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LA RENCONTRE SUR UN FIL

Ex 19, 2-6a ; Rm 5, 6-11 ; Mt 9, 36-10, 8
Onzième dimanche du temps ordinaire – Année A (12 juin 2005)
Homélie du Frère Yves HABERT

 

L'évangile que nous venons d'entendre nous place dans la mission des apôtres, cette mission qui est celle de toute l'Église, qui est le partage de toute l'Église. Vous avez remarqué comme moi, je l'espère, cette insistance sur les malades, sur certaines maladies, comme la lèpre, d'autres maladies comme la fatigue, la langueur, et puis le terme générique de maladie lui-même pour signifier que cet envoi en mission ne concerne pas une certaine catégorie de malades, mais concerne en fait tous les malades. Cela fait partie de la mission de l'Église. Il y a quelque chose qui nous échappe du mystère de la mission de l'Église si on ignore les malades et la proximité avec eux. Contrairement à Lagardère, "si tu ne vas pas à Lagardère, Lagardère viendra à toi", si nous n'allons pas vers les malades, les malades ne viendront pas à nous. C'est tout le sens de cette mission.

Je voudrais vous partager ce que je découvre dans ce ministère de la visite aux malades à l'hôpital, sans que ce soit un témoignage, mais plutôt, certains accents qui me semblent importants à souligner aujourd'hui, précisément en ce jour où nous accueillons nos frères âgés ou malades parmi nous. La journée des malades dans une paroisse n'est pas une démangeaison annuelle, mais toute l'année, aussi bien à l'eucharistie, qu'aux vêpres et à d'autres offices, toute l'année, nous prions pour les malades. A chaque messe, il y a une intention pour un de nos frères ou une de nos sœurs malades.

Trois petites choses que je voudrais vous partager : la première, c'est le lien des malades au temps, à cet espace temps ; la deuxième, c'est que peut-on dire ? La troisième, concerne le geste à poser.

Il me semble que nos frères et sœurs malades vivent un rapport au temps différent du nôtre. Pourquoi ? Parce que la maladie en les empêchant de circuler, d'avoir une activité, de se déplacer, en quelque sorte, la maladie va concentrer le temps, le ramasser. Ils ont un rapport très étroit avec le temps qui passe. Ils sont liés par la maladie à une pendule qui ne bat pas au même rythme que nous. Et nous, quand on vient voir un malade, il faut passer souvent d'une grande activité à une prise de conscience de ce qui est en train de se vivre dans ce nœud qui se tisse entre une personne et le temps qu'elle vit. Il y a toujours un décalage. J'ai toujours remarqué ce décalage entre ces deux choses. Nous devons nous inscrire dans cette durée qui n'est pas forcément la nôtre, et c'est extrêmement difficile.

Que dire ? Il ne s'agit pas de raconter ses propres malheurs. Ne riez pas … j'ai entendu des personnes visiter des malades et raconter leurs malheurs, ou raconter les malheurs de leur famille. J'appelle cela un manque de savoir-vivre ! Nous ne sommes pas là pour dire que nous souffrons plus ou moins que la personne qui est en face de nous, nous sommes venus là pour compatir, et c'est très différent. De se replier sur ce qui nous arrive à nous bloque notre cœur et nous empêche de mettre en œuvre le début de la compassion. Ensuite, il ne s'agit pas d'avoir un discours sur la souffrance. Le Christ lui-même n'est pas venu expliquer la souffrance. Le Christ n'est pas venu même détruire la souffrance, Il est venu souffrir avec nous. Il n'est pas venu détruire la croix, Il est venu s'étendre dessus dit Claudel (il faut le citer quand même, sinon ce n'est pas valable). Donc, ni raconter ses malheurs, ni raconter des considérations qui nous passent par la tête sur la souffrance, c'est déplacé. Pourtant, il ne s'agit pas de ne rien dire non plus. Il ne s'agit pas d'être là simplement, comme posé là. Il s'agit d'être en éveil, il s'agit de dire avec les yeux, il s'agit quelquefois de poser un geste, il s'agit d'être attentif. Parler au malade de ce qui se vit, parler de ce qui se passe, parler des événements qui bousculent le monde, ce monde qui s'est comme rétréci, non pas de leur faute, mais de la faute de la maladie, ouvrez-les, ouvrez leur existence à tout ce vaste monde. Il ne s'agit non plus de jouer au médecin si on ne l'est pas. Il s'agit d'être profondément habité par la vie de la personne qui est en face de nous. Il ne faut pas le visiter pour Jésus, il faut avant de reconnaître Jésus dans le malade, il faut reconnaître le malade pour ce qu'il est, un malade c'est une personne. Il s'agit d'abord de reconnaître la personne pour ce qu'elle est réellement, si vous voulez un jour, peut-être, avoir la chance d'y reconnaître le Christ. Il y a comme une sorte de préalable : la visite, c'est pour lui, pour elle. "Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement". Il n'y a pas une manière de se collectionner des points pour le ciel. Quand on vient visiter quelqu'un, c'est la gratuité qui est là à l'honneur, il n'y a que cette gratuité. La gratuité c'est le préalable de toute compassion, nous ne sommes pas des mercenaires.

Ensuite, quel geste poser ? La visite, la prière, la communion, l'onction des malades. Je préfère dire onction des malades que "sacrement" des malades, puisque la communion est aussi un sacrement pour les malades. Le viatique, la communion quand la personne s'en va rejoindre son Seigneur. Parenthèse : pour le sacrement des malades, on prévient toujours le prêtre trop tard. On a du mal à s'arracher à une conception qui a prévalu durant des siècles, conception dans laquelle le sacrement est réservé à l'ultime extrémité de la maladie. On a du mal à s'en arracher de cela. Quand la personne s'en va, quand on ne sait plus quoi faire, aussitôt, on appelle le prêtre qui doit prendre son petit vélo et filer à l'hôpital. Alors qu'on aurait pu vivre ce sacrement quelques jours avant, paisiblement, entourés des personnes qui ont connu le malade, avec le malade dans sa conscience, avec éventuellement un soignant qui est présent, cela aurait complètement changé la perspective. On aurait vécu un petit moment de ciel, car ce sacrement est réellement un petit moment de ciel. On prévient toujours le prêtre trop tard, on a peur. On dit souvent : quand vient le prêtre, c'est la mort qui arrive ! Alors que c'est la vie qui arrive, c'est le Christ qui arrive, et on le réserve à l'ultime extrémité, quand vraiment on ne peut plus rien faire d'autre, quand la personne a perdu sa conscience, quand tout le monde est dépossédé de ce qu'on pourrait faire et qu'on assure seulement des soins de confort. Alors que ce sacrement donné quelques jours avant, cela n'aurait pas été un soin de confort, mais c'était participer au mieux-être du malade.

Voilà ! Un certain rapport au temps qui nous oblige à nous adapter, au rythme particulier de celui qui souffre, une parole qu'il faut risquer, qu'il faut oser, un geste qui se propose en étant attentif à ce que réclame à la fois le malade et sa famille, une prière qu'on doit garder au cœur. Nous sommes toujours précédés dans la chambre d'un malade, toujours.

J'aime aussi employer la comparaison du funambule, parce que la rencontre avec un malade c'est toujours la rencontre de deux funambules sur un fil, le malade avec ce qu'il est avec sa souffrance, avec sa vie qui est parfois tellement amoindrie, mais ses yeux qui pétillent encore. Et puis, la rencontre avec celui qui arrive, qui ne trouve pas toujours les mots, qui est très gêné, qui ne sait pas quoi dire, ni que faire. Je crois que c'est la rencontre de deux funambules sur ce fil unique de la grâce, sur ce fil unique de cet envoi en mission, sur ce fil unique de deux baptisés qui se reconnaissent comme fils d'un même Père. Alors, la rencontre est possible.

 

AMEN

 

 

 
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