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PRENDRE SA CROIX

Za 12, 10-11 ; Ga 3, 26-29 ; Lc 9, 18-24
Douzième dimanche du temps ordinaire – Année C (21 juin 1998)
Homélie du Frère Bernard MAITTE

 

Entendez-vous ? Prendre sa croix, c'est ce que, par cette belle journée qui commence notre été, l'Ecriture nous dit. "Prendre sa croix" et "Celui qui veut sauver sa vie la perdra, celui qui la perd ou qui la donne à cause du Christ la sauvera".

Frères et sœurs, si nous voulons être chré­tiens, cela signifie que nous voulons suivre le Christ, et l'Evangile nous dit les conditions pour suivre le Christ : c'est prendre sa croix. Il n'est pas facile au­jourd'hui d'annoncer une telle parole : prendre sa croix, ce n'est jamais évident. Les chrétiens, depuis la mort et la Résurrection du Christ, butent sur cette parole et ont des difficultés justement, c'est-à-dire ce que l'on doit faire de cette croix qui finalement est bien encombrante, d'abord tout simplement parce que dire que le Fils de Dieu, le Dieu de la Vie, meurt, c'est déjà paradoxal, que Celui qui est éternel connaît cette temporalité où la limite même, la dernière, celle que l'on ne peut pas déplacer est celle de la mort, et pas n'importe quelle mort, une mort qui ostensiblement est une mort déchirante, une mort qui est un passage par la Passion, c'est-à-dire par la souffrance, et puis une mort diffamante : mourir aux yeux de tous, comme un vulgaire bandit ou assassin.

Jésus est le premier à être encombrant par sa croix dans la vie des chrétiens. Il n'était pas évident pour les apôtres de s'entendre dire que, pour suivre le Christ, il fallait prendre sa croix. "Qui es-Tu ?" "Eh bien Tu es le Christ, l'Oint, le Choisi, le Fils de Dieu, le Messie, Celui qui finalement correspond aux at­tentes d'Israël, Quelqu'un qui a le pouvoir de rétablir Israël dans sa gloire et sa puissance, Quelqu'un en qui l'on peut faire confiance, sur qui l'on peut s'ap­puyer, que l'on peut suivre", parce que si on pense qu'Il est le Messie, alors s'Il est l'Oint de Dieu, le Choisi de Dieu, alors Il apporte forcément la gloire, la vie. Et c'est l'annonce de la Passion. Mais cette Pas­sion ne s'arrête pas simplement au Christ, c'est aussi pour chaque chrétien. "Moi, Je vais mourir, Moi Je vais souffrir, Moi J'entre dans la passion, mais vous aussi vous irez, vous devez prendre votre croix".

L'Eglise, c'est vrai, a été toujours bien en­nuyée du coup pour se situer par rapport à la croix. Et il suffit de regarder, nous dit-on, l'Eglise d'Orient et l'Eglise d'Occident pour voir combien cette même et unique Eglise, comme le dit si bien Jean-Paul II, eh bien selon qu'elle est plutôt vers l'Orient ou plutôt vers l'Occident, a tendance à regarder vers le Soleil levant, vers l'Orient, le Christ ressuscité dans la puis­sance du matin de Pâques, ou plutôt vers l'Occident, vers le crépuscule, et voir les ténèbres de la croix.

