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 JE SUIS LE CURE LE PLUS HEUREUX DU MONDE

Jb 38, 1+8-11 ; 2 Co 5, 14-17 ; Mc 4, 35-41
Douzième  dimanche du temps ordinaire – Année B (21 juin 2015)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS
à l’occasion du 40ème anniversaire de son ordination presbytérale

Aujourd’hui, frères et sœurs, vous me permettrez quelques confidences. Tout d’abord, une très bonne nouvelle : j’ai fait faire un sondage. Comme vous le savez, les sondages sont très à la mode : on en fait à l’Élysée, et un peu partout ailleurs. J’ai fait faire un sondage dans la région, avec les instituts les plus compétents, en posant les questions les plus judicieuses et les plus fines. De ce sondage, il ressort clairement que je suis le curé le plus heureux de tous (applaudissements).

 

Je suis le curé le plus heureux de tous parce que je suis comblé. Ça me fait presque peur, mais il est vrai que je suis comblé. Si on m’avait dit il y a quarante ans que je prêcherais aujourd’hui au milieu d’une communauté aussi joyeuse, amicale, fervente, heureuse, je me serais dit : « Ce n’est pas possible, je rêve ». Et pourtant, j’en ai rêvé et le Saint-Esprit l’a fait : et ce rêve devenu réalité, c’est vous. Donc, pour moi aujourd’hui, vous ne l’imaginiez peut-être pas, vous aurez peut-être de la peine à me croire, mais c’est vrai : vous êtes mon bonheur. Vous êtes mon bonheur. Et je pense que c’est précisément ce qui fait la joie d’un prêtre : être habité par le bonheur de la communauté au service de laquelle il est envoyé ...

 

Je suis tellement heureux que de temps en temps, quand je vois mon évêque, et qu’il me demande, avec un visage que vous lui connaissez, toujours un peu tendu : « Est-ce que ça va ? Est-ce que vous tenez ?», j’ai envie de lui répondre : « Ça va beaucoup mieux que vous, Monseigneur » (rires soutenus). Effectivement, j’ai décidé depuis très longtemps, de prendre la vie non pas comme elle vient mais comme Dieu la donne. C’est très simple, c’est un secret inusable, vieux comme l’évangile, vieux comme l’Ancien Testament et peut-être aussi vieux que l’homme au Paradis ; c’est un secret inoxydable : et je voudrais vous confier ce matin comment Dieu m’a toujours donné d’être comblé.

 

Je suis né dans une famille modeste, dans les montagnes franc-comtoises, à la frontière suisse, avec des gens qui étaient des horlogers – c’est-à-dire le travail précis, bien fait, sans bavure –, ou qui étaient des paysans – c’est-à-dire le contact originaire avec la nature et la vie dure, sans concession : je n’ai pas besoin de leçon en écologie, j’ai appris cela si je puis dire à la mamelle et au pis des vaches ...

 

Tout cela m’a donné une vision de la foi , de la vie, de la sagesse humaine, que j’ai respirées dans une famille où l’on mangeait bien, on s’aimait bien, on riait beaucoup (j’ai gardé cette bonne humeur de mon père et de ma mère, et j’y tiens beaucoup encore aujourd’hui), dans une famille où on était croyants assez fervents, mais sans excès, avec une certaine mesure et surtout le souci, même si ce n’était pas très élaboré théologiquement – je me suis aperçu plus tard qu’on aurait pu améliorer les choses ! – le souci de vivre en réfléchissant sur sa foi qui n’était pas des manifestations de religiosité  survoltée, mais une vie heureuse, paisible, dans la confiance humaine, dans la foi et dans la charité.

 

J’ai été comblé dès mon enfance, et aujourd’hui je rends grâces avec vous pour ma famille, ceux qui sont ici, et ceux qui nous ont déjà précédés (certains d’entre vous ont connus mon père, ma mère), à qui je dois énormément car ils m’ont appris simplement à goûter la vie telle que Dieu la donne. À l’école primaire , j’ai eu un instituteur de “la laïque” qui bouffait du curé avec un insatiable appétit et qui était un merveilleux pédagogue, même si de temps en temps il piquait des rages contre les curés qu’il appelait des corbeaux, et nous tous, les gamins de la classe, nous riions de bon cœur.

 

J’ai ensuite reçu une formation humaniste. La réforme des collèges n’ayant pas encore frappé, j’ai commencé le latin et le grec en 6ème – c’étaient un grand bonheur et un réel « privilège » dont je me réjouis encore aujourd’hui –, et dans ce milieu un peu fermé, je le reconnais, car on n’avait pas trop le droit de sortir de l’internat, on nous faisait déjà découvrir l’histoire de la peinture, de la littérature, les grands textes de la pensée grecque et chrétienne (j’ai eu la chance d’avoir comme supérieur de séminaire un prêtre qui nous initiait à la philosophie dès la seconde, avant la classe de philo, vers l’âge de quinze ans à peine. Tout cela se passait dans un village de 4 000 habitants et j’aime autant vous dire que ce n’était pas la Sorbonne ! Pourtant, dès le début j’ai découvert toute la beauté et la grandