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LA ROLEX DU PAPE

Ex 19, 2-6a ; Rm 5, 6-11 ; Mt 9, 36-10, 8
Onzième dimanche du temps ordinaire – Année A (13 juin 1999)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

L'Eglise fonctionne toujours un peu en déficit, le travail est très abondant, et les ouvriers peu nombreux.

Qu'est-ce qu'un homme ou une femme de Dieu ? C'est quelqu'un qui a soif de la soif des hom­mes. C'est quelqu'un qui ne peut pas vivre sans es­sayer par les moyens les plus . honnêtes, les plus hu­mains, les plus spirituels d'éveiller dans l'autre la soif de Dieu. C'est cela un homme de Dieu et j'espère en être. Et il n'y en a plus ! Ce n'est pas simplement d'avoir soif de Dieu, mais c'est d'avoir soif que le cœur de l'homme aie soif.

L'autre jour, chez une bouquiniste que j'aime beaucoup (je ne vous dirai pas où c'est), c'est une bouquiniste très charmante qui connaît mon apparte­nance à la "secte" catholique, elle me disait : "Tiens, j'ai reçu un bouquin dans votre domaine". Je ne lis pas que ces bouquins vous le savez et c'était un bouquin sur Jean-Paul II, avec une photo en couverture. On plaisante, et elle me dit : "Vous avez vu, il a une Ro­lex !" Je tombe des nues, je pensais à tout autre chose. Elle continue et dit : "Si, si, j'ai vérifié avec la loupe, c'est vraiment une Rolex". Alors, j'ai regardé aussi de près, et je crois que ce n'est pas une Rolex enfin c'est un autre problème" !

Derrière cette réaction, je discerne un soup­çon qui sape l'Église de toute crédibilité. "Elle ne passe plus la rampe". On la soupçonne, je ne sais pas de quoi, une sorte de péché psychologique. Elle veut récupérer, elle a des intentions cachées, elle est en perte de vitesse, elle n'est pas au hit-parade des ima­ges médiatiques et cependant, elle est là, têtue, obsti­née, et elle sera là encore après nous je n'ai aucun doute là-dessus.

Comme je demandais récemment à des fian­cés, ce qu'ils reprochaient à l'Église, ils me répon­daient : "Mais tout ce cérémonial, ce rituel, ce pape, ces histoires !" - "Mais alors qu'allons nous faire à ce mariage ? Tout ce cérémonial, ce rituel, ce que vous demandez, ce que vous reprochez, c'est ce que nous allons faire". Il y a beaucoup de gens qui voudraient bien purifier ethniquement pour qu'elle soit quand même plus dégagée des vapeurs désuètes de ces fu­mées d'encens qui continuent à enfumer nos cœurs et nos esprits irrationnels. Vague procès de sorcellerie moderne. Et en même temps, où trouver un bon rituel bien ficelé où l'on peut venir en grande robe blanche, avec des fleurs, des nœuds dans le dos, et tout ce que vous voulez ? Où ? Dans le vote que vous allez ou avez déjà fait aujourd'hui, vous pourriez peut-être demander à nos élus d'inventer un mariage républi­cain entre autres, avec orgue, trompettes fanfare... on serait beaucoup plus tranquille dans l'Église, on aurait à faire avec des gens qui dans un rituel très dépouillé, en maillot de bain donc, ce serait beaucoup plus clair sur la valeur sacrée du sexuel (on aurait peut-être plus de monde quand même, c'est un autre problème !), et puis finalement on aurait des gens "de foi" fiers de notre appartenance à un groupe dont on dépendrait pour sa foi. Cela voudrait dire qu'on n'a pas assez d'esprit critique, et qu'on est donc fragile, et qu'on dépend des autres pour penser. Pour ma part je ne me sens pas dépourvu d'esprit critique, mais je fais confiance au "Credo". Il est pour moi comme l'arche triomphale de ce que Dieu a offert à l'homme. Je n'en comprends pas tous les tenants et aboutissants (la résurrection de la chair il me manque quelques élé­ments pour bien comprendre). Je m'y engouffre tel un enfant, innocemment, avec confiance. J'accepte qu'une partie de mon intelligence ne soit pas complè­tement à la hauteur de ce que dit l'Église, j'accepte qu'elle me dise et me transmette des choses plus gran­des que moi et ça me réjouit, m'apaise et me contente.

