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L'EFFET PAPILLON

Os 6, 3-6 ; Rm 4, 18-25 ; Mt 9, 9-13
Dixième dimanche du temps ordinaire – Année A (5 juin 2005)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

Même si c'est la coutume actuellement dans la pensée contemporaine de critiquer le christianisme, on peut au moins lui reconnaître qu'il a tenté d'apporter quelques éléments d'humanisation, et les valeurs de pardon, de don, de générosité, de justice, ont été drainés par ce mouvement né il y a bien longtemps, même si actuellement on pense que ces valeurs sont tombées dans le patrimoine de la pensée commune et on a oublié d'où elles sont venues et comment elles sont nées dans le cœur de l'homme.

Comment cela a-t-il commencé ? Pourquoi êtes-vous là ? C'est ce qu'on appelle "l'effet papillon". Vous connaissez tous l'effet papillon. Un petit papillon a l'air de rien, il a l'air innocent et il remue les ailes et au bout du compte, il déclenche un cyclone. Remettez-vous dans le contexte de l'évangile: un homme, un pécheur, Matthieu, un inspecteur d'impôts, vous voyez le genre ! Pétri de chiffres, une vague culpabilité, et comme on le fait souvent quand on entretient une culpabilité, on la justifie à l'intérieur, comme une revanche à prendre sur la vie. Il se sait pas très aimé, en tout cas pas très reconnu par les autres, mais il s'en moque, il fait ses comptes et il ramasse ce qu'il veut ! Il est là assis à sa table, il collecte. Et lui n'imagine pas, il a arrêté d'y penser avant de s'endormir, qu'il pourrait rencontrer un jour quelqu'un qui l'accueillerait, parce que même les mauvais que nous sommes peut-être, rêvent d'être accueillis un jour par quelqu'un, dans une bienveillance sans limite. Il suffit de fréquenter des gens qui effectivement ont fait des fautes dans la société, je pense aux prisons, qui sont fautifs, mais qui portent en eux le désir inguérissable d'être accueillis par quelqu'un sans qu'on les confonde avec leur faute. Tout le monde a l'idée d'une rencontre de ce type : quelqu'un qui me connaîtrait, qui m'accueillerait, avec toutes mes cellules, toutes mes pensées, tout ce que suis intérieurement et que je ne connais peut-être pas moi-même, mais que l'autre, à l'avance, aurait les bras assez ouverts et le cœur assez grand pour pouvoir le prendre dans ses bras. On a tous au fond de nous le désir d'une rencontre définitive, décisive. D'ailleurs, les gens que vous avez choisis dans votre vie sont pour une part ceux dont vous avez pensé qu'ils pouvaient vous accueillir, qu'ils pouvaient non seulement vous prendre tels que vous étiez en vérité auprès d'eux, dans leurs bras, et qu'en même temps le meilleur de vous-mêmes tentait de sortir, c'est la vie quotidienne et cela y met de la couleur.

