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N'AYEZ PAS PEUR DE LA VÉRITÉ

Jr 20, 10-13 ; Rm 5, 12-15 ; Mt 10, 26-33
Douzième  dimanche du temps ordinaire – Année A (20 juin 1999)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


 

Frères et sœurs, je crois qu'il n'y a pas de phrase de l'évangile qui aujourd'hui, puisse nous faire plus peur que celle-là. La peur que la vérité soit connue, la peur de ce que le privé passe dans le public, la peur de la violation de l'intimité, la peur des "paparazzi" et de l'indiscrétion des journalistes, la peur que ce que l'on a fait ou pensé soit su ou connu, la peur du scandale. En réalité, ce principe qui est peut-être d'origine de sagesse populaire, "tout ce qui est voilé sera dévoilé", est quelque chose qui fait peur. Parce que je crois qu'il faut le dire : nous avons peur de la vérité. C'est le constat ! Nous avons peur de la vérité, non pas simplement quand elle est étalée publiquement, mais nous avons peur de la vérité même en face de nous-mêmes. Nous acceptons diffi­cilement de voir que telle ou telle chose, que telle ou telle réalité, telle ou telle manière de penser est vrai­ment nôtre. Il n'y a pas que devant les tribunaux que se passe la scène de l'aveu, elle se passe aussi à l'inté­rieur de nous même ou elle ne se passe pas ! Nous avons peur d'une certaine manière de la vérité de ce que nous sommes.

La plupart du temps, nous interprétons cette phrase de l'évangile comme une menace en nous di­sant : "Je me tiens à carreau parce que je ne veux pas que la vérité de moi-même soit étalée au grand jour". C'est une sorte de visage de contrainte presque totali­taire de la vérité qui finalement paralyse, et c'est peut-être pourquoi aujourd'hui on a pris cette espèce de consensus dans nos sociétés modernes : chacun gère le jardin secret de sa vérité privée, essaie d'en garder les limites et les bornes et s'arrange de toutes ses forces pour protéger ce jardin secret pour qu'il n'arrive ja­mais au grand jour. Ainsi, finalement, nous avons un comportement vis-à-vis de la vérité qui relève essen­tiellement de la peur.

Or, le texte de l'évangile d'aujourd'hui dit exactement l'inverse : "N'ayez pas peur !" Vous vous souvenez, c'est ce que Jean-Paul II avait dit au début de son pontificat. Et là, le Christ le dit précisément à propos de la vérité :"N'ayez pas peur, de toutes fa­çons, la vérité se fera !" Par conséquent, il ne s'agit pas de craindre la vérité, au contraire il s'agit de ne pas en avoir peur parce que la vérité se fera.

Évidemment vous allez me rétorquer : "Oui, on voit bien cela de temps en temps, dans les scanda­les politiques, etc ... alors la vérité se fait". Oui et non, car qui fait la vérité ? Parce que le problème est là. Si nous avons tellement peur de cette phrase, c'est parce que nous sentons obscurément que nous avons peur, surtout dans un monde comme le nôtre où les instruments de propagation je ne dis pas de la vérité, mais du discours, sont tellement forts et tellement puissants qu'il est bien facile, ne serait-ce que par la répétition toutes les huit minutes à France-Infos, de faire valoir quelque chose comme vrai parce qu'on l'a dit à la radio ou à la télévision.

Nous avons peur du discours. En réalité, nous avons peur de la parole et du "n'importe quoi", et nous avons peur de ces moyens redoutables qui permettent de faire passer pour discours vrai ce qui souvent est inexact, approximatif, ou mensonger ou carrément en-dehors du sujet inventé et fictif.

C'est là que nous touchons le cœur même de l'Évangile d'aujourd'hui. Quand Jésus dit : "N'ayez pas peur, ce qui est caché sera dévoilé, connu", que veut-il dire ? Il veut dire au fond ceci qui ne devrait pas nous faire peur : c'est que lui-même prend en charge, parce qu'il est le Verbe de Dieu, la Parole de Vérité. Il prend en charge de faire venir la vérité sur la terre. Et c'est le grand enjeu de l'Église maintenant qu'elle aborde ce troisième millénaire. J'aurais plutôt tendance à penser que la manifestation de la charité dans l'Église a assez bien passé dans les réflexes de la société moderne. Tout ce qu'on appelle les organis­mes humanitaires, les O.N.G et tout le reste, finale­ment n'est que la forme sécularisée, parfois un peu détournée, il ne faut pas trop chercher dans les coins, mais c'est la forme sécularisée du message de la cha­rité comme l'évangile l'a annoncé. Et donc, de ce point de vue-là, on sent bien que nous-même, nous n'avons pas trop de leçons à donner dans ce domaine, comme si nos sociétés modernes avaient enfin assi­milé, au moins dans sa première manifestation, les élans de générosité, de sympathie de compassion, un peu à la Rousseau si vous voulez, on a assimilé une certaine partie de la parole évangélique.

