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NE CRAIGNEZ PAS ! DIEU EST TOUJOURS PRÉSENT

Jr 20, 10-13 ; Rm 5, 12-15 ; Mt 10, 26-33
Douzième  dimanche du temps ordinaire – Année A (22 juin 2008)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Frères et sœurs, le passage d'évangile que nous venons d'entendre fait partie du chapitre dixième de saint Matthieu, que les commentateurs intitulent le discours apostolique. En effet, à la différence de Luc ou Marc, qui écrivent leur évangile au fil des événements, dans un ordre chronologique, où les choses se situent non pas au hasard, mais selon le déroulement de la vie du Christ, saint Matthieu, qui a l'esprit plus analytique groupe les éléments semblables dans un même chapitre de son évangile.

Discours apostolique donc, qu'est-ce que cela signifie ? Ce chapitre dixième commence par le choix des douze et leur envoi en mission, c'est ce que nous lisions dimanche dernier. Les douze, qu'on appelle apôtres, sont choisis par Jésus pour, en son nom et en quelque sorte à sa place, aller devant lui proclamer que le Royaume de Dieu est proche, et en signe de cette proximité du Royaume de Dieu, guérir les malades, délivrer les possédés, pardonner les péchés. Après ce passage fondamental sur le choix des douze et leur envoi en mission, il y a un développement sur les persécutions qui attendent les envoyés du Christ. C'est cela qui nous amène au passage que nous lisions aujourd'hui, dont vous avez peut-être remarqué qu'il est scandé comme par un refrain par la phrase : "Ne craignez pas". "N'allez donc pas craindre ceux qui vous persécutent. Ne craignez rien de ceux qui tuent le corps. Soyez sans crainte". C'est donc le thème fondamental de cette page d'évangile qui se développe en trois paragraphes successifs.

Le premier paragraphe : "N'allez pas craindre ceux qui vous persécutent", nous donne le motif pour lequel on ne doit pas craindre, pourquoi il faut chasser les raisons de craindre : parce que rien de ce qui est caché ne doit être gardé sous le boisseau. Tout ce qui est voilé doit être dévoilé. Ceci est très important, c'est une caractéristique fondamentale de l'évangile qui l'oppose à toutes les gnoses, à toutes les sectes, à tous les syncrétismes dont les hommes modernes sont si friands. Beaucoup d'hommes rêvent de quelque chose qui serait un secret qui leur serait confié, qu'ils seraient seuls à posséder, comme un privilège, et ils cherchent toujours des interprétations obscures qui leur permettraient d'aller plus loin que le commun des mortels. Or, l'évangile ce n'est pas ça du tout ! Dans l'évangile, tout doit être dit clairement, tout doit être proclamé. Il n'y a pas un enseignement superficiel pour le commun des mortels, et puis un enseignement plus raffiné, plus délicat, plus profond, qui serait réservé à quelques-uns. "Rien de caché qui ne doive être connu, rien de voilé qui ne doive être révélé". C'est le maître mot de l'évangile et à partir de là nous sommes en contradiction avec cette maladie moderne, cette démangeaison d'être seuls à savoir l'ultime secret.

Je ne m'attarderai pas plus longtemps sur ce premier paragraphe, mais je voudrais me consacrer au second: "Ne craignez rien de ceux qui tuent le corps, mais ne peuvent tuer l'âme". Jésus, pour asseoir la confiance de ses disciples, pour leur permettre de dire sans crainte tout ce qui doit être dit, même au péril de leur réputation, de leur vie, leur affirme que l'essentiel ce n'est pas notre vie terrestre, mais c'est la vie intérieure, la profondeur de notre être. Nous ne devons pas faire passer le souci de notre bien-être, de notre réputation, de notre place dans ce monde avant l'essentiel qui est l'adéquation profonde de ce que nous sommes avec ce que nous faisons, et de ce que nous disons avec ce que nous croyons. L'essentiel, c'est d'être fidèle à cette conviction profonde, intérieure, et ce serait tuer notre âme que de mentir, que ne pas dire ce que nous croyons, que de cacher la vérité. Et ceci est infiniment plus grave que de risquer quelque dommage pour notre vie, fut-ce à la limite, le dommage de perdre cette vie. Il y a donc là une exigence qui découle précisément du paragraphe précédent, c'est l'exigence de la vérité, l'exigence de la proclamation de cette certitude qui nous habite et qu'on appelle la foi. Cette exigence c'est que la vérité peut nous coûter cher, et c'est tellement important d'être en vérité profonde avec nous-même et avec ce qui est le sens de notre vie et le sens du monde, c'est tellement important que cela passe avant tout, même avant les dangers que nous pouvons courir.

