette liberté ne se discute pas, ne se marchande pas, ne se divise pas, n'est pas l'objet de distinctions ou de subtilités ? Quand elle est menacée en un endroit, on ne peut pas ne pas le reconnaître jusque dans la vérité même de ce qui se passe. Et au fond je me demande si nous ne sommes pas progressivement anesthésiés par une sorte de désir de liberté, mais qui ne se rend plus compte que s'il ne prend pas la force même de la vé­rité, ce désir de liberté est simplement le souhait de sauver son pas-de-porte et son quant-à-soi, sans au­cune préoccupation pour celui qui meurt du manque de liberté.

Nous sommes ici peut-être, dans les années qui s'écoulent actuellement, en train d'assister à un immense Munich de la liberté chrétienne et humaine tout court. Nous sommes peut-être en train de nous replier sur une notion tellement étroite de la liberté que nous préférons mourir assis dans notre cercueil plutôt que de nous lever sur la parole du Seigneur. Peut-être que nous sommes maintenant indignes de la liberté qui nous avait été confiée.

Vous me direz "qu'y pouvons-nous ?" Je suis bien d'accord pas grand-chose, et même les choses qu'on aurait pu faire n'auraient pas non plus changé grand chose. Au moins il y serait resté quelque di­gnité. Mais cependant il me semble qu'il y a au moins deux choses qu'on peut faire. Et la première, c'est de ne pas mourir idiot, c'est-à-dire de savoir où nous en sommes, et aucun d'entre nous, de ce point de vue-là, n'est dispensé d'examiner où il en est de sa propre liberté devant Dieu et devant les autres. Ceci est une réalité incontournable et nous avons besoin à tous les niveaux de notre vie de chercher à nous en rendre compte, à mieux voir qui nous sommes en vérité, non pas simplement en colonne de journal, mais en vérité devant Dieu et devant les autres, comment nous vi­vons en vérité notre liberté, et non pas simplement en vapeur de fumée.

Et puis la deuxième chose, et ça c'est l'évan­gile qui nous le dit, c'est que, dans un cas comme dans l'autre, lorsque ces jeunes gens de l'évangile ou de la Bible étaient tombés dans la mort, ce qui a déclenché la résurrection, résurrection vers la vie et vers la li­berté, c'est chaque fois la supplication de la veuve, c'est-à-dire en réalité celle qui était la plus faible et la plus démunie dans l'occasion, celle qui avait perdu son enfant et qui, d'une certaine manière, n'avait plus rien. Et là aussi c'est une chose tout à fait étonnante et singulière que l'on ait souvent, dans la tradition de l'Église, comparé celle-ci à une veuve qui attend le retour de son époux. L'Église est comme la veuve perdue au milieu de la foule de ce monde, et c'est sa supplication qui vient toucher le cœur de Dieu, le cœur du prophète. C'est sa supplication et son inter­cession qui viennent bouleverser le cours des choses et réveiller à la vie et à la liberté l'enfant qui était cou­ché dans la mort. Eh bien, c'est peut-être une des rai­sons pour lesquelles cet évangile nous est adressé aujourd'hui.

Sommes-nous vraiment l'Église ? Savons-nous vraiment intercéder pour la liberté des hommes, nos frères ? Savons-nous aussi intercéder pour notre propre liberté ? non pas en nous réfugiant dans des coins de sacristie, mais tout simplement en vivant cette liberté qui nous est donnée en vérité et non pas simplement selon nos caprices ou selon les facilités qui nous sont proposées.

Frères et sœurs, voilà ce que m'a inspiré au­jourd'hui l'évangile de la veuve de Naïm. C'est vrai, c'est un appel à la nature et à l'existence de notre li­berté, antérieurement et plus profondément encore que les Droits de l'homme qui prétendent l'exprimer C'est un appel à ce que nous sommes en vérité devant Dieu. Et même si nous sommes pécheurs complices du péché du monde, c'est du moins ce que nous croyons. Il faut que notre foi en la vie et la résurrec­tion que Dieu seul peut donner soit plus grande et plus forte que tous nos goûts de mort.

 

AMEN

 

 

 
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