Mais, sur la vérité, c'est autre chose. Dire qu'on est sûr que la vérité triomphera, c'est moins évident. Plus personne n'ose le dire dans la société, souvent, le problème de la vérité, c'est ce que je vous disais tout à l'heure, c'est un champ de bataille entre deux interprétations, entre deux compréhensions, en­tre deux approches, et finalement, le débat même de la vérité aboutit à ce qu'il voulait éviter au départ :la violence.

Or, Jésus nous dit aujourd'hui :"Ne craignez pas, la vérité se fera". Comment ? Eh bien, c'est moi qui la ferai en vous. Voilà exactement l'enjeu actuel. L'Église est chargée et ce n'est pas une petite affaire, les chrétiens, vous, nous, tous, nous sommes chargés aujourd'hui de dire qu'il y a quelqu'un, Dieu, qui fait la vérité de l'homme. Je voudrais prendre un exemple très simple. On va baptiser Edgard dans quelques minutes. Que faisons-nous quand nous baptisons Ed­gard ? Ses parents tous ceux qui l'aiment, qui veulent porter son destin disent : "on n'est pas capable par nous même de façonner la vérité du visage de cet enfant. Il faut que ce soit Dieu qui s'en charge". Et le baptême, quand on plonge un enfant dans l'amour du Père du Fils et du Saint Esprit, on le plonge dans un bain de vérité. On demandera à Dieu de prendre en charge la vérité du visage de cet enfant, de cette per­sonne qu'on lui confie par le baptême. Et donc, cha­cun d'entre nous, par le baptême est entré dans ce mystère de la proclamation de la vérité qui est telle que ce n'est pas nous qui nous la fabriquons. Ce n'est pas le fruit d'une élaboration commune ni d'un consensus, hypothèse extrêmement critiquable parce que quand la vérité devient la vérité du grand nombre, je vous laisse mesurer les conséquences. On en a vu pas mal durant ce siècle et je crois qu'on est vacciné. Mais lorsqu'on baptise un enfant, on dit à Dieu : "Nous te confions le soin au nom de la confiance qu'on a en Toi, de révéler la vérité du visage de cet enfant".

Et c'est la même chose pour tous les sacre­ments. Pour la première communion que vont faire les sept jeunes enfants de notre paroisse, c'est la même chose. Comment puis-je dire la vérité de la commu­nion dans laquelle je me tiens avec tous mes frères dans la foi ? Eh bien : "Seigneur, par ton corps et ton sang, fais advenir en moi ce qui est caché, ce désir de communion, mais qu'il ne soit pas simplement mien, mais parce que tu le prends, que tu le ranimes de l'intérieur parce que tu le vivifies par ta propre vérité, alors j'entre en vérité dans la communion de l'Église". Pour le sacrement du mariage, c'est exactement le même problème. Que se passe-t-il ? Un homme et une femme viennent en présence de Dieu en disant : "Nous croyons à la vérité de notre amour, nous nous ne sommes pas capables de le fabriquer nous-mêmes, et nous te demandons d'être la vérité de notre amour, et de faire que désormais, nous puissions vivre la vérité de cet amour ensemble, par Toi et avec Toi."

Au fond, c'est tout simple et c'est très diffi­cile. Et c'est la raison pour laquelle la vérité n'apparaît que par la foi pour les chrétiens. C'est-à-dire par ce mouvement de conscience et de dépossession de soi et de prétention à une sorte de possession de la vérité pour dire à Dieu : "Désormais, nous te demandons à toi, Seigneur, de faire la vérité dans mon cœur, dans le cœur de mon conjoint, dans le cœur de nos enfants".

Frères et sœurs, au moment où nous allons entrer dans cette eucharistie, demandons simplement au Seigneur qu'il change notre cœur vis-à-vis du pro­blème de la vérité. Non pas cette vérité que nous vou­drions tenir, que nous voudrions saisir, maîtriser, do­miner, expliquer, répéter, c'est une sorte d'échec. Et c'est un peu ce qui fait le désenchantement de la fin de ce deuxième millénaire. C'est parce qu'on a tellement cru qu'on allait pouvoir par des moyens humains, dominer et maîtriser la vérité, au fond, le réseau In­ternet, c'est un peu cela qui est symbolisé, le tout savoir pour tout le monde, à tout moment immédiatement mais c'est le tout savoir et non pas le tout vrai, il s'en faut de beaucoup.

Que nous puissions nous dessaisir de ce ré­flexe de la vérité comme possédée et manipulée par l'homme pour essayer de retrouver ce chemin de vé­rité dont le Christ lui-même a dit que c'était lui.

 

 

AMEN

 

 
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