Mais, frères et sœurs, on ne peut pas partager le lever et le coucher du soleil. Les deux sont néces­saires pour que s'opère la Rédemption, pour que s'opère le salut. Et même si les différentes spiritualités dans l'Eglise ont essayé aussi de se situer par rapport à ce mystère de la croix, on aura noté au cours de l'histoire, combien il y en a qui ont promu une sorte de spiritualité qui consistait à trouver le sens de sa vie uniquement dans la souffrance et dans la croix, uni­quement dans la ténèbre, à valoriser l'aspect dramati­que et l'aspect noir de ce que la croix révèle, mais c'est un dolorisme dangereux. Et puis d'autres ont préféré tout simplement nier la croix, l'oublier, la lais­ser de côté, et finalement ne faire de l'existence chré­tienne qu'une sorte d'image pieuse d'une espèce d'as­piration vers le haut que seule la Résurrection, et en­core à la limite, pouvait signifier. C'est un contre pou­voir de libération qui alors surgit mais amène à une impasse. Mais qu'on le veuille ou non, que l'on tombe d'un côté ou de l'autre, cela signifie qu'on se situe toujours par rapport à la croix, que l'on s'y précipite tellement qu'on transforme l'objectivité de la croix en notre propre vie subjective porteuse tout simplement de tous les malaises de notre existence, ou qu'au contraire on y échappe ou qu'on la rejette. C'est tou­jours la révélation (c'est le cas de tous les extrêmes) de la même réalité difficile, à y faire face. Et pourtant aujourd'hui il nous faut prendre la croix. C'est que l'Eglise a toujours symbolisé, ne serait-ce que dans son architecture, dans sa liturgie. Regardez les douze piliers, symboles des douze apôtres, marqués de la croix, chacun des apôtres l'a prise pour lui-même, c'est la fondation de cette Eglise. Regardez la croix que l'on amène en procession, qui est plantée devant l'autel, devant laquelle on dépose des fleurs, regardez l'autel lui-même qui est marqué des cinq croix, signes des plaies du Christ. Regardez notre liturgie, nous l'avons commencée par le signe de la croix, nous la terminerons par le signe de la croix.

Frères et sœurs, l'Eglise aussi nous engage à prendre notre croix. Mais prendre sa croix dans notre monde, ça n'a quasiment plus de sens, parce que la croix nie notre aspiration au bonheur, la croix nie toute l'aspiration et tous les désirs que nous portons, nous ne devons pas être malsains aujourd'hui, en voulant glorifier la croix ou disant que le chrétien doit prendre sa croix. Mais en même temps dans le monde si perfectionné qui, plein de lui-même, si sûr de ce qu'il fait, ce monde se rend bien compte qu'il ne peut échapper à une sorte de fragilité, à une légère défail­lance de notre univers. Ah ! simplement la croix.

Frères et sœurs, il nous faut prendre notre croix. "Vous voulez prendre votre croix, vous l'avez, vous ne voulez pas prendre la croix, vous l'aurez". On ne choisit pas, on ne peut qu'accepter de la prendre. Quelque part elle est aussi omniprésente à ce monde que l'univers lui-même est rempli de la vie, mais dès lors que l'univers est rempli de la vie, cette vie est voilée par une fin : la mort, dès lors qu'on veut connaître la puissance de ce monde et de la création, il y a cette limite. Oui, on ne choisit pas sa croix, on ne choisit même pas d'avoir une croix, on la subit. Et personne n'y échappe. Je crois que c'est ce que dit saint Paul lorsqu'il dit : "il n'y a plus ni juif ni païen, il n'y a plus ni homme libre ni esclave, il n'y a plus ni homme ni femme". saint Paul serait-il aveugle ? Il y a toujours des catholiques et des gens d'autres religions, il y a toujours des esclaves de la société et des hommes plus libres, il y a toujours des hommes et des femmes, on pourrait dire, Dieu merci ! dans le contexte uniforme de notre monde.

Ce que saint Paul proclame, il ne nie pas la réalité, l'égalité de tous devant le mystère du salut. La vraie égalité, c'est celle de chacun face à la vie, et donc face à la mort, face à la naissance, donc face à la croix. C'est ce que dit saint Paul, personne n'aura à la fois la possibilité de maîtriser cette vie et donc de posséder ou de maîtriser la mort, parce que tout le monde affrontera un jour ou l'autre la souffrance, la Passion, la mort et la croix. Et même si nous paraissons les hommes les plus heureux de l'univers, la dernière chose à accomplir dans notre c'est notre mort, c'est donc de passer par la croix.

