Photos

"LA" QUESTION

Za 12, 10-11 ; Ga 3, 26-29 ; Lc 9, 18-24
Douzième dimanche du temps ordinaire – Année C (23 juin 2013)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Qui suis-je ?
Frères et sœurs, cet évangile nous paraît extrêmement familier. On l'appelle couramment : la confession de Césarée. Luc ne dit pas que cela se passe à Césarée, mais c'est le texte parallèle de celui de saint Matthieu : "Jésus étant parvenu dans la région de Césarée de Philippes". Je vous ai déjà entretenu de ce texte en vous expliquant que la traduction française était vraiment très approximative. Un exégète qualifiait cette traduction de belle infidèle ! La traduction habituelle, pour faire léger dit : "Au dire des foules, qui suis-je ?" – et : "Pour vous, qui suis-je ?" Or, c'est faux. Jésus n'a jamais fait de sondage Sofres ! Il n'a jamais demandé qu'on lui rapporte la collection des opinions qu'on pouvait avoir à son sujet. Il faut avoir une tête moderne comme la nôtre pour penser qu'à l'époque, on pouvait dire : "pour les gens, qui suis-je ?" En fait, si l'on garde le vrai sens de la question du texte, ce n'est pas : "Pour les foules qui suis-je ?" mais plutôt : "Que disent les foules que je suis ?" Les foules ne donnent pas leur avis, on ne leur demande pas leur avis, on leur demande : dites qui je suis. Evidemment, la question tourne au vinaigre parce qu'on retombe aussitôt dans la multiplicité des opinions, il y en avait déjà pas mal en politique, mais en religion, de plus en plus, on tombe dans le subjectivisme : à chacun sa religion. Pour certains, effectivement, c'était commode que Jésus soit Jean-Baptiste, pour d'autres, c'était commode qu'il soit Élie, pour d'autres encore, qu'il soit un prophète ressuscité. Aujourd'hui, c'est un régal de se promener dans n'importe quelle librairie, religieuse ou non, et de découvrir cet étalage où chacun donne son avis.

La traduction est fausse et la question est mal posée. "Pour les foules qui suis-je ?" Non, Jésus dit : "Les foules, que disent-elles que je suis ?" Comme cela tourne mal, il leur repose la question : "Et vous (non pas pour vous qui suis-je?) qui dites-vous que je suis ?" C'est tout autre chose. Pour vous qui suis-je, c'est toujours pareil, c'est le micro trottoir pour donner chacun son avis sur Jésus. De ce point de vue-là c'est parfaitement légitime, tout le monde peut avoir un avis sur Jésus mais cela n'intéresse pas Jésus. Il ne demande pas aux disciples quelle impression il leur fait !

C'est là-dessus que je voudrais attirer votre attention. Réfléchissez un instant. C'est invraisemblable que Dieu demande aux hommes qui il est. Essayez d'aller voir si dans le Coran Allah dit à Mahomet : et toi, que penses-tu de moi ? C'est le blasphème absolu. Je dirais même, alors que nous sommes inscrits dans cette tradition, j'imagine mal Dieu disant à Moïse : et toi qui dis-tu que je suis ? Dieu ne pose pas la question. Moïse pose la question, mais Dieu ne pose pas la question. Vous pouvez tourner le problème dans tous les sens, il y a un retournement de situation absolument inattendu. Ce n'est pas l'homme qui pose la question, mais c'est Dieu qui pose la question.

C'est pour cette raison que ce texte est fascinant. Normalement quand on parle de la religion, c'est la recherche de Dieu, c'est l'enquête, c'est le désir de Dieu, l'homme ne connaît pas Dieu, il cherche Dieu, il se pose des questions. Moïse dit : "Si je vais vers les enfants d'Israël, que leur dirai-je s'ils me demandent quel est ton nom ?" C'est bien Moïse qui pose la question, ce n'est pas le Dieu d'Israël. Curieusement, dans l'Ancien Testament, Dieu a accepté de jouer le jeu. Moïse a posé la question et Dieu lui a répondu.

