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QU'EST-CE QUE LE ROYAUME DE DIEU?

Ez 17, 22-24 ; 2 Co 5, 6-10 ; Mc 4, 26-34
Onzième dimanche du temps ordinaire – année B (17 juin 2018)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs, quel est l’abîme de perception, de compréhension de notre existence qui nous sépare de l’Antiquité, de l’époque où vivait Jésus, et même de celle où vivaient les hommes sans la révélation chrétienne? C’est un véritable fossé. Aujourd’hui en effet, quand nous nous interrogeons sur la vie, nous pensons tout de suite le sentiment de la vie, alors que dans le monde ancien, on ne pensait pas au sentiment de la vie, mais à la vie tout court, à sa réalité. C’est la confusion des deux qui fait qu’aujourd’hui nous avons dans notre civilisation une manière d’approcher la question de la vie si embarrassée et finalement sans issue.

En effet, les paraboles de Jésus que nous venons d’entendre nous parlent du Royaume de Dieu. Qu’est-ce que le Royaume de Dieu, sinon cette réalité éminemment spirituelle qui est la communion de l’homme, de chacun d’entre nous, communion possible, en voie de réalisation, avec Dieu ? Si nous avons raison, le Royaume de Dieu est le moment où nous vivrons au maximum parce que nous serons liés à Dieu de façon totale et plénière, et c’est ce lien qui nous fera vivre de façon éternelle. Voilà ce qu’est le Royaume de Dieu.

Or, voici un paradoxe : à quoi comparerai-je le Royaume de Dieu ? À un arbre, à une plante. Nous n’avons jamais vu la communion des chênes dans une chêneraie, ni la communion des arbres les uns avec les autres, tout au plus peut-on parler dans certains cas d’agencement entre les espèces qui se supportent les unes les autres et ne s’exterminent pas. Jésus prend comme référence pour parler du Royaume, un registre de la vie bien réel (c’est le registre végétal) mais qui est un registre – permettez-moi le décalage – totalement inconscient. Si les arbres, les sapins, les cèdres, avaient conscience d’être des sapins et des cèdres, ça se saurait. Ils auraient déjà inventé des moyens de se battre, des moyens de prendre la place les uns des autres etc. Or il n’y a pas de conscience dans le monde végétal.

Le Christ prend ici volontairement deux paraboles – la parabole du grain jeté et la parabole du sénevé, du petit grain dont on fait les moutardes à l’ancienne – pour nous dire ce qu’est le Royaume de Dieu et ce qu’est notre vie avec Dieu. C’est bien de cela qu’il s’agit. C’est calculé. Jésus a eu d’autres registres pour parler du Royaume de Dieu. La loi la plus fondamentale du Royaume, c’est la vie à l’état le plus brut possible sans qu’il y ait sentiment de la vie ou conscience de la vie. Pourquoi ? Parce qu’il y a un abîme entre "être vivant" et "être conscient d’être vivant". C’est pourquoi Il insiste. Quand on a jeté le grain dans la terre, que le paysan s’occupe ou non de sa graine, cela n’a aucune importance. Qu’il dorme, qu’il veille – éventuellement il peut apporter un peu d’arrosage en cas de sécheresse –, normalement le grain se débrouille tout seul, la vie pousse toute seule. Même chose pour le sénevé : c’est la plus petite des graines mais ce sont les graines les plus petites qui font les plus grands arbres – il paraît qu’un sénevé peut atteindre quatre mètres, c’est pour ça qu’on dit que les oiseaux montent dedans pour y nicher. Ici, Jésus souligne la distance incroyable entre la réalité de la vie, la poussée vitale qui existe au niveau végétal, et d’autre part le sentiment de la vie incarné par ce paysan ; qu’il veille, qu’il dorme, ça ne sert à rien. Il insiste lourdement puisqu’Il va jusqu’à dire que c’est la terre elle-même – encore moins que du vivant ! – qui produit le fruit. Le problème de la vie est l’enracinement dans la terre, la vie est enracinée dans le "non-vivant" ! La terre n’est pas consciente d’elle-même ; les grains de sénevé ne sont pas conscients d’eux-mêmes ; les végétaux aussi divers soient-ils ne sont pas conscients d’eux-mêmes, ils n’ont pas conscience d’être vivants. Pourtant, c’est là la clé de compréhension du Royaume de Dieu.

