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L'APPEL EST TOUJOURS GRATUIT

Ex 19, 2-6a ; Rm 5, 6-11 ; Mt 9, 36-10, 8
Onzième dimanche du temps ordinaire – Année A (15 juin 2008)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

"Jésus appela ses douze disciples". Frères et sœurs, cela tombe un dimanche, mais de fait, nous voici ramenés à ces fameuses questions des apôtres, ceux à qui Jésus confie une mission, et à cette question de la place des ministères dans l'Église, plus spécialement ces ministères qui sont directement dans la succession apostolique, le ministère des évêques, et le ministère des prêtres et des diacres que l'on appelle les ministères ordonnés.

En fait, le texte que nous avons entendu tout à l'heure a prêté dans la tradition et dans la pratique de l'Église à un certain nombre de méprises dont la plus claire est celle que j'appellerais le mythe de la vocation personnelle. Au moins depuis cinq siècles, à la faveur d'ailleurs d'une évolution des mentalités dans la culture occidentale, on a considéré que la vocation au ministère (je prends exprès le nom le plus large possible) était une sorte d'appel personnel, de conviction personnelle, de projet personnel. Si on ajoutait une petite dose d'interprétation mystique, on avait l'impression que chacun de ceux qui répondait à la vocation d'être prêtre ou évêque, avait comme une sorte d'illumination intérieure, qu'il se sentait appelé ce qui était une formule assez couramment utilisée : "Je me sens appelé". De même qu'on voulait être conducteur de locomotive ou directeur d'entreprise, ou ferronnier, on se sentait appelé à être prêtre. Entre nous soit dit, cette manière de procéder était extrêmement dangereuse parce que si c'étaient uniquement les critères et les aspirations personnelles qui servaient de base et de fondement à une vocation ministérielle, on pourrait s'exposer aux pires déboires. Après tout, il y en a qui se prennent pour Napoléon, il pourrait y en avoir qui se prennent pour saint Pierre ou pour un des apôtres. Le critère subjectif d'une vocation n'est absolument pas suffisant.

Cette façon d'envisager le problème a fonctionné pendant un certain temps, mais il faut reconnaître qu'aujourd'hui cela ne marche plus beaucoup. Je ne sais pas si parmi les moins de vingt-cinq ans dans cette assemblée il y en a beaucoup qui pourraient dire : je me sens appelé à devenir prêtre. Aujourd'hui, cela se fait de plus en plus rare. C'est d'ailleurs ce qui génère une espèce d'angoisse dans l'Église. On prie pour les vocations mais comme de toute façon on prie pour que des gens se sentent appelés individuellement, je pense qu'on tape un peu à côté de la plaque, et d'autre part, et c'est l'autre danger de la vision subjective du ministère, c'est qu'on a vite fait de considérer que ce sont les autres qui devraient être appelés. Ce n'est pas très difficile de se dire que soi-même on n'a jamais ressenti l'appel. Donc terminé, on passe à autre chose et on trouve un moyen d'insertion sociale et personnelle un tout petit peu plus gratifiant surtout économiquement, je peux vous le garantir.

