QUI EST COUPABLE ?

Gn 3, 9-15

(8 juin 1997???)

Homélie du Frère Bernard MAITTE 

 

Rome : Basilique Saint Pierre
Le chérubin au glaive de feu 

Q

ui est coupable ? L'homme, l'homme qui agit comme un coupable. Lorsque Dieu lui demande : "Adam où es-tu ?", il fuit, il se cache. L'homme qui devine qu'il est nu, à croire qu'il n'avait rien remarqué avant et qui, d'un seul coup, l'avoue au Seigneur et n'ose pas Lui faire face. L'homme est coupable d'un mal, d'un péché. Et il n'est pas très sûr de lui, il n'ose pas affronter le Seigneur qui le cherche.

       Et pourtant l'homme va se justifier : "Ce n'est pas moi, c'est la femme que Tu as mis à mes côtés". Qui est coupable ? Heureusement que pendant des siècles on a répondu que c'était la femme, ça arrangeait bien tout le monde. La femme coupable, puisque, comme le dit Adam : "C'est elle qui m'a donné du fruit de l'arbre et j'ai mangé". La femme qui a introduit l'homme sur le chemin du péché, la femme qui n'a pas eu peur de prendre le fruit, de goûter, puisqu'il avait l'air bon, et puis comme elle est quand même assez bonne, elle en a donné la moitié à son mari. La femme donc semble être coupable. Et cela résout peut-être définitivement la question de savoir qui est coupable.

       Et pourtant la femme va se justifier : "Ce n'est pas moi, c'est le serpent. Le serpent m'a dit que c'était bon, qu'on pouvait manger, qu'on serait comme des dieux". Qui est coupable ? et bien le serpent. Nous remontons la chaîne. Et le serpent est le symbole, l'emblème du mal par excellence, il est celui qui introduit le mensonge puisqu'il dit : "Ah ! mais Dieu sait bien que le jour où vous en mangerez, vous serez comme des dieux, et ça Dieu ne le veut pas". Celui qui est coupable, c'est bien le serpent qui est le symbole du mal par excellence, qui précède même l'homme, le serpent qui est, comme le dit la Bible, le père du mensonge. Il déforme la vérité. En tout cas il dit la vérité, mais il la déforme vraiment : "Ah ! vous ne pouvez pas manger de tous les arbres" - "ah ! non pas tous les arbres", répond Eve, "un seul". Donc le serpent est bien celui qui introduit le doute, qui introduit la perversité dans ce monde. Mais après tout le serpent, qui l'a créé ? c'est Dieu.

       Qui est coupable ? Mais Dieu, Dieu qui est à l'origine de tout, Dieu qui est à l'origine de ce monde et qui donc est à l'origine de tout ce qui est peut-être beau, mais aussi peut-être de tout ce qui est mal. Qui est coupable ? l'évangile nous le dit, c'est Jésus lui-même. Sa mère, ses frères, ses cousins viennent le trouver parce qu'ils pensent qu'Il est fou, Il a perdu le sens, Il est en train de déstabiliser une certaine population, Il est tellement coupable qu'on l'accuse Lui-même d'agir par Béelzéboul, par le diable, par le mal. Il est coupable de dire ce qu'Il dit et de faire ce qu'Il fait. Il est coupable de perturber les esprits face à une société qui roule et qui marche, avec un système religieux et social, autour du Temple, qui se tient. Il est coupable ainsi de troubler les esprits. De toute façon Il est tellement coupable qu'Il finira comme un coupable, Il mourra sur la croix, Il sera châtié comme un criminel, coupable parce que tous ceux qui fomentent la division doivent recevoir un châtiment, tout coupable doit payer et le Christ va payer. Il est coupable.

       Frères et sœurs, finalement la religion catholique, c'est très facile, si on se dit ainsi que l'on trouve un coupable. N'avons-nous pas trouvé un ou des coupables. Est-ce que nous ne sommes pas en train de passer notre vie à chercher des coupables ? Finalement qu'est-ce qui est dur dans la vie ? C'est de payer les actes que l'on pose. Qu'est-ce qui est dur dans la vie ? c'est d'affronter la liberté humaine. Qu'est-ce qui est dur dans la vie ? c'est de poser des choix, de prendre des décisions. Et dès lors qu'on les a prises, on n'est pas forcément en mesure de les assumer, on ne se sent pas capable d'être responsable, on préfère trouver un coupable. Ne passe-t-on pas une partie de notre vie à rejeter sur l'autre toutes les difficultés, tout le mal ou tout ce qui pourrait être lourd à porter dans notre vie, dans la vie de ceux que nous côtoyons, dans la société elle-même, dans le mal, et puis finalement dire : "Dieu est coupable. Le monde ne serait pas ainsi s'Il ne l'avait pas créé". Nous cherchons des excuses à notre incapacité d'être responsables, nous cherchons des excuses à notre faiblesse, à notre fragilité, on dirait même à notre péché. Pourtant quelle est la grandeur de l'homme ? c'est de pouvoir être libre. Quelle est la grandeur de l'homme ? c'est de pouvoir poser des choix. Sa grandeur, c'est de pouvoir décider, et selon les termes mêmes de Dieu, à la Genèse, de pouvoir soumettre et dominer, de pouvoir maîtriser ce monde, de pouvoir lui donner un sens, le faire avancer par son action, par ses actes libres, par ses choix, et c'est ce qui fait reconnaître l'homme dans sa plus grande des qualités, c'est l'exercice de sa liberté.

