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JEAN-BAPTISTE, L'INVENTEUR DU BAPTEME

Is 49, 1-6 ; Ac 13, 22-26 ; Lc 1, 57-80
Douzième dimanche du temps ordinaire – année B (24 juin 2018)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Le texte qui suit retranscrit l’homélie qui a été donnée à la messe du soir de la fête de Jean-Baptiste. Il explique le sens même du geste du baptême. Le matin, il n’y avait pas eu d’homélie car le frère Daniel avait proposé que le geste du baptême des deux enfants Carla et Charlotte joue lui-même le rôle d’homélie.

 

« Que sera donc cet enfant ? » C’est la question que se posent les parents et l’entourage de Jean-Baptiste à son sujet. Cet enfant a effectivement été quelqu’un de singulier. De telle sorte que Jésus Lui-même a dit que parmi les enfants des femmes, il n’y en avait pas eu de plus grand que Jean-Baptiste. Nous voilà donc avertis, ce n’est pas un cas ordinaire. Cet enfant, un enfant de vieux comme on dit de façon populaire, cet enfant-là a apporté dans l’histoire de l’humanité quelque chose d’absolument décisif.

Or, la plupart du temps, on ne lui reconnaît pas ce qu’il a apporté. En effet, tout le monde parle de Jean le Baptiste, mais tout le monde croit que le baptême est une chose que Jésus Lui-même a inventée, or c’est l’inverse : celui qui a introduit, innové du point de vue de ce rite qui est devenu pour les chrétiens le rite initiateur fondamental, ce n’est pas Jésus Lui-même, puisque Jésus est allé au devant de Jean et lui a demandé de se faire baptiser par lui. Il y a ici quelque chose d’assez mystérieux : comment se fait-il que Jean, le fils de Zacharie et d’Elisabeth, qui est l’inventeur du baptême, ait pour ainsi dire été dépossédé de sa véritable invention au sujet de Celui qui l’a rendu célèbre en disant : « Voyez, c’est lui le plus grand des enfants des hommes ». C’est mystérieux.

Je voudrais attirer votre attention sur le geste du baptême que Jean-Baptiste a inventé – c’est d’ailleurs pour cela qu’il s’appelle Jean-Baptiste, le plus souvent on n’y pense plus, mais c’est Jean en tant qu’inventeur du baptême. Baptiste veut dire en quelque sorte "professionnel du baptême". Pourquoi donc ce geste ? Cela a dû être un geste assez frappant, pour que Jésus Lui-même ait jugé nécessaire de le reprendre et de demander à ses disciples de le renouveler pour tous ceux qui voudraient croire en Lui. C’est une chose tout à fait étonnante – qui a dû d’ailleurs embarrasser la communauté chrétienne primitive : Jésus reprend un geste qui n’est pas de Lui mais qui va devenir la marque fondamentale que l’on devient son disciple et qu’on appartient à son Eglise. Et cependant, ce n’est pas Lui qui l’invente.

Alors, frères et sœurs, j’aimerais vous faire un peu réfléchir sur ce problème-là à partir de votre propre expérience, si vous avez vous-mêmes eu des enfants et si vous avez décidé de les faire baptiser. En général, les considérations ne sont pas allées beaucoup plus loin que la tradition familiale et la nécessité de régler l’affaire le plus vite possible, d’autant plus qu’à certains moments, l’Église introduisait une certaine contrainte en laissant entendre par exemple que si l’enfant n’était pas baptisé dans les huit jours, le baptême serait moins festif, qu’on ne sonnerait pas les cloches etc. Cela s’expliquait généralement par une mortalité infantile autrefois élevée, et l’on voulait absolument que les enfants soient baptisés en cas de malheur. Cela n’a pas été nécessairement une bonne pastorale parce que finalement on a fait du baptême une sorte de rite de protection, alors que c’est absolument l’inverse. De quoi s’agit-il ?

Le baptême, dans aucune religion, n’a jamais été un rite initiatique, un rite de commencement. Tout au plus, le fait d’aller se plonger dans l’eau était un rite de purification, c’est tout. Par exemple, à l’époque de Jésus et de Jean-Baptiste, la communauté des Esséniens, installée au désert au bord de la Mer Morte à Qumran, avait dans son périmètre une sorte de collection incroyable de piscines, avec des escaliers, des gradins qui manifestement n’étaient pas des citernes, mais des bacs pour se purifier à propos de tout et de rien. A ce moment-là, le rite lui-même était classique, comme Jésus le note à propos des pharisiens qui se lavent les mains avant de faire la cuisine : le rite habituel était de se laver. Or, qu’invente Jean-Baptiste ? Il invente le rite de plonger, qui n’est pas un rite de lavage et de purification, mais littéralement c’est un plongeon. C’est cela que veut dire baptiser. Par exemple, en Grèce, quand un navire coule, on dit en grec qu’il "se baptise", c'est-à-dire il coule, il plonge dans l’eau.