Cela fait un bon moment que l'on est resté sur un mythe de vocation personnelle et je crois que cela vient d'une lecture parfaitement erronée de l'évangile que nous venons d'entendre. En effet, si l'on reprend les principales articulations de cet évangile, la situation de l'appel et de l'envoi des disciples est tout à fait différente de celle que l'on imagine. Les premiers mots de l'évangile disent ceci : "Voyant les foules, Jésus eut pitié d'elles parce qu'elles étaient fatiguées et abattues". Il dit alors : "la moisson est abondante et les ouvriers sont peu nombreux". Autrement dit, s'il y a appel des disciples, Jésus ne leur demande pas : "est-ce que vous êtes particulièrement séduits par ma personnalité ? " C'est parce qu'il a vu la misère des foules, qu'elles sont comme des brebis sans bergers, et qu'à ce moment-là vient l'image de la moisson, disant : il me faut des moissonneurs. La perspective fondamentale de toute vocation ministérielle c'est d'abord le constat des foules "brebis sans pasteur", et ensuite la reconnaissance de la moisson. Tout cela, vous le remarquerez, c'est la différence : ce n'est pas moi qui décide, c'est Dieu qui veut qu'on moissonne. Même si on l'avait beaucoup critiqué à l'époque, le mot du cardinal Marty disant : "J'embauche", qui avait quelque chose d'un tout petit peu flagorneur et démagogue comme il savait l'être parfois, en réalité ce n'est plus vrai. C'est bel et bien une question d'un projet que Dieu a et au service duquel il appelle des disciples. Le fondement de toute vocation ministérielle, on devrait dire vocation au sens fort et vrai du mot, vocation non pas au sens de conviction intime, mais vocation au sens d'appel, "vocare". C'est donc la réalité même de l'appel qui fonde la réponse de l'individu au ministère. C'est précisément dans la mesure où Dieu reconnaît la tâche objective qu'il y a dans le monde qu'à ce moment-là, il appelle. Qu'ensuite cet appel se traduise par une sorte de mouvement de conversion, d'illumination subjective, je n'y crois pas trop. Mais fondamentalement, c'est le problème d'abord de l'objectivité du champ de la moisson et de la détresse des brebis sans pasteur. La racine même de la vocation ministérielle dans l'Église, c'est le sens de l'Église ! C'est bien cela le drame, on n'a plus le sens de l'Église ni dans sa fragilité et sa détresse, ni comme le projet de moisson du monde. Le vrai problème n'est pas de savoir s'il restera quelques illuminés ou quelques petits apparatchiks comme on en a vu dans les années quatre-vingt-dix, avec le col romain, l'attache case et la rigidité liturgique, pour combler les trous, mais le problème est de savoir si oui ou non on fera face à l'appel et au projet objectif de Dieu sur le monde. C'est quand même là le vrai problème. Tout le reste, c'est de la bouillie pour les chats, même si elle est spirituelle. A ce moment-là on comprend ce qu'est l'appel au ministère. Ce n'est pas une sorte d'itinéraire mystique individuel (il n'y a pas beaucoup de curés mystiques sinon cela se saurait), c'est le fait très concret et réaliste d'avoir découvert que si l'Église est le projet de Dieu, peut-être qu'il y a quelque chose à faire dans ce projet de Dieu ? Je vous signale d'ailleurs, petite parenthèse, que le Christ dit : "La moisson est abondante" et il ne dit pas qu'il faut faire toute la moisson. Nous ne sommes pas dans un politique de rentabilité de plusieurs quintaux à l'hectare ! On est devant la moisson, et Dieu veut la moisson, mais il ne dit pas : je veux absolument autant de moissonneurs que ne l'exige la surface du champ à moissonner. C'est pour cela que le deuxième volet de l'évangile est très intéressant : la moisson c'est le monde, et il choisit douze hommes, et même sur ces douze, il se trompe sur l'un d'entre eux, Judas. Vous me direz que ce n'est pas mal pour un DRH de ne faire que huit pour cent d'erreur dans le recrutement de ses effectifs. Ce n'est pas si mal, Jésus s'en est finalement assez bien tiré. C'est cependant disproportionné. Si on réalise le problème du ministère uniquement par ce qu'il faut satisfaire à la demande, il faut bien se dire que depuis le début, dans l'esprit de Jésus, c'était déjà insuffisant. Ce n'est pas pour vous tranquilliser ou vous dire : tant pis si l'on n'a plus de curés, ce n'est pas le problème. Mais, si l'on voit toujours comme une sorte de point de fixation le problème du nombre des ministres, de ceux qui assument des responsabilités ministérielles dans l'Église comme le problème numéro un, c'est une fausse perspective. La moisson est tout aussi vaste au premier siècle qu'au vingt et unième siècle, et les moyens sont toujours aussi dérisoires. Les trois mille évêques font sûrement moins aujourd'hui que les douze apôtres. La proportion entre les moyens que Dieu choisit et le but qu'il se donne pour moissonner la moisson du monde, sera toujours dérisoire.

