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DE LA RUMEUR A LA CONFESSION DE FOI

Za 12, 10-11 ; Ga 3, 26-29 ; Lc 9, 18-24
Douzième dimanche du temps ordinaire – Année C (20 juin 2004)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Permettez-moi, frères et sœurs, de vous faire goûter le côté paradoxal de l'évangile que nous venons d'entendre, à travers une actualisation moderne, un peu humoristique.

Voici la version moderne que je propose :

"En ce temps-là, Jésus parcourait la région de Marseille, qui est comme la Galilée des nations, par rapport à la région de Paris. En fait, la veille, Il avait fait un miracle assez retentissant, Il avait relevé d'un état comateux avancé, dans une "rave-party", deux jeunes beurettes et deux jeunes beurs, dans les quartiers Nord de Marseille, rave-party qui avait été interdite évidemment par le ministère de l'intérieur. Moyennant quoi, Jésus, le lendemain, se promenait donc sur la Cannebière, et Il s'arrêta avec ses disciples devant un kiosque à journaux, et ils regardèrent les différents journaux. Les manchettes étaient assez différentes. C'était comme d'habitude, "le Monde" qui donnait le ton. Traités sur la page "religion", plusieurs articles savants de sociologie religieuse disaient en gros ceci : la "méthode Jésus", un peu facile, un peu démagogique, mais tout de même, intéressant socialement et culturellement. Evidemment, "Le Figaro" était moins emballé. Il disait : comment se fait-il que nous, à Marseille, qui avons tant de jeunes filles très sympathiques dans les quartiers du Prado, mais légèrement dépressives, pourquoi Jésus va-t-il s'intéresser à celles des quartiers Nord ? "La Marseillaise", évidemment, y allait plein pot : Jésus, une alternative à la politique sociale du gouvernement actuel ! Enfin, il y avait Paris-Match, et comme toujours très renseigné, il titrait : "l'affaire Jésus dans les quartiers Nord, une interview exclusive de Marie-Madeleine". Malheu­reusement, comme souvent dans Paris Match, il y avait fort peu de contenu, mais de très très belles photos de Marie-Madeleine qui présentait la dernière collection d'été de Lacroix. C'était ravissant.

Jésus fut un peu écœuré par cette revue de presse. Il se dit : vraiment, ils n'ont rien compris. Qu'est-ce que je fais ici ? Alors, Il planta les disciples sur la Cannebière et décida d'aller dans un ashram de la région pour essayer de se connaître lui-même. Il voulait grâce aux super-méthodes de la psychologie moderne, essayer de découvrir son "moi" profond. Et là, pendant quelque temps, sans gourou, car Il n'en avait pas besoin, Il découvrit enfin qui Il était. Quel­ques jours plus tard, Il revint, convoqua ses disciples, mais cette fois-ci, dans la campagne d'Aix-en-Pro­vence, car c'était plus intime, plus tranquille et plus sympathique, et Il leur dit : vous savez, mes amis, j'ai beaucoup réfléchi, je commence à comprendre moi-même, je vais vous le dire, je suis le Fils de Dieu". Fin de mon récit.

Comme vous le voyez, j'ai tout faux ! J'ai tout faux parce que précisément, le récit évangélique dit à peu près l'inverse. C'est vrai que le récit évangélique commence par ce qu'on pourrait appeler une revue de presse. "Qui dit-on que je suis ?" C'est étonnant que Jésus se soit livré ainsi à l'opinion publique. C'est toujours un exercice périlleux vis-à-vis duquel au­jourd'hui nous sommes extrêmement méfiants et pru­dents, et je crois que nous avons raison. Si on vaut saisir qui l'on est, on a toujours très peur d'être pris, saisi, photographié par les autres. Autrement dit, et c'est un des aspects de l'individualisme moderne, on considère que la seule garantie que nous pouvons avoir pour savoir qui nous sommes, pour saisir notre propre identité, c'est finalement un chemin intérieur, une découverte de soi qui fait la fortune de tas de méthodes de psychologies, de réflexions plus ou moins à grande échelle, pour essayer d'amener les lecteurs à une sorte de saisie de soi par soi-même. C'est une chose redoutable, parce que c'est une entre­prise, vous le sentez, un peu désespérée. En même temps, il faut bien avouer que le fait de se livrer au regard d'autrui est tellement dangereux et éprouvant, qu'on a l'impression qu'on n'a pas le choix. Il faut essayer de se replier sur le jugement intime que l'on a sur soi-même pour essayer d'acquérir une quelconque certitude, puisque de toute façon, et c'est cela me semble-t-il, le sens du début du récit, l'opinion qu'on peut avoir sur vous de l'extérieur est nécessairement aussi variée et multiple que tous les gens de l'exté­rieur.