Cela fait dix-neuf ans que je fais de l'aumône­rie, comme je l'ai déjà dit ici, et c'est une de mes bles­sures, je n'ai jamais eu aucune vocation en dix-neuf ans d'aumônerie, jamais ! Peut-être que les parents dont les enfants étaient à l'aumônerie sont tous partis maintenant dans des autres sectes et je n'ai jamais "vu" une vocation, et nous sommes maintenant en communauté, sept, non six (j'en ai ajouté un qui n'existe pas), On a toujours été d'ailleurs six ou sept depuis le début. C'est quand même peu, et après, on se plaint que nous ne sommes pas disponibles pour le travail. "La moisson est abondante et les ouvriers trop peu nombreux". Il y a beaucoup de gens qui vou­draient bien qu'il y ait davantage de prêtres mais pas dans leur famille, cela aussi on l'entend. Dans la famille d'à côté, des garçons gentils, bien élevés, sérieux, propres sur eux comme on dit, et qui confessent Jésus-Christ. Il y a un soupçon qui n'est pas uniquement en dehors de l'Église, il est aussi en nous. Nous avons besoin de prêtres, mais nous ne "croyons" pas qu'il faut des prêtres, nous n'y croyons pas ! Il y a un manque de foi dans ce que nous avons à construire ensemble. Le péché est autant à l'extérieur qu'à l'intérieur, sinon on aurait des prêtres. C'est que nous n'y croyons pas !

Bien sûr, le monde moderne n'a pas arrangé les images : quand on était sur un piédestal, bien haut, et qu'on était inaccessible, entouré de sa splendeur, on était l'image parfaite, jusqu'au jour où les gens décou­vraient "le dessous de la soutane" ils chantaient un peu le cantique final, mais maintenant qu'on est à égalité, on n'impressionne plus grand monde, on en énerve aussi plus d'un, on déçoit, on plaît enfin, bref jeu de séduction habituel des hommes et des femmes dans une vie de société ensemble, on est sexué comme vous, drame évident. Vous ne croyez pas qu'il faut des prêtres sinon il y aurait une prière intense dans l'Église, pour des prêtres, pour des religieuses pour des hommes et des femmes de Dieu qui ont soif de la soif des autres. "Donnez gratuitement et vous recevez gratuitement". Est-ce que nous avons soif qu'un autre ait soif ? Évidemment il y a mille façons de gâcher l'éveil de la soif dans l'autre, et c'est vrai que l'Église a essayé mille et une formes qui souvent ont blessé l'autre dans sa propre démarche. C'est vrai qu'il a une sorte de pudeur à laquelle je crois fonda­mentalement en matière spirituelle, et qui est de lais­ser l'autre libre. Je crois beaucoup à ces quelques mè­tres qui séparent la mère de l'enfant pour que l'enfant apprenne à marcher. Si la mère ne lâche pas l'enfant ne marchera pas et ces quelques mètres sont le sym­bole de ce que nous devons laisser à l'autre pour qu'il puisse apprendre à être "en Dieu" et "avec Dieu". Il y a tout un jeu et un compromis de liberté à se donner les uns aux autres, ce n'est pas en s'engouffrant avec Dieu qu'on va convaincre l'autre. Il y a une sorte d'ac­cueil, de la soif de l'autre. Si nous avions soif de la soif de l'autre !

Le problème du sacerdoce ce n'est pas quel­qu'un qui veut (en tous cas, ce n'est pas mon propos) être saint au sens de "un peu mieux que les autres". Pour moi, en tous cas, car on ne peut parler que de ce qu'on vit, je ne peux pas vivre sans m'atteler à cette tâche épuisante, je vous le confie je ne peux pas vivre sans que d'autres à côté de moi vivent de Dieu. Je ne peux pas, j'en crèverais ! Et je pense que quelque chose de mon sacerdoce, de ma vocation, comme la vôtre s'articule là-dessus. Je ne peux pas me passer, et je ne peux pas non plus l'imposer, j'aurais détesté qu'on me l'impose, oui, détesté, donc je ne peux pas l'imposer mais je voudrais qu'on l'entende comme quelque chose de creux en moi qui ne peut vraiment vivre et s'épanouir que si l'autre s'éveille en vérité à ce qu'il est c'est-à-dire à cette soif de Dieu qu'il a peut-être éteinte ou assourdie.

Je suis certain que tout homme réclame Dieu. Auparavant une réponse naissait naturellement qui était liée à cette expérience de la fragilité. Aupara­vant, et c'est peut-être aussi mon expérience de voca­tion, découvrant en soi une sorte de fragilité, non seulement de précarité parce que je sais que je vais mourir, mais à l'intérieur, une sorte de vie fragile, affective, relationnelle, cette fragilité pouvait servir comme de ressort : j'ai besoin de quelqu'un d'autre, pas d'un autre humain, quelqu'un d'autre qui soit à la fois l'explication de ma fragilité, et qui en soit le début et la fin qui pourrait en même temps me l'expliquer, non pas la combler, mais lui donner un sens. Je n'ai connu que Dieu qui dise cela.