Deuxième aspect : si l'on considère que la charge ministérielle doit être mesurée à l'aune de l'efficacité, et que finalement chaque curé et chaque évêque est comme un PDG qui doit gérer son diocèse ou sa paroisse, et obtenir les meilleurs rendements, c'est voué à l'échec d'avance. Le problème n'est pas que l'on doive satisfaire à toute la demande, nous ne sommes pas là dans une économie libérale et capitaliste. On n'a pas à satisfaire à la demande, on a à travailler à la moisson. Il y a une autre parabole qui est tout à fait complémentaire : si on n'a travaillé qu'une heure, c'est bien. Ce n'est pas une incitation à la paresse, mais ce n'est pas travailler plus pour gagner plus ! On ne peut pas mettre la question du ministère et des vocations comme uniquement un problème d'utilité ou de rentabilité publique de la religion.

Le troisième aspect du problème des ministères consiste en l'appel nominatif. C'est assez remarquable, surtout chez Matthieu, la liste est comme rajoutée à ce moment-là pour bien montrer que les apôtres sont choisis et désignés nommément au moment même où Jésus va les envoyer en mission. On marche là sur la corde raide : d'une part, ce n'est pas une vocation intérieure, ce n'est pas moi qui m'impose dans le champ de la moisson en disant : j'ai un merveilleux coup de serpe … non, c'est moi-même qui suis pris par le maître de la moisson comme un maître de domaine embauche les moissonneurs tous les matins en fonction des besoins et d'autre part, l'autre répond nommément. On ne peut pas dire que le ministère dans l'Église se réduit à des côtés purement fonctionnels que n'importe qui peut faire. A partir du moment où il y a ministère, il y a responsabilité personnelle. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle, aujourd'hui encore il y a toujours une ordination soit presbytérale, soit épiscopale. Qu'est-ce que cette ordination ? C'est le moment où l'on appelle "un tel". Ce n'est pas quelqu'un qui fait labelliser son propre désir de pouvoir ecclésiastique, c'est Dieu qui lui dit : "toi, Claude, tu seras chargé de la moisson dans le diocèse d'Aix". A partir du moment où il y a appel, cet appel est personnel. Mais à partir de ce moment-là l'élément personnel s'inscrit dans la tâche objective à faire et non pas l'inverse. Si l'on y réfléchit, c'est logique. Si quelqu'un se présente devant le DRH en disant : vous avez une entreprise qui a le projet de faire des souliers, mais moi, je viens me faire embaucher parce que j'ai le projet de réaliser des chaussettes. Je pense qu'il y a un tel décalage entre le projet de l'entreprise et celui qui propose sa candidature, que le DRH comprendra immédiatement que cela ne convient pas.

Ici, c'est la même chose. C'est vrai qu'on est appelé personnellement, et c'est vrai que chaque prêtre, chaque ministre répondra personnellement devant Dieu de la tâche qui lui est confiée. Mais ce n'est pas d'abord son idée personnelle, ses projets et ses satisfactions personnelles qui sont le critère du ministère, mais c'est la réalité objective de la moisson à faire.

Reste un dernier problème : pourquoi Jésus n'en a-t-il appelé que douze, ou dans d'autres cas, on dit : quelques-uns ? En fait, tout le monde est invité à travailler à la moisson. Il faut bien comprendre que c'est le côté difficile de l'interprétation de cet évangile, à la fois, il s'adresse aux douze, mais en réalité, il s'adresse au peuple de Dieu tout entier. C'est la moisson qui doit répondre à l'appel du maître pour que tout le monde se mette à la moisson. Pourquoi Jésus les appelle-t-il ? Je crois qu'une des clés, c'est la dernière phrase de l'évangile que nous avons entendu et qui conclut ce petit ensemble de l'envoi des disciples en mission. Ce serait plus flatteur si aujourd'hui encore on pouvait avoir tous les critères que Jésus dit : guérissez les malades, imposez les mains, et tout le monde ira mieux, apparemment, cela ne marche pas. La dernière consigne est la suivante : "Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement". Je pense que c'est un des critères absolus du ministère aujourd'hui.