Frères et sœurs, je pense que cette parabole est un véritable défi. Aujourd’hui, quand nous nous posons toutes les questions de bioéthique, d’euthanasie etc., nous sommes sans cesse en train de mesurer la réalité de la vie de quelqu’un uniquement au sentiment qu’on pourrait avoir de sa vie. À certains moments même, un sentiment tellement arbitraire que ce sentiment de la vie est ce qui correspond aux exigences que je me forme intellectuellement ou imaginairement ou avec ma sensibilité, des exigences de ce que peut être la vie. La vie n’est mesurée à ce moment-là que par le sentiment que j’en ai, alors que Jésus dit exactement l’inverse : « Regardez ce que c’est qu’être vivant, c’est quelque chose qui est donné » – en l’occurrence il faut faire la transposition, la terre représente évidemment le pouvoir vivifiant de Dieu – « qui est donné avant même qu’on puisse avoir conscience de ce qu’est cette vie ».

D’une certaine manière, nous vivons dans deux mondes différents. Ou bien la vie est ce que nous jugeons être vivant par la conscience que l’on a de soi, ou bien la vie est quelque chose de radicalement donné, et alors on ne discute pas. Ce n’est pas un vitalisme, ce n’est pas une exaltation nietzschéenne du vivant qui "s’éclate", non ! La vie est cette espèce de force qui nous est obscure, car c’est bien ce qu’il faut reconnaître, nous avons beau essayer par le biais d’analyses biologiques etc. de savoir comment se composent les molécules pour que ça fasse du vivant, il n’empêche que nous ne comprenons pas l’essence même de la vie. Et la conscience que nous avons de la vie, même notre sentiment de la vie, nous ne le comprenons pas. Pourquoi à certains moments le sentiment de la vie se déploie-t-il dans une sorte d’exubérance un peu folle et parfois même peut complètement partir à côté ? On n’en sait rien. C’est ce que nous dit le Christ à travers ces paraboles. Il demande à ses contemporains : « Quel regard avez-vous sur la vie ? », et les contemporains comprennent tout de suite parce qu’ils ont spontanément conscience que la vie est quelque chose de beaucoup plus grand et de beaucoup plus profond que la science ou que les connaissances qu’ils en ont. À cette époque, on sait seulement qu’il faut semer le blé à telle date du calendrier, rien de plus. Il n’y a pas de reprise de conscience de soi sur la vie. Il n’y a pas de sentiment de soi, vivant. On ne pense pas que l’ont vit pour exister. C’est donné ! On sait que le sentiment de la vie n’est qu’un dérivé par rapport au fait d’être vivant, et que ce ne peut pas être le sentiment de la vie qui régule la vie. Au contraire, c’est la vie qui régule le sentiment de la vie. C’est tout autre chose.

Frères et sœurs, c’est souvent dans ces petites paraboles, apparemment les plus anodines, que nous nous faisons des croche-pieds. Nous essayons de penser que le Royaume de Dieu fonctionne tout seul et que nous n’avons plus à nous en faire. Non ! Le Christ demandera suffisamment en d’autres occasions qu’on mette la main à la pâte pour démentir cette interprétation. Ce qu’Il veut dire est que la réalité du Royaume est la réalité la plus profonde et la plus essentielle de la vie qui s’est déjà manifestée dans la création à travers différents niveaux, tout ce qui constitue le monde, les différents niveaux de l’existence et de la vie sur notre planète – peut-être même sur une autre, on n’en sait rien –, mais en tout cas c’est la base et le don de Dieu – c’est pour ça qu’on L’a appelé le Vivant, Il est le Dieu vivant. Sa réalité même est la vie à l’état pur et tout ce que nous sommes comme vivants – les arbres, les bœufs, les ânes et les oiseaux, tous les vivants et les hommes naturellement aussi –, nous ne sommes qu’une petite manifestation très fragmentaire de ce qu’est la vie de Dieu.

C’est pourquoi cette parabole aujourd’hui nous interroge sur notre connaissance du Royaume ; mais si nous connaissons si mal la vie dans ce qu’elle a de plus radical et de plus profond, cette espèce d’étrange jaillissement de notre être – pourquoi nous existons, pourquoi nous sommes là, vivants –, c’est une question que nous ne résoudrons jamais. Ce que Jésus demande, c’est cela : si nous parlons de vie, si nous parlons du Royaume, si nous parlons de cette existence jaillissante sur le mode de la vie, ne nous trompons pas, ne confondons pas le sentiment que nous pourrions en avoir, l’analyse ou les connaissances que nous pourrions en avoir avec la réalité même qui nous est donnée et qui nous constitue.

 
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