Sur cette exigence difficile, rude, puisque cela peut nous entraîner très loin, et dans l'histoire, cela a entraîné beaucoup de chrétiens très loin, tous les martyrs qui ne sont pas simplement des gens du passé, mais il y a des martyrs aujourd'hui, ce sont des gens qui ont préféré risquer leur vie plutôt que de risquer leur vie profonde, plutôt que de perdre leur âme, ils ont préféré mettre en jeu la vie de leur corps : "Craignez non pas ceux qui tuent le corps mais ne peuvent rien contre l'âme". Les persécuteurs peuvent vous torturer, ils peuvent vous mettre à mort, mais ils ne peuvent pas vous faire renoncer à votre fidélité intérieure à la foi. "Craignez celui qui peut vous faire perdre à la fois l'âme et le corps dans la Géhenne", celui-là c'est Satan le menteur, Satan qui est "l'homicide dès l'origine" parce qu'il nous persuade de sacrifier cette vérité profonde à un certain nombre de considérations qui sont en réalité de moindre importance.

Sur cette affirmation, cette exigence difficile, Jésus greffe une considération nouvelle sur laquelle je voudrais m'arrêter un peu plus longtemps. "Ne vend-on pas deux petits oiseaux, deux passereaux pour un sou" ? Des petits oiseaux, c'est une chose négligeable. Pour quelques pièces de monnaie on peut acheter des oiseaux pour les mettre dans une cage, ou pour en faire un plat à manger, des cailles par exemple, etc … "Ne vend-on pas deux oiseaux pour quelques sous, et pourtant, pas un seul de ces petits oiseaux ne tombe à terre sans que votre Père des cieux ne le sache ?" La moindre chose de ce monde, la mort d'un petit oiseau qui passe inaperçue dans le grand brouhaha du monde, cette moindre chose est connue du Père. Donc, si le Père connaît la mort d'un petit oiseau, à plus forte raison connaîtra-t-il la mort de ses disciples s'ils sont persécutés et éventuellement martyrisés. C'est donc nous dire : ne craignez pas, parce que Dieu sait. Dieu connaît tous les événements qui vous arrivent. Vous pouvez vous en remettre à la science profonde de Dieu qui pénètre tous les détails de l'histoire jusqu'au plus infime : un petit oiseau qui tombe par hasard parce qu'il est épuisé ! Jésus insiste : "Même les cheveux de votre tête sont comptés". Ce n'est pas seulement votre vie que Dieu connaît, mais chacun des cheveux de votre tête, quand ils tombent (c'est une chose qui arrive, nous connaissons tous cela), Dieu le sait. Autrement dit, Dieu ne se contente pas de brasser les grands événements de l'histoire, les grandes guerres qui vont bouleverser le monde, Dieu ne se contente pas de l'essentiel ou de ce qui nous paraît tel, mais Il va jusqu'au détail. Dieu sait le moindre détail, chacun des cheveux qui tombe de notre tête, chacun des petits oiseaux qui tombe d'inanition. Et Jésus de conclure : "Vous valez infiniment plus qu'un ou deux petits oiseaux", vous êtes bien plus importants, et donc, si Dieu sait tout, même les moindres détails, à plus forte raison sait-Il ce qui nous arrive.