Si la condition du ministre dans l'Église est une réponse à un projet de Dieu, et c'est assez difficile à faire comprendre, ce n'est même pas le pape qui est responsable de l'Église. Cela peut paraître bizarre, le pape est responsable de sa fonction et du service qu'il doit rendre par rapport à l'Église, mais il n'est pas responsable de l'Église. Le seul responsable de l'Église, c'est le Christ, le seul maître de la moisson, c'est le Christ. Pas plus le pape que le patriarche de Constantinople, il n'y a pas de responsable de l'Église sur la terre au sens de porter la responsabilité du peuple comme tel. La seule responsabilité qu'on a c'est de répondre au projet du Christ et d'entrer dans ce projet. Ensuite, c'est disproportionné. On n'arrivera jamais à dire au Christ : la moisson est abondante, combien de divisions ? Il n'y a pas de divisions ! Le seul chemin est de témoigner de la gratuité. Celui qui exerce un ministère sait qu'il a été appelé gratuitement. Il n'y a pas de raison humaine qui justifierait une certaine supériorité d'avoir été appelé au ministère ou pas. Il y a beaucoup de paroissiens infiniment plus intelligents et plus généreux que leur curé. C'est bien connu même si on ne le rappelle jamais dans les sermons, mais il faut en être parfaitement conscients. Donc, ce n'est pas une question de générosité ou de qualification humaine. C'est une question d'appel : il faut travailler pour la mission.

On a reçu gratuitement l'appel. Par conséquent, de quoi doit-on témoigner ? C'est de la gratuité de l'appel pour tous. Le thème premier d'un ministère quel qu'il soit, c'est d'être le témoin de la gratuité qu'on a reçu et de la gratuité offerte à tout le monde. Particulièrement dans le cas de l'envoi en mission dans l'évangile de ce jour, cette gratuité est très significative. Ces apôtres connaissent déjà la joie du Royaume qui est inauguré par le Christ, ils en sont les bénéficiaires gratuits. Pourquoi Pierre et Jean et Jacques plutôt que d'autres qui circulaient dans le cercle autour de Jésus ? on n'en saura jamais rien,peut-être que Dieu le sait. Par conséquent, lorsque le Christ les envoie en mission il leur demande d'être les témoins et les propagateurs de cette même gratuité.

Je pense qu'on pourrait assez bien définir la fonction ministérielle dans l'Église, prêtres, évêques et diacres, en disant que ce sont des espèces de surgénérateurs de la gratuité divine. Ce sont eux qui, sans cesse, au cœur même de l'Église, rappellent que tout fonctionne sur la gratuité. C'est pour cela que c'est très difficile à penser l'Église. Toutes les sociétés humaines, certes, peuvent avoir des moments de gratuité, de fête, de générosité, cela arrive, mais en général, c'est quand même la dure loi de l'offre et de la demande qui fait fonctionner les sociétés humaines. Dans l'Église, ce n'est pas le cas. Dans l'Église, c'est la gratuité de bout en bout. Vous avez été appelés gratuitement, et vous devez témoigner gratuitement de cet appel, et vous devez rappeler à vos frères la gratuité même de l'appel et du don de la grâce qu'ils ont reçu.

Frères et sœurs, je voudrais simplement que ces quelques réflexions vous aident à la fois à mieux situer le rôle de ceux que Dieu a choisi comme ministres, serviteurs de vos assemblées et en même temps, de mieux réfléchir aussi sur les problèmes fondamentaux qui se posent aujourd'hui à la vie de l'Église. Dans cette moisson nous sommes tous appelés, et vis-à-vis des ministères contrairement à ce qu'on pense, il n'y a pas que ceux qui sont ministres qui sont responsables des ministères dans l'Église, mais c'est une responsabilité de toute l'Église elle-même et de toute la moisson.

 

AMEN

 

 

 

 
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