Or, tout le monde un jour ou l'autre fait l'ex­périence plus ou moins douloureuse, blessante de sa fragilité de celle de l'autre et de la sienne. Je pense qu'elle est le chemin royal, ce blessé d'amour qui s'ouvre à Dieu, c'est quand même un thème biblique fondamental, le cœur brisé comme dit le Psaume. Actuellement cette fragilité tout autant découverte par chacun de nous, ne s'ouvre plus sur Dieu, sur quelque chose qui transcenderait cela non pas comme une sorte de victoire assurée triomphante, etc, mais sur quelqu'un qui répondrait subtilement à l'intérieur de cette blessure. Les hommes d'aujourd'hui, tout en prenant conscience de leur fragilité, de la violence menaçante qui gît au fond de nos relations, entre na­tions par exemple, nous venons de le vivre avec le Kosovo, et qui aussi et un enjeu de l'Europe, il y a l'enjeu d'une sorte d'unité, et bien cette fragilité ne nous conduit pas spirituellement à baisser les bras et à nous retourner vers Dieu. Qu'est-ce qui nous en em­pêche ? Pourquoi est-ce que cela ne marche plus ?

Alors, on se retourne à la fois vers la science et les convictions, le rationnel tout en sachant que tout cela nous a un peu trompé, mais au fond, et j'en re­viens à ma Rolex, il y a un soupçon indéracinable, profond comme si j'entendais chez les gens que je rencontre et qui sont au seuil de l'Église et de Dieu : "Moi, je ne veux pas me faire avoir, on en a trompé avant moi, beaucoup trop". Alors, j'imagine. Ce n'est pas une réponse, c'est ma prière, qu'on est en train de payer nous à la fin du vingtième siècle, les péchés de nos ancêtres dans l'Église. Pas les apôtres, parce que avec eux, apparemment cela marchait bien, mais un petit peu après, beaucoup après, assez récemment pour nous une sorte de suffisance, d'arrogance. Je ne suis pas bien sûr que ce soit vrai, mais il est possible que nous payions, parce que les gens nous parlent sans arrêt d'avoir été traumatisés par le discours moral de l'Église, par le discours insupportable, qu'on nous imposait d'aller à la messe. C'est étonnant parce que dans ce domaine-là, le discours est absolument sté­réotypé. On a l'impression que toutes les bonnes sœurs avaient les mêmes réglementations les mêmes fouets, etc ... et qu'elles recevaient du Vatican les ordres les plus implacables, sadomasochistes, appa­remment (j'imagine qu'elles sont toutes soignées maintenant). Il y a un péché ancien peut-être d'arro­gance, de suffisance, et il y a un péché aujourd'hui de timidité, d'audace, non pas d'imposer la foi, mais d'oser dire "je ne peux pas faire autrement que d'en vivre". Et Si vous avez l'air de ne pas y croire, vous blessez, vous me fragilisez encore plus que je ne le suis. C'est ma façon à moi de dire, c'est à vous de l'inventer. Mais, forcément il y a une sorte d'urgence incroyable. Vous ne pouvez pas nous laisser six frères dans la communauté, excusez-moi, là c'est le nouveau prieur qui parle, je brandis : "URGENCE" ! On est bien ensemble, on vieillira ensemble, pas de problème ! Seulement, on est un peu trop peu nombreux par rapport au travail que vous nous demandez.

Il y a donc une prière ! Je ne dis pas qu'il faut nous envoyer vos garçons demain matin, 24 rue d'Ita­lie, il y a un numéro de téléphone aussi au cas où vous voudriez le faire, c'est ce qu'on faisait dans le temps dans les monastères. Mais, il y a une prière à l'intérieur de la communauté qui n'est pas assez puissante, pas assez croyante, qui ne saisit pas assez en notre cœur notre volonté, non pas que l'Église soit comme nous voulons mais qu'elle se construise, qu'elle continue, qu'elle vive, qu'elle témoigne, qu'elle soit belle, comme on veut qu'une femme soit belle, entourée d'amour. Je crois que nous n'aimons pas assez l'Église, et que c'est ce manque d'amour qui est de conséquence an conséquence, qui fait que nous sommes à la fois dedans, mais prêts à en partir, prêts à nous en méfier. Je pense que nous sommes beaucoup plus prêts à la méfiance.

Alors, frères et sœurs, franchement, du fond du cœur, remettons-nous à la tâche de cette confiance en l'Église, de ce qu'elle nous apporte, de ce qu'elle nous fait vivre. Redonnons à l'Église des serviteurs, redonnons à l'Église son visage de vie, pour que le monde ne soit pas attaché à la Rolex du Pape. J'aurais préféré que la bouquiniste voie le rayonnement de son visage sur la photo et non pas qu'il portait une Rolex.

Je veux bien faire de l'humour, je suis le pre­mier à en faire, mais cela, c'est désolant qu'elle ait sauté sur son poignet et qu'elle n'ait pas vu que cet homme est animé d'une foi incroyable, la foi dans l'Église. Frères et sœurs, Prions ! prions pour que notre Église soit vraiment notre affaire à tous.

 

 

AMEN

 

 
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