Ici, quand des gens viennent écouter la parole de Jean-Baptiste, il leur dit : « Je vais vous plonger dans l’eau ». Autrement dit, ce ne sont pas les gens eux-mêmes qui décident de se purifier, c’est Jean-Baptiste qui leur dit : « Je suis au bord du Jourdain, venez, plongez, et vous allez recevoir une sorte de don spécial pour vous préparer à la venue du Royaume ». Entre un bain qu’on prend volontairement et un bain forcé qui est le baptême puisqu’on plonge, c’est toute la différence, toute la nouveauté de la tradition chrétienne qui s’impose. En effet, ce geste du baptême vient d’un autre, un prophète, un annonciateur, qui dit : « Si vous voulez accepter d’être à l’écoute de la parole que je vous propose, il faut vous jeter à l’eau ». C’est littéralement cela : le baptême n’est pas du tout, d’abord, une sorte de rite de purification, c’est littéralement se jeter à l’eau, c’est-à-dire accepter que, tout à coup, par une sorte de mouvement de bascule, notre existence jusque-là parfaitement inscrite dans le monde, soit comme projetée par l’autre, celui qui nous y invite, le prophète, le baptiseur, le baptiste, dans une dimension nouvelle, symbolisée par l’eau – qui n’est pas notre milieu naturel : lorsque nous sommes ainsi projetés, baptisés, plongés, quelque chose de nouveau s’ouvre en nous.

Frères et sœurs, c’est véritablement une nouvelle conception de la religion. Dans les religions traditionnelles, quand on fait des rites, on reproduit ce qu’ont fait les ancêtres, on se plie à la volonté, à l’organisation, à la grammaire du rite. Dans le rite du baptême, qui malheureusement n’a plus maintenant la même force que ce qu’il pouvait avoir quand les gens étaient baptisés dans les premiers siècles de l’Église, c’était littéralement la personne qui était pour ainsi dire projetée vers un avenir, vers une sorte de mode d’exister nouveau, sur lequel elle n’avait aucune prise. C’est ce que Jean-Baptiste disait : « Il vient quelque chose, une nouvelle présence de Dieu, et pour vous y préparer, il faut faire ce rite, signe d’une sorte de disposition, de disponibilité à toute épreuve pour ce qui va arriver ». Si bien que d’une certaine manière, Jean-Baptiste est le premier qui a pu dire que la véritable manière de répondre religieusement au don de l’existence, était de nous jeter hors de nous-mêmes dans une réalité que nous ne maîtrisons pas et qui est symbolisée par l’eau. L’eau était une réalité terrifiante, mortifère, et Jean-Baptiste prit volontairement ce geste paradoxal, provocateur, pour dire à ceux qui venaient écouter sa parole qu’ils ne pouvaient pas se contenter d’un enseignement, d’un certain nombre de règles de vie, il fallait qu’ils se jettent à l’eau. Voilà pourquoi sans doute Jésus a apprécié ce geste, et a voulu l’intégrer dans son message et sa manière de former ses premiers disciples. Il a vu et a reconnu dans le travail du Précurseur, Jean-Baptiste, l’amorce de ce qu’Il voulait faire Lui-même : projeter ce qu’est chaque homme dans un avenir qu’il ne maîtrise pas, exposer chaque homme à une rencontre de Dieu dans laquelle tout n’est pas prévu ni cadré.

Frères et sœurs, si Jean-Baptiste est si grand dans la tradition chrétienne, c’est essentiellement pour cela. Il est vraiment celui qui a pu, dans un geste extrêmement simple, évoquer dans le cœur de ses contemporains que désormais, l’attitude religieuse n’allait pas continuer dans la répétition éternelle du même, aller sacrifier les moutons, les bœufs et tout ce que vous voudrez à Jérusalem, mais que c’était désormais le geste par lequel on plonge dans ce milieu nouveau qu’ouvrent la rencontre de Dieu et la venue du Christ. Cela a une conséquence bien définie pour chacun d’entre nous. Pour ceux qui sont parents ou qui vont l’être, il s’agit d’abord de retrouver le sens véritable du baptême. Quand on baptise, on ne dit pas : « On fait ce qu’on a fait pour ton grand frère, ton grand-père, ton arrière grand-mère… et on continue le rite familial pour que cela dure le plus longtemps possible ». En fait, le baptême n’a rien d’un rite conservateur, c’est même l’inverse. Le baptême est le moment où quelqu’un, un enfant, celui qu’on porte avec le plus d’attention, de délicatesse, de tendresse possible, est exposé littéralement à un avenir qu’il ne peut pas maîtriser. Et c’est cela le sens même du baptême, et l’acte même de baptiser.

Alors frères et sœurs, que cette fête de Jean-Baptiste – patron de notre paroisse – réveille en nous le sens authentique de notre baptême : nous n’avons pas été plongés dans le formol, mais dans l’eau vive ; nous avons été plongés dans ce milieu qui nous ouvre à une dimension nouvelle de l’existence, non pas simplement fossilisée dans ses comportements religieux. Par ailleurs, à ceux et celles que nous rencontrons, sur le chemin du baptême et son accompagnement, nous devons dire aujourd'hui, dès maintenant, que s’ouvre un avenir.

Une petite réflexion pour terminer : vous comprenez pourquoi l’Église n’aura pas hésité à pratiquer le baptême des petits enfants, même s’il est une réponse de foi et que le petit enfant n’est pas capable de la donner – l’Église l’a toujours su et reconnu. Au moment de l’accueil d’un enfant dans une famille, en reconnaissant que cet enfant est ouvert à un avenir, qu’y a-t-il de plus grand et de plus beau que de lui dire : « L’avenir auquel tu es appelé et qui s’ouvre à toi est infiniment plus grand que tu ne crois, et le geste que nous faisons pour toi, c’est vouloir que tu sois toujours ouvert à cet avenir et à cette rencontre de Dieu » ?

 
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