Matthieu est là, empêtré dans sa vie, même si dans sa tête plane l'idée que s'il y avait un jour quelqu'un qui le rencontrait, qui voudrait bien, de lui, avec ce qu'il est. Matthieu n'a pas une sorte de culpabilité en disant : ah ! si je pouvais être un saint et arrêter ce métier de collecteur d'impôts … Non ! C'est d'abord le sentiment que ce n'est pas cela qu'il faut faire, que ce n'est pas pour cela qu'il est né, que ce n'est pas le sens de sa vie. Après, c'est vrai qu'on prend des habitudes, ce qu'on appelait des "habitus" dans la théologie morale, à force de faire telle action mauvaise ou bonne, effectivement, on s'y inscrit, on y reste ancré, et on finit par ressembler à ce qu'on fait. Or, Matthieu a en lui et c'est cela "l'effet papillon", il y a comme une question qui reste sans réponse, une attente non comblée, légère, qui pourrait disparaître, qui pourrait s'évanouir. Et puis, empêtré comme il est, comme Le Caravage l'a représenté dans le clair-obscur de ses chiffres, de son mal, de la manière dont il extorque l'argent des autres, quelqu'un passe, et il aurait pu ne pas répondre. L'effet papillon est bien là, c'est-à-dire que le cœur de cet homme s'est laissé toucher. Une partie de lui s'est ouverte à cette rencontre. De l'inouï, de l'imprévisible, de l'étrange, voire peut-être de l'inquiétant, mais il s'est laissé faire. Il s'est dit : si je ne prends pas aujourd'hui le risque d'une rencontre comme celle-là, je ne prendrai jamais. Comme s'il avait attendu plus que sa vie, cette rencontre totale, bienveillante, globale, réelle, pas condescendante, non, mais qui le prend tel qu'il est, sans être jugé. C'est comme si le Christ lui disait : ce que tu es, je l'entends, je te reçois, je l'accueille et tu peux aller plus loin. Parce que la rencontre, ce n'est pas simplement deux personnalités qui vont l'une vers l'autre, mais il y en a une qui porte une promesse : tu es autre que ce que tu donnes à voir. C'est merveilleux de rencontrer quelqu'un qui vous dit : tu es plus grand que ce que tu donnes à voir, tu es plus beau que ce que tu donnes à voir. C'est bien cela que vous faites avec vos enfants, vous avez ce regard qui a comme un cran d'avance, vous voyez à l'avance le meilleur d'eux-mêmes qui va sortir, c'est parce que vous le voyez à l'avance que l'enfant va le sortir, c'est ça l'éducation. C'est pour cela que vous créez un nid, une famille, et c'est là le rôle de la mère et du père de créer à la fois le lieu d'accueil : je te reçois tel que tu es, en fait, je ne te connaissais pas, tu as ta personnalité propre. Vous découvrez cette réalité jour après jour. C'est parce que vous avez ce regard sur l'enfant, que vous voyez un peu avant lui et plus loin, et peut-être que vous avez peur de tous les risques qu'il devra prendre pour pouvoir vivre dans cette vie effectivement. Il faut que l'enfant utilise ce regard prometteur pour grandir. Si les parents n'avaient pas ce regard d'avance sur l'enfant, il se contenterait tout bonnement d'être un enfant ! Or s'il y a une petite bête dans la vie humaine qui a besoin de grandir, qui a envie de grandir, ce sont bien vos enfants. Vous allez voir comme ils vont compter les mois, les années, les demi-années, les trois-quarts. Cela passera, mais au début, ils vont compter deux ans trois quarts, et trois ans et demi, etc … comme s'ils gagnaient quelque chose.

Matthieu avec le Christ, ce ne sont pas les années qu'il compte. C'est quelque chose en lui qui est resté comme une terre non féconde, abîmée, en friche. L'effet papillon alors se manifeste : il a suffi d'un Matthieu, et d'autres après lui, qui ont suivi comme de cœur en cœur, un petit mouvement de rien du tout, dans une obscure officine de Palestine où un homme a dit : ok ! je change, je bouge, je me lève, je vais voir. Et il n'y a pas de programme de morale. On ne lui a pas dit : tu verras cela va fonder le christianisme qui deux mille ans après toi, fera que nous sommes presque qu'un milliard sur la terre. Non, c'est un tout petit mouvement qui simplement a eu l'air de dire quelque chose de tellement vrai dans sa vie, qu'il sentait bien que s'il loupait ce rendez-vous, il les louperait tous.

Et après Matthieu, il y en a eu d'autres, les apôtres, d'autres disciples, de ceux qui effectivement, de cœur en cœur, cela a donné l'évangile. Cela a donné un mouvement incroyable, avec des hommes et pas forcément les meilleurs d'entre nous, et ces hommes ont signé une promesse en eux-mêmes avec quelqu'un qui pouvait les recevoir tels qu'ils étaient et mieux encore.

Qu'est-ce que je peux donner en échange ? De ce regard si total, si lumineux, si paisible qui a croisé celui et qui croise le nôtre, parce que l'affaire n'est pas finie, que va-t-il en sortir ? Nous, nous avons entendu parler de Jésus et il est possible que nous ne l'ayons pas encore rencontré pleinement, avec ce regard posé sur moi personnellement, et il me manque peut-être une rencontre personnelle qui fait que dans ce regard, je me verrai en vérité, dans une sorte d'au-delà de moi-même, dans une largeur, une profondeur que je soupçonnais, mais auxquelles je n'osais pas vraiment croire. La vie, mes propres talents, mes défauts, m'ont peut-être fait un peu désespérer de moi-même, mais quelqu'un pense, quelqu'un continue intégralement, comme sur une page vierge à croire dans les potentialités, les possibilités que je sois cet homme et cette femme.