Mais ici, c'est Dieu lui-même qui pose la question aux disciples : "Qui dites-vous que je suis ?" Pour comprendre cela, pardonnez-moi de revenir aux fondamentaux, il faut comprendre ce que c'est qu'une question. Tout le monde sait ce qu'est une question. C'est tout simplement quand une phrase se termine par un point d'interrogation. Mais encore … En fait, il y a deux sortes de questions. Une question consiste à dire : j'ai le pressentiment de quelque chose et je pose ma question pour confirmer. C'est la question comme réponse à la curiosité et c'est la plupart du temps la manière dont nous fonctionnons. On se pose une question et on veut regarder sur Internet, maintenant, on peut y trouver une réponse à n'importe quelle question. Ici, la question c'est le fait que vous avez déjà le cadre dans lequel vous attendez la réponse. Si c'étaient les disciples qui avaient posé la question cet évangile serait éminemment suspect, car on pourrait se dire que si ce sont les disciples qui posent les questions, c'est qu'ils avaient déjà cadré qui était Jésus. En fait, nos questions sont radicalement limitées, organisées, structurées par notre curiosité. Quand j'ai trouvé la réponse sur mon écran, j'ai la réponse, et c'est terminé.

Ici, c'est d'un tout autre ordre. Dieu n'est pas curieux, Jésus par définition n'est pas curieux. Jésus n'a pas besoin de passer par les disciples pour savoir qui il est. Et pourtant, il pose la question. Que veut dire à ce moment-là cette question ? Cela ne veut pas dire que suis-je pour répondre à votre curiosité. Si Jésus se prêtait à ce jeu-là, il serait pire que toutes les agences de presse actuelles qui posent les questions que tout le monde se pose pour répondre en donnant des réponses que tout le monde connaît. Ce serait rester dans une sorte de banalité de caractère ordinaire de l'esprit, de la curiosité de l'esprit humain, et c'est tout. Ici, question ne veut pas dire simplement : que puis-je faire pour répondre à vos curiosités religieuses ? Jésus fait l'honneur à ses disciples de ne pas se situer vis-à-vis d'eux comme aujourd'hui beaucoup de gens voudraient que les religions se situent vis-à-vis d'eux. Pourquoi préfère-t-on telle religion plutôt que telle autre ? Pourquoi prendre celle-là plutôt que telle autre parce qu'elle correspond mieux à mes besoins ? Jésus ne rentre absolument pas dans ce jeu-là. La question est très déconcertante. Il leur pose une question sur laquelle ils n'ont pas les moyens de pouvoir répondre théoriquement parce que cela dépasse leur curiosité et leur attente.

Nous nous trouvons devant la manière même dont Dieu se situe par rapport à son groupe de disciples. Le Christ lui-même accepte que les hommes puissent dire qui il est. C'est la première fois qu'une révélation religieuse se passe sur ce mode-là. Ce n'est pas Dieu qui tout d'un coup, explique qui il est pour que nous répétions les formules les unes après les autres. C'est la première fois que l'homme est mis à contribution pour dire qui est Dieu. Jeu très dangereux, puisque l'homme maintenant peut penser ce qu'il veut de la religion. Erreur, ce n'était pas cela que le Christ disait en posant la question, ce n'est pas que "pensez-vous de moi ?" mais c'est qui "proclamez-vous que je suis ?"

C'est sans doute là l'originalité la plus radicale et la plus profonde du christianisme : un Dieu qui vient chez les hommes et qui, par sa question, demande à l'homme de répondre pour témoigner de la vérité de Dieu. S'il y a une originalité absolue du christianisme, c'est bel et bien celle-là. La foi chrétienne a véritablement commencé quand Pierre a osé répondre.

Evidemment, Jésus n'attendait pas de Pierre qu'il réponde au micro trottoir. Il disait à Pierre : quand tu es en face de moi, quelle est la question que tu te poses sur mon identité ? Je suis là en face de toi, mais toi, que reconnais-tu de moi ? Quelle attitude prends-tu en face de moi pour dire qui je suis ? Cela n'était jamais arrivé. Dans tous les récits, c'est toujours les hommes qui se posent la question de savoir comment est Dieu ? Mais ici, c'est Jésus qui pose la question. Qui suis-je, commence à répondre et après, on verra. Ce qui est extraordinaire, et c'est cela le miracle de la confession de Césarée, c'est le moment où Pierre répond : "Tu es le Christ de Dieu, tu es le Messie de Dieu". Il y a des variantes à cette réponse dans les évangiles, mais à ce niveau-là les variantes importent peu. Ce n'est pas le problème des variantes, mais c'est le problème de la situation dans laquelle l'homme est mis à demeure part Dieu de répondre, et non pas Dieu qui est mis à demeure par l'homme de répondre.