Par conséquent, nous sommes au rouet. Ou bien, je vais me réfugier dans une sorte de saisie de moi-même, où je vais acquérir par moi-même, par des méthodes très sophistiquées, une sorte de comporte­ment de maîtrise de moi, de conduite de ma vie, de découverte de mon identité, ou bien, je me laisse aller sous le feu du projecteur des regards d'autrui, et là, je risque le tout pour le tout. En fait, comme vous l'avez vu, Jésus, quand Il est exposé au regard de la foule en Galilée, est traité comme n'importe qui. On lui recon­naît des privilèges de figure religieuse : un prophète qui serait ressuscité, Élie, Jean-Baptiste, ce n'est pas mal dans la hiérarchie de valeur. Mais enfin, il faut qu'Il soit quelqu'un dans le cadre de ce que l'on connaît déjà et qui nous parle.

Alors, (et c'est pour cela que je racontais mon histoire), on comprend que de la part de Jésus, il pour­rait y avoir une sorte de rupture, car si personne ne comprend, ce n'est quand même pas cette pauvre bande qui le suit, ces pêcheurs de Galilée, qui vont lui apprendre quelque chose. En fait, dans le récit, après un tel rapport ou revue de presse, on s'attendrait à ce que Jésus dise : mais mes pauvres amis, personne n'a rien compris et ce n'est pas vous non plus qui allez comprendre. On pourrait imaginer que Jésus va se retirer définitivement, comme je disais tout à l'heure, dans un ashram, se retirer définitivement dans une recherche d'identité sur lui-même pour ne plus donner prise à ce regard qui, de toute façon, est un peu faussé et dévoyé. Vous avez remarqué, et c'est cela que je trouve extraordinaire dans ce récit, Il fait exactement l'inverse. Il est déçu par l'opinion d'autrui à travers ce qu'on lui rapporte, mais pour autant, Il demande quand même à ses disciples :"Et vous, qui dites-vous que je suis ?" C'est-à-dire que, loin d'entrer dans une sorte de mouvement un peu désabusé, Il croit que sa véritable identité peut être révélée parmi les humains. De la part de Jésus, c'est le plus bel acte de confiance qu'Il ait jamais pu faire. Il est venu chez les siens, et Il a vraiment attendu que les siens le reconnaissent. Là où apparemment, tout entrait dans un jeu très compli­qué de vie politique, sociale de l'époque en Galilée, Jésus dit à ses disciples : mais au fond, vous, vous pouvez dire qui je suis. C'est pour cela qu'on appelle ce moment : la confession de Césarée, comme si c'était d'abord la proclamation de foi de Pierre. Moi je crois que c'est d'abord la proclamation de la confiance de Jésus dans le groupe de ses disciples. Avant que Pierre puisse dire : "Tu es le Christ de Dieu", il a fallu cet extraordinaire acte de confiance de Jésus en disant : vous, qui êtes là aujourd'hui, vous pouvez dire qui je suis. Ma présence, mon action, ce que je viens faire, c'est vraiment accessible à quelque chose en vous qui peut le dire et le proclamer. Il n'y a jamais eu, dans la manière dont Jésus a agi et enseigné ses disciples, un geste à mon avis, plus beau que celui-là : dire aux disciples, vous maintenant, malgré toutes les bêtises, malgré toutes les théories complètement à côté, dites qui je suis.

Frères et sœurs, c'est le mystère de l'Église. Chaque fois que nous nous rassemblons c'est exacte­ment le même jeu de scène. C'est qu'effectivement, il se fait beaucoup de bruit autour de la personne et de la personnalité de Jésus, et de sa mission, et de sa possibilité d'apporter le Salut au monde. Chaque an­née, la télévision, les journaux, quelques revues plus ou moins spécialisées, ou du moins c'est comme cela qu'elles se comprennent, apportent leur lot d'opinions, d'appréciations, sur ce qui s'est passé il y a deux mille ans. Et pourtant, le seul endroit où nous pouvons dire : "Tu es le Christ de Dieu", où Dieu se laisse dire par les hommes, c'est l'Église. Ce sont les communautés chrétiennes qui disent : "Jésus est Seigneur". Et vous le savez bien, c'est pour cela que nous nous appelons chrétiens. C'est parce que nous avons la capacité par grâce, nous n'y sommes pour rien, de dire : "Tu es le Christ de Dieu".

Je voudrais conclure par un petit détail qui me paraît avoir son importance. Vous savez que c'est Pierre qui répond le premier, et du côté catholique, on ne s'est pas gêné pour dire : c'est la confession de Pierre qui est le pilier. Certes, je ne vais pas démolir la maison ! Mais quand même, c'est : "qui dites-vous que je suis ?" Le Christ s'adresse d'abord à la com­munauté des disciples, le Christ s'adresse d'abord à son Église. Et c'est parce qu'Il a fait cet acte de confiance à son Église qu'un d'entre les disciples, Pierre, va pouvoir répondre. Il ne faudrait pas mettre la charrue avant les bœufs, ce n'est pas parce que Pierre l'a dit que les disciples le répètent. C'est parce que les disciples le croient, que Pierre le confirme. Et c'est tout autre chose. Le ministère de Pierre ce n'est pas d'inventer la foi, ce n'est pas de la définir d'abord. Le ministère de Pierre c'est de servir la foi de la communauté écclésiale, c'est de servir la foi dans toutes les Églises, c'est de servir l'unité de cette foi. Nous voyons une fois de plus que ce récit est profon­dément original. En s'adressant à tous les disciples, Il les amène à la vraie question : vous êtes capables de me dire, de me proclamer. Et à ce moment-là, Pierre, au nom de la communauté, porté par la foi de la communauté dit : "Tu es le Christ, de Fils de Dieu". Ce n'est donc pas une sorte de modèle hiérarchique avec la foi qui redescendrait en pluie fine depuis Jé­sus-Christ sur le pape, les évêques et finalement les pauvres fidèles que vous êtes. En fait, c'est toute l'Église qui confesse : "Tu es le Christ, le Fils de Dieu". La bouche de Pierre est là pour confirmer, pour le dire au nom de tous.

Frères et sœurs, qu'en relisant cette Parole, nous prenions la mesure de la grandeur du don que Dieu nous a fait. Il nous a créés, Il nous a donné par le baptême d'être capables de dire qui Il est. C'est une redoutable mise en cause de nos préjugés habituels. Qui est Dieu ? Nous avons l'audace de pouvoir dire : Dieu, c'est celui qui a pris chair pour nous, pour nous sauver, c'est celui qui est passé par la mort et la Ré­surrection. Nous pouvons dire quelque chose de Dieu. Nous ne pouvons pas nous réfugier derrière cet agnosticisme un peu tranquille, un peu distant, un peu désabusé. Nous sommes amenés au cœur même de notre attitude devant Dieu, si elle ne commence pas par cette lumière de la foi que Dieu a mis en nos cœurs par la grâce du baptême, à ce moment-là, nous risquons de perdre notre propre identité et l'identité de nos communautés religieuses chrétiennes.

Frères et sœurs, que raffermis par la confes­sion de Pierre, nous puissions nous aussi au moment où nous allons dire le "Je crois en Dieu", nous retrou­ver dans la même situation que les disciples lorsque que Jésus leur demandait : "Et vous, qui dites-vous que je suis ?"

 

 

AMEN

 

 
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