Donc, si Matthieu fait ce mouvement de papillon il y a bien longtemps, c'est pour nous inviter nous-mêmes à entrer dans ce même mouvement imperceptible qui donne naissance à un chrétien, au secret de vos cœurs, de vos vies, cela ne fera pas la "une" des journaux, ni de la paroisse. Cela ne se voit pas tout de suite sur le visage de quelqu'un, mais il manque après Matthieu, et on va introduire cinq enfants dans le baptême, et il faudra qu'eux-mêmes, à un moment donné, comprennent, sentent à trac-vers vous, les parents, cette présence de Jésus, bienveillante, qui les accueille. Il faudra bien qu'un jour, ils croisent le regard de Jésus. Qu'est-ce qui a fait que Matthieu s'est senti l'audace de se lever de la table des sous, se son péché, de son enfermement personnel ? C'est qu'il y avait un autre régime de relation, une autre façon d'être les uns avec les autres. Et ce régimes, l'évangile en parle en termes de miséricorde, de pardon. En général quand on parle de pardon, on le confond avec d'autres attitudes qui ne sont pas le pardon. C'est du style de la magnanimité, c'est-à-dire Dieu serait tellement grand qu'Il est au-dessus de nos péchés. Ce n'est pas cela. Evidemment, Il est grand ! Ou alors une sorte de grandeur d'âme : cela ne me touche pas vraiment si tu pèches, une sorte d'oubli, je te pardonne, mais j'ai oublié, Or, le pardon, ce n'est pas cela. Le pardon, c'est un autre régime d'être avec l'autre. La faute n'est pas pardonnée, mais elle est un matériel qui va inaugurer une nouvelle façon d'être. Mon péché n'est pas simplement quelque chose de l'ordre de l'inachèvement, ce n'est pas quelque chose simplement à rejeter, c'est comme un ressort, une mauvaise compréhension de moi-même, c'et mon mauvais côté, mais si je retournais la médaille je verrais le bon côté dont ne voit pour l'instant que la face obscure comme on dit dans certains films. Il faut choisir la lumière … Il y a quelque chose dans mon péché qui est simplement la face ténébreuse, la face non-rencontrée. Il faut qu'il y ait une face rencontrée. C'est cela qu'on fait chaque dimanche à la messe, nous nous stimulons les uns les autres, nous nous ouvrons les yeux, les oreilles, le cœur, l'être, le corps, pour croiser le regard de Dieu qui vient me dire à moi, Timothée, Paul, Hugo, Pablo, Marie : voilà, ça y est, je te vois ! Je te connais, et je te reçois.

C'est cela l'effet papillon. L'évangile ce n'est pas simplement Benoît XVI avec des grandes déclarations. L'évangile profond, l'évangile puissant, la petite vague qui commence et devient le tsunami de l'évangile, chacun peut l'initier là où il est dans sa vie. De ne pas croire cela nous exclut de l'Église. Nous sommes tous responsables du début de l'évangile. Et quand nous pensons qu'en étant dans le groupe, cela suffit pour que cela marche pour tout le monde, non, non, nous ne sommes pas dispensés de notre engagement personnel, car c'est pour cela que nous avons créé ces communautés, ces groupes où nous sommes à la fois tous ensemble et seuls, c'est parce que là nous sommes tous ensemble comme une sorte de symphonie que nous créons pour que chacun de nous, en son propre cœur ait la culpabilité, l'audace de se lever hors de lui-même et d'aller vers plus grand que lui, pour entendre la plus belle des choses que nous entendrons jamais : je te reçois parce que le pardon te transperce, te transporte, te fait naître à toi-même.

Voilà l'idée. Qu'avons-nous à donner en échange ? La seule monnaie que nous ayons pour rendre, pour dire oui comma à quelqu'un que nous rencontrons et à qui nous voulons bien donner notre vie dans le sacrement de mariage, dans un engagement d'Église, c'est la confiance. La confiance, c'est comme un muscle, il faut pouvoir l'assouplir, au début, c'est raide. C'est pour cela que tout au long d'une célébration on vous demande de dire "Amen". Cela permet d'assouplir la langue, de donner de l'exercice, c'est de la pratique, de la gymnastique. Chaque fois que nous disons "Amen" à une prière, c'est pour nous aider à formuler ce début de foi qui une façon de dire "oui" à celui qui vient vers vous et vous n'avez que cela à lui dire : j'ai confiance. Nous n'avons que cela à donner, sinon cela ne marchera pas. La seule chose qui permet l'échange, la rencontre, la transformation, le régime du pardon, c'est quand nous disons, et pas simplement du bout des lèvres, mais avec un bout de cœur, et un jour avec un peu plus de cœur, et même tout notre corps, le "Amen", le "Je crois", la confiance totale, parce que je sais que cette rencontre est celle de ma vie, même de la vie que je ne connais pas en moi, et encore plus de ma vie éternelle, de cette éternité qui commence à se glisser dans ma vie terrestre d'aujourd'hui.

Ainsi, d'Amen en Amen, de oui en oui, de consentement en consentement, nous apprendrons à recevoir Dieu. Nous allons le donner maintenant aux cinq enfants qui vont recevoir le baptême et aux deux jeunes enfants qui vont faire leur première communion. Prions pour que ce consentement, cet effet papillon très intime nous conduise les uns les autres et toutes nos familles à la présence vivifiante et heureuse de Dieu dans nos vies.

 

AMEN

 

 

 
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