LA PUISSANCE DES LARMES

1 R 17, 17-24 ; Ga 1, 11-19 ; Lc 7, 11-17
Dixième dimanche du temps ordinaire – Année C (9 juin 2013)
Homélie du Père Raphaël BOUVIER


Les larmes de la veuve - Vic
Frères et sœurs, le christianisme est une religion pour les faibles, pour ceux qui ne sont pas assez forts, qui n'arrivent pas à s'affronter aux réalités de la vie dans sa dureté, dans ses désillusions dans sa finitude dont la mort sera de toute façon la marque finale, comme un sceau indélébile sur chacune de nos existences. Ce jugement sur notre foi qui se revendique souvent de Nietzsche se fait bien souvent à la mode dans cet air culturel d'aujourd'hui que l'on qualifie volontiers de post-modernité. Une foi naïve qui peut encore faire illusionner les enfants du primaire, mais déjà plus dans le secondaire. Il faut bien s'inventer un paradis, une raison de vivre, une morale, une raison d'agir, essayer de traverser ce monde en évitant son implacable poids de pesanteur qui écrase tous nos élans de vie, de joie et de bonheur. Il paraît insupportable d'être toujours mis en échec, de voir la communion sans cesse contrariée par la mesquinerie de nos jalousies, par l'étroitesse de notre générosité, par le peu de persévérance pour tenir nos résolutions.

Mais au finale, à quoi bon ? puisque de toute façon l'homme est un être pour la mort, pour le gentil comme pour le pourri. La fatalité marque nos mentalités aujourd'hui plus qu'hier. A partir du siècle des lumières, la raison a voulu s'éloigner de la foi pour permettre à l'homme de développer enfin toutes ses potentialités et montrer toute sa grandeur. Aujourd'hui, nous en sommes revenus. Au bout du compte le triomphalisme annoncé de la raison a débouché sur les totalitarismes les plus meurtriers de l'histoire, utilisant les moyens modernes pour accélérer la fin de vie que ce soit dans les goulags ou les camps de concentration. A qui faire confiance maintenant ? ni à Dieu qui a été congédié à cause du principe de rivalité, ni à l'homme qui a échoué à faire de la modernité le dernier mot de l'histoire et a failli à faire le dernier mot de l'humanité tout entière.

C'est donc la fatalité, le cours des choses qui nous conduit selon la loi mondiale du marché, la loi de l'offre et de la demande. Seul le fort subsistera dans ce monde-là, celui qui impose son offre quitte à créer un besoin pour écouler son offre. Celui qui impose sa demande, quitte à ignorer celle des autres et éviter que la sienne ne soit négligée. C'est la loi du plus fort qui régit le marché et ce monde, de celui qui impose son poids économique et financier, du pouvoir politique, juridique et judiciaire parfois pour satisfaire intérêts et envies diverses. Seul le puissant subsiste et fera subsister qui bon lui semble en ce monde. Le surhomme est celui qui imposera sa pulsion et sa vision.

Jésus en a fait la crucifiante expérience au cours de son procès, subissant la pulsion de la foule, une pulsion débridée, une foule en délire comme une opinion publique qu'on a pu instrumentaliser par le pouvoir religieux d'un côté et le pouvoir politique de l'autre. La loi d'un plus fort s'est imposée à celui qui, pourtant, avait le pouvoir de convoquer une armée d'anges pour que son pied ne heurte ne serait-ce qu'une seule pierre.

Quelle étrangeté, lui le tout puissant n'a pas imposé sa force pour imposer sa souveraineté au milieu de ce monde. Jésus aurait eu beau jeu de le faire, de faire plier tous ces prétentieux à commencer par Pilate qui n'avait aucun pouvoir sur lui si cela ne lui était concédé d'en haut. Qu'aurait-il donc fallu pour que Jésus fasse montre de sa puissance devant Pilate ? Que faudrait-il pour que ce monde d'aujourd'hui engoncé dans la loi du plus fort s'ouvre à la loi du seulet unique tout puissant ? Qu'aurai-il fallu si ce n'est que Pilate pleure comme la veuve de Naïm, qu'il pleure devant le spectacle d'un homme innocent, inoffensif, bon et qui pourtant est bafoué par son propre peuple jusqu'à être pendu au bois du supplice et être considéré comme un maudit. Je crois qu'il aurait suffi que Pilate pleure pour que la toute puissance de Dieu se mettre à se manifester, mais c'est bien une chose que Pilate ne peut pas faire, c'est de pleurer ! il ne peut plus le faire et c'est bien là son malheur, et c'est aussi le malheur du monde d'aujourd'hui.

La puissance de Dieu n'attend que la bonté, elle ne donne sa mesure qu'en fonction de la bonté, elle ne se manifeste qu'en vue de la bonté pour le bien qui est celui d'un autre. On dit souvent de Dieu qu'il est l'omnipotent, l'omniscient, celui qui sait tout. Je crois surtout qu'il est l'omni bonté et sa puissance et son savoir sont au service de sa bonté.