       Frères et sœurs, nous passons notre temps à chercher ailleurs le coupable. C'est très facile finalement, quand les choses vont mal, d'accuser dans un couple, comme on l'entend très régulièrement en confession, son mari ou sa femme, d'accuser finalement sa famille en général, d'accuser ses frères, ses sœurs, ceux qui nous entourent. Il est tellement facile en définitive, quand on cherche à se disculper, de trouver toujours un bouc émissaire. Et Dieu sait que certaines nations, certaines tyrannies ne se sont pas privées pour trouver des boucs émissaires, rendre responsables d'actes coupables, en vue de sauver un choix de société. Et sans aller très loin, notre société aussi a connu des actes où l'on était responsable et pas coupable.

       Comment peut-on être responsable et pas coupable ? les deux ne peuvent que nous rappeler une chose essentielle, c'est que l'on n'est homme que si l'on est capable de faire face à ce qui peut apparaître comme une culpabilité, mais on est vraiment homme, non pas si on se laisse enfermer dans la culpabilité, mais si l'on assume, si l'on est responsable de ce qui a été fait, de ce qui a été posé, des choix qui ont été mis en œuvre, des décisions que l'on a prises. Et c'est pour cela que le christianisme n'est pas une religion de la culpabilité, c'est la foi de la responsabilité, parce que nous croyons que l'homme et que tout homme est capable d'exercer un choix, un acte, parce que tout homme est créé et voulu libre par Dieu, et tel quel.

       Quand Dieu enlève un arbre du jardin, ce n'est pas pour écraser l'homme de son poids, pour le rendre esclave, pour l'abêtir, au sens même de rendre comme une bête, et d'en faire un homme capable de se prononcer pour ou contre Dieu, capable de dire oui ou non face à ce que Dieu lui propose. Et c'est à cela que Dieu a formé l'homme, c'est à cela qu'Il a appelé l'homme à son image et à sa ressemblance. L'image et la ressemblance de l'homme avec Dieu c'est d'être capable des choix qu'il pose, c'est d'être capable de la liberté. Et cette liberté s'exercera toujours dans la rencontre avec l'autre.

       Au début Adam et Ève sont nus, mais pourtant cela ne pose pas de problème parce qu'ils ont un regard libre sur l'autre, ils n'ont pas un regard coupable sur le désir de l'autre. D'ailleurs notre manière même d'être coupable parfois c'est ou d'être le dominateur, voire même de vouloir se laisser dominer, c'est un refus de sa responsabilité. Et le livre de la Genèse, c'est à cela qu'il nous amène, c'est à prendre conscience pour nous-mêmes qu'un monde se façonne, qu'un monde se crée, qu'une humanité avance, qu'un homme grandit, que si nous prenons la responsabilité de poser les choix qui s'imposent et d'être responsable de ses choix et de les assumer. Pourquoi notre société a-t-elle démissionné dans tant de domaines ? je ne peux même pas tous les citer. Et pourquoi nous-mêmes parfois démissionnons-nous de ce qui est de l'ordre de notre responsabilité ?

       Être chrétien, cela commence tout petit, comme Noé qui va être baptisé, être chrétien c'est apprendre à faire ses choix, c'est apprendre a être libre, c'est apprendre à dire oui à Dieu, c'est apprendre à dire oui au sacrement de la charité que sont nos frères, c'est apprendre à les faire grandir, c'est apprendre à vivre de la grâce de Dieu. Et quel est le sacrement qui nous apprend le plus cela, si ce n'est la réconciliation, quand justement la réconciliation, c'est de ne pas se laisser enfermer dans notre péché, ce n'est pas se laisser amoindrir par la culpabilité, mais c'est accepter qu'en posant tel choix, nous avons fait tel mal et que Dieu ne nous enferme pas dans ce mal, Il ne nous écrase pas de la culpabilité, Il nous rend responsables, Il nous rend libres. Frères et sœurs, un monde libre, c'est un monde responsable, si nous ne sommes pas responsables, comment faire vivre la liberté et la grâce aux homme d'aujourd'hui ?

 

       AMEN 

 

 
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