Ceci est une évidence : si Dieu est Dieu, Il ne peut pas être un Etre lointain qui se désintéresserait ou qui regarderait avec une certaine lassitude ou distraction le détail de l'histoire, Dieu n'est pas simplement un grand brasseur d'affaires, qui dirige la société du monde avec uniquement un conseil d'administration, Dieu est quelqu'un qui est proche de chacun de nous. C'est même la particularité de Dieu : l'infini de Dieu consiste très précisément en ce qu'Il est capable d'aimer avec attention, chacun de nous, chacune de ses créatures. Nous nous polarisons sur un certain nombre de personnes qui nous entourent et qui nous sont chères (et c'est lié à nos limites), qui pour nous valent beaucoup et que nous aimons d'amour, et puis les autres nous les aimons, certes, mais de façon un peu plus lointaine et distraite. Mais Dieu, lui, n'est jamais distrait. Il est capable d'aimer comme unique au monde chacun d'entre nous, et s'Il aime Pierre comme unique au monde, cela ne l'empêche pas d'aimer aussi Jean ou Jacques comme uniques au monde, et s'Il aime celui que je viens de rencontrer comme unique au monde, Il m'aime moi aussi de la même manière. L'infini de Dieu, c'est l'infini de cet amour toujours disponible, toujours attentif, toujours proche de chacun. Donc, ce n'est pas un Dieu lointain qui se contenterait d'une vision globale, pas un Dieu qui serait philanthrope (vous savez qu'on dit que la philanthropie consiste "parce qu'on aime tout le monde à n'aimer personne"), ce n'est pas ça Dieu. Dieu, c'est quelqu'un qui aime d'amour chacun et chacune de ses créatures.

Mais alors, et c'est là que je veux en venir, il y a une objection que nous soulevons souvent : si Dieu sait tout, si Dieu sait chacun des petits oiseaux qui vont tomber, si Dieu connaît chacun des cheveux de ma tête qui tombent, alors, Il pourrait empêcher les oiseaux de mourir, Il pourrait empêcher ses disciples d'être persécutés, en tout cas de succomber à cette persécution, Il pourrait empêcher les tremblements de terre qui détruisent des innocents, Il pourrait empêcher des enfants innocents mis à mort par avortement, Il pourrait empêcher la méchanceté des hommes. Ce n'est pas vrai, parce que les hommes sont suffisamment libres pour être capables de faire le mal sans que Dieu puise intervenir. Mais il y a bien des choses que Dieu pourrait empêcher. Comment se fait-il, si Dieu sait tout, s'Il est au courant du moindre cheveu qui tombe de notre tête, s'Il est au courant du moindre petit oiseau qui tombe du ciel, comment se fait-il qu'Il n'intervienne pas ? Peut-être que là, nous nous trompons sur la toute-puissance de Dieu, comme si Dieu était un grand manitou qui tire les ficelles du monde et comme si toutes choses étaient simplement des marionnettes que Dieu agiterait au gré de ses fantaisies. En réalité, Dieu a créé chaque être et chaque chose en lui donnant le maximum de liberté, en tout cas d'autonomie, et Dieu ne passe pas son temps à intervenir là où ses créatures sont aptes à agir par elles-mêmes. (Ceci donnerait peut-être lieu à un autre sermon que je ne peux pas développer maintenant).