Frères et sœurs, même si nous ne croyons pas que notre vie puisse connaître la croix, il n'empêche qu'en fait elle est là, présente toujours, et il n'y a pas une croix plus grande ou plus petite qu'une autre, il n'y a pas une croix plus belle ou moins glorieuse qu'une autre. Il n'y a que toujours la solitude d'un être qui fait face à la difficulté d'être, et je dis bien : d'être, parce que Celui qui donne sens à notre croix et qui en révèle finalement la véritable symbolique et signifi­cation, c'est le Christ. C'est quand même étonnant que, posant une question sur son identité : "pour vous qui suis-Je ?" Il annonce ensuite que le Fils de l'Homme va mourir. Il demande qu'on se taise sur son Messianisme, sur le fait qu'Il soit Christ pour qu'on dise qu'Il est homme et qu'Il va subir la Passion et mourir sur la croix. Parce qu'Il veut dire que, désormais vous aussi vous allez prendre votre croix, parce que c'est là que vous allez comprendre qui vous êtres, non pas que ce soit du masochisme, mais si l'on comprend et si l'on vit et si l'on sait qui l'on est, alors on fait forcément face à une croix, et cela nous suffit d'en avoir une. N'en inventons pas d'autre. Pourquoi ? tout simplement parce que la croix, c'est le moyen pour le Christ d'entrer en relation avec tous, d'accorder à tous son salut, que tous soient touchés par le mystère de sa Vie, autant dire par le mystère du don qu'Il veut faire à chacun, de ce qu'Il est, de son Amour. Or précisément qu'est-ce que notre croix ? Notre croix, c'est le fait de vivre les uns avec les autres, ou l'un pour l'autre. La croix que nous portons et que nous devons prendre, c'est la relation, c'est la communication, c'est la communion, ou c'est l'amour.

Ne me dites pas que vous êtes un monde à part qui n'est jamais entré en communication avec personne d'autre. La présence de quelqu'un ou son absence, c'est cela la croix que c'est une relation. L'amour que l'on porte à quelqu'un ou au contraire l'incapacité à aimer quelqu'un, c'est cela la croix de chacun d'entre nous. La possibilité de creuser de plus en plus profondément dans la vie de quelqu'un, ce qu'il est, ce que nous aimons, ce que nous voulons de lui, ou l'impuissance à lui venir en aide, ou l'incapa­cité à pouvoir dire quelque chose, à pouvoir même ouvrir un tant soit peu un semblant de réalité commu­nicative avec lui. Voilà ce qui constitue la croix de chacun d'entre nous.

Frères et sœurs, vous avez certainement pris votre croix parce que certainement vous avez aimé ou vous n'avez pas aimé. Vous avez compris, ou vous n'avez pas été compris. Vous avez donné ou l'on vous a refusé. Et c'est cela prendre sa croix. Quel être vi­vant, chrétien ou pas, ne serait-il pas intéressé, mais surtout touché par le fait même que notre croix à prendre, à nous charger, c'est bien de faire face à au moins une personne qui peut nous dire simplement qu'elle nous aime et que c'est dans ce principe de re­lation qu'on trouve en même temps toutes les joies, tout le bonheur, et paradoxalement toute la détresse et toute la souffrance. Que ce soit dans notre famille, que ce soit dans la société, que ce soit dans la relation humaine tout simplement, avoir trop aimé quelqu'un qui vous quitte en vous laissant seul, voilà une croix qui ne s'invente pas. Avoir un enfant ou des enfants qui ont pris tellement de distance avec vous que la communication ne peut plus exister, voilà une croix qui ne s'invente pas. Ou bien encore n'avoir jamais reçu dans son cœur ou dans son corps la présence de l'autre et vivre le vide, la solitude et le silence, voilà une croix qui ne s'invente pas. Elle est à prendre, on y fait face.

Le Christ, reprenant simplement la parole du prophète Zacharie, dit : "ils regarderont vers Celui qu'ils ont transpercé, et ils feront sur Lui une lamen­tation comme on la fait sur un Fils unique. Et là ils verront la source de Vie couler". Oui, frères et sœurs, le Christ ne vous dira rien de la souffrance, Il ne vous dira rien de la mort par des mots ou par une explica­tion, Il y aura un cri, puis le silence. Et saint Jean nous dira simplement : "Il a été transpercé, et de son Cœur ont jailli de l'eau et du sang". Le Christ dit simplement à ce monde de toute façon crucifié : "la croix n'a pas de sens, c'est le don qui a un sens. Si Je meurs, si Je souffre, si Je prends ma croix, c'est parce que Je crois que là encore le don est possible. Quand il n'y a plus relation avec vous, les hommes, qui Me rejetez, quand vous niez la capacité de Dieu à vous sauver, quand vous faites du Christ un Messie politi­que, Je vous dis mon humanité à travers le don sur la croix". Il laisse couler de l'eau et du sang pour dire à chacun d'entre nous que, quand nous avons pris notre croix, nous avons accepté aussi, dans le silence et dans la mort, que cela puisse être encore une parole d'espérance et de don pour le monde et son salut.

 

 

AMEN

 

 
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