Face aux pleurs de cette pauvre veuve qui perd tout en perdant son fils unique, Dieu en Jésus est mis en situation de faiblesse, de vulnérabilité, conditions nécessaires à l'exercice de la toute puissance. Il faut s'être accepté atteignable, vulnérable pour que l'exercice du pouvoir reste un service plein d'attention. C'est l'omni bonté qui évangélise l'omni pouvoir. Dans l'évangile, la veuve ne fait aucune demande à Jésus qui pourtant a le pouvoir de lui offrir tout ce qu'elle souhaite. D'ailleurs, elle ne le connaît pas, elle n'en a sans doute jamais entendu parler. Ici à Naïm, village inconnu de la géographie d'Israël, nous ne sommes plus dans la logique du marché mais de la gratuité. Nous ne sommes plus dans la logique de la pesanteur de la nécessité mais dans celle de la grâce, jusqu'à se faire imprévisible et incongru. Ici nous ne sommes plus dans la logique du calcul qui requiert la dissimulation pour aboutir au résultat escompté, mais dans l'authenticité d'une mère qui pleure, auquel ne peut répondre que l'authenticité des sentiments éprouvés par Jésus. Jésus est ému jusqu'aux entrailles. Ses entrailles sont retournées et le terme est extrêmement fort, comme devant la mort de Lazare, comme devant les pleurs de Marie qui vient de perdre son frère. La réaction de Jésus n'est pas maîtrisée ni maîtrisable. Il est débordé de toutes parts par ce deuil subit auquel il n'était pas préparé mais dans lequel sans doute il voit déjà celui de sa mère au pied de la croix.

Comment pourrait-il rester fort, maître de lui-même, maître de ses affections, devant cette veuve, et elle tient déjà la place de sa mère dans son cœur. L'omni bonté de Dieu se dit dans la spontanéité de l'émotion de Jésus qui ne peut se contrôler. Il ne peut la retenir comme il ne peut retenir sa bonté dans laquelle il met sa toute puissance. Le monde peut le discréditer, le rejeter d'un revers de main par son attitude sarcastique. Et le monde a fini par nous rendre inaptes à reconnaître la bonté de Dieu.

Oui, le christianisme est bien la religion des faibles et nous pouvons le revendiquer. Pas la religion de ceux qui se réfugient dans un paradis artificiel pour se rassurer à bon compte. Mais c'est la religion de celui qui, comme Jésus, consent à se laisser atteindre pour voir se libérer en lui une énergie de vie qui est d'un ordre proprement surnaturel, qui vient de plus loin que lui. Chaque fois que Jésus est touché jusqu'aux entrailles, est pris de pitié dans l'évangile, que ce soit aujourd'hui avec la veuve de Naïm, que ce soit avec Lazare, que ce soit devant les foules sans berger se déploie alors une puissance de vie et d'action incommensurable jusqu'à ressusciter le fils de la veuve, jusqu'à faire une multiplication des pains pour assouvir la faim de cette foule qui et comme des brebis sans berger. La faiblesse du Christ est l'écrin du déploiement de sa puissance.

Le surhomme véritable est celui qui découvre au fond de sa faiblesse une énergie surnaturelle, et pour nous c'est l'énergie de notre baptême enfoui au plus profond de nous-même répandue par le don de l'Esprit et la puissance de Dieu. La précarité et la faiblesse consenties ne sont pas une invitation à l'assistanat. Elles sont l'écrin d'une force qui à cette condition seulement sera toujours reçue comme un don pour devenir service en fonction de l'autre.

Dans une semaine, un jeune du séminaire sera ordonné diacre à Martigues. Au tout début du rite de l'ordination l'évêque posera cette question au supérieur du séminaire responsable de sa formation : "A-t-il les aptitudes requises pour recevoir le pouvoir sacré de l'ordination ?" Je me souviens d'un évêque qui avait rajouté une question qui n'était pas dans le rite, mais rencontrant celui qui allait être ordonné lui demandait :"As-tu pris la mesure de ta faiblesse pour recevoir ce pouvoir et te mettre au service de tes frères ?" C'est la condition sine qua none, celle que Jésus posera à Simon Pierre après la résurrection au bord du lac : "Pierre m'aimes-tu ?" Alors si oui, tu m'aimes, malgré ta faiblesse, tu peux être pasteur de mes brebis.

J'aimerais terminer en citant le pape François au jour de son intronisation le 19 mars dernier, le jour où nous célébrions la solennité de saint Joseph : "J'ajoute une remarque supplémentaire, le fait de prendre soin, de garder le peuple avec tendresse. Dans les évangiles, Joseph apparaît comme un homme fort, courageux, travailleur, mais il en émerge ne grande tendresse qui n'est pas l'apanage du fort mais du faible et qui dénote une force d'âme et une capacité d'attention, de compassion de vraie attention à l'autre. Nous ne devons pas avoir peur de la bonté et de la tendresse". Et le pape redit deux fois cette phrase avec un ton extrêmement vif.

La réponse au désenchantement du monde moderne ne sera d'abord pas intellectuelle et culturelle même s'il le faudra, elle sera bien cordiale jusqu'au viscéral. Elle demandera de l'investissement de nous-même tout entier, sans rien épargner, nous tirant des larmes et du sang parce que c'est ainsi que Jésus aime. Il n'y a qu'un amour fou jusqu'à être blessé qui pourra cicatriser la blessure amère de l'amour-propre.

"N'ayez pas peur de la bonté et de la tendresse". Rendez grâces au Seigneur, il est bon, éternel est son amour.

 

AMEN

 

 

 

 
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