Une autre argumentation sur laquelle je veux venir en terminant, c'est que si Dieu sait tout, Il pourrait intervenir (c'est ce que je viens de dire), mais si Dieu sait tout d'avance, alors, en quoi les événements sont-ils libres ? Si Dieu sait que tel oiseau va tomber, en quoi la mort de cet oiseau serait-elle un événement qui serait produit selon ses causes propres? Si Dieu sait d'avance ce que je vais faire, suis-je libre de choisir, ou bien Dieu sait-Il d'avance ce qui va se passer, de telle sorte que "tout est écrit", que tout est déjà fixé, et c'est alors une illusion de croire que je peux choisir, que je peux intervenir, que je peux hésiter entre le bien et le mal. Je voudrais vous dire simplement qu'il y a là une difficulté de pensée que nous avons du mal à dépasser, mais qui nous fait constamment nous tromper. Nous disons : Dieu sait d'avance. Ce n'est pas vrai ! Dieu ne sait pas d'avance, parce qu'il n'y a jamais pour Dieu d'avant et d'après, parce qu'il n'y a pas pour lui de passé et de futur, mais tout est présent. Autrement dit, Dieu ne voit pas à l'avance ce que je vais faire, Dieu dans un présent total qui recouvre toute l'histoire du monde voit ce que j'ai choisi de faire, et Il voit aussi la décision que je prendrai ou que quelqu'un d'autre prendra, mais Il les voit comme présentes et non pas comme quelque chose qu'Il saurait par avance. Nous sommes toujours tentés d'exprimer l'éternité de la connaissance de Dieu en termes de pré-connaissance, comme si Dieu savait à l'avance, mais c'est justement nier l'éternité que de dire cela. Dieu ne voit pas hier ce que je ferai demain, parce qu'il n'y a pas d'hier et de demain pour Dieu, tout est présent. C'est comme si Dieu avait devant lui l'immensité de l'histoire de l'univers et qu'Il voyait tous les événements qui se passent au moment même où ils se passent, parce qu'Il coïncide avec chacun des présents où se passe tel ou tel événement. Donc, ne nous laissons pas abuser en attribuant à Dieu une toute-puissance qui n'est peut-être pas exactement celle de Dieu, ou attribuer à Dieu une pré-science qui n'est certainement pas la manière dont Il se rapporte aux événements de l'histoire. Dieu, et c'est cela qu'il faut que nous retenions de cette page, est le présent, celui qui est présent à moi dans tous les événements de ma vie. C'est parce qu'Il est présent au plus intime de moi-même qu'Il sait ce qui se passe, et le sachant, Il ne peut pas ne pas répandre son amour sur moi. Non pas nécessairement pour empêcher les persécutions, non pas pour empêcher le déchaînement des guerres qui dépendent de la liberté des hommes, mais pour apporter au cœur de ces événements, même les plus terribles, même les plus difficiles et les plus tragiques, apporter au cœur de ces événements la présence de son amour qui nous permet de donner un sens à ce qui nous arrive. Les martyrs ne sont pas ceux qui auraient pu être préservés de la mort et que Dieu a condamnés à mort en les livrant à leurs bourreaux, les martyrs sont ceux qui ont vécu avec le Christ, donc avec un Dieu aimant, l'épreuve qu'ils ont traversé, et de ce fait, l'épreuve n'a plus le même sens, parce que vivre avec l'amour de quelqu'un qui nous aime un événement tragique, c'est différent que de le vivre en subissant simplement sans l'avoir voulu. Autre chose donc de savoir que Dieu est toujours présent avec nous, qu'Il est toujours à l'œuvre dans notre vie, autre chose d'imaginer que Dieu pourrait empêcher les événements de se produire, que Dieu pourrait faire n'importe quoi en tirant une sonnette d'alarme ou en poussant sur un bouton.

Frères et sœurs, essayons de concentrer notre foi sur cette grande révélation de la présence de Dieu au cœur de notre vie dans le moindre détail de notre vie, pour y apporter la lumière de son amour, et pour ainsi donner sens à ces événements de notre vie, les transformer, les transfigurer, faire de ce qui pourrait être seulement un malheur ou une épreuve, ou une difficulté insurmontable, en faire l'occasion d'adhérer à cet amour de Dieu et de participer avec Lui à cet amour qui sauve. C'est le sens de la croix, c'est le sens de toute participation à la croix du Christ pour le salut du monde.

 

 

AMEN

 

 
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