Réfléchissez-y frères et sœurs, la plupart du temps quand nous nous posons des questions religieuses, nous pensons que c'est nous qui avons à demander à Dieu qui il est, de lui demander ce qu'il fait, pourquoi il le fait, comment il le fait, et si nous étions à sa place, nous ferions autrement … Ce n'est pas cela la révélation chrétienne. La révélation chrétienne c'est Dieu qui est là devant nous et qui dit : vous, qui dites-vous que je suis ? Quand il dit cela, Jésus ne dit pas simplement : voilà deux ans que je suis avec vous, je vous ai déjà pas mal enseigné, répétez-moi le catéchisme ! mais non, qui dites-vous que je suis, c'est Dieu qui dit : pouvez-vous répondre au secret de ma personne ? Jésus leur dit : si moi je vous interroge, c'est sur l'identité radicale et profonde de ce que je suis. La révélation chrétienne, c'est cela, un Dieu qui se présente à nous et qui nous demande de poser la question non pas en journalistes ou en sondeurs pour un institut de sondages, mais pour que nous essayions de nous situer par rapport au Christ et à ce qu'il est.

C'est le début de la véritable révélation chrétienne, c'est la spécificité du christianisme, même par rapport au judaïsme. C'est le moment où nous sommes mis en demeure de répondre à la question que Dieu nous pose. Quelle folie de la part de Dieu que de vouloir que l'homme dise qui il est. S'il y a une responsabilité dans l'Église aujourd'hui c'est celle-là et c'est la seule. Ce n'est pas de faire la morale aux autres, mais nous sommes sommés chacun d'entre nous de dire qui est Dieu. Ce n'est pas pour faire nombre et pour attirer les gens il faudrait leur poser des questions, non, ce ne sont pas des questions pour favoriser la propagande. C'est la question qui ouvre notre cœur, tout notre être à la présence personnelle de Dieu. C'est une chose inouïe, que l'Église soit ce peuple sommé par son Dieu de dire qui il est, évidemment l'Église le dira avec parfois des moyens assez humains, avec les limites de ses connaissances, de son héritage, de ses traditions, de toutes les données humaines, anthropologiques qui permettent de parler de Dieu, mais ce qui a inversé les choses, c'est cette question. Ce n'est plus nous qui posons la question, c'est Dieu qui nous la pose et nous sommes sommés d'y répondre. Ce qu'est l'Église aujourd'hui c'est le peuple de ceux qui croient qu'ils sont appelés par Dieu de dire qui il est. Et cela, frères et sœurs, c'est notre véritable vocation chrétienne, nous n'en avons pas d'autre. On peut faire des quantités de choses pour essayer d'orchestrer, de manifester, de faire connaître aux autres cette réponse que nous essayons bien timidement et imparfaitement de dire bien au-delà de nos moyens. Si ce n'est pas cela d'abord, tout le reste manque profondément d'intérêt.

Frères et sœurs, au moment même où nous nous trouvons au seuil de vacances, il serait peut-être intéressant de nous rappeler de temps en temps non pas la question : pour vous qui suis-je ? mais plutôt : qu'est-ce que Dieu m'a demandé ? quelle est la question que Dieu m'a posée ? qui suis-je pour que Dieu me demande qui il est ? voilà le problème, il n'y en a pas d'autre. J'espère qu'un jour on pourra vraiment répondre dans la vision devant Dieu, mais la réponse n'attend pas, il faut avec Pierre et les disciples et toutes les générations de chrétiens qui ont accepté le défit de cette question de Dieu que nous répondions à notre tour. Il n'y a pas d'échappatoire.

 

AMEN

 

 

 
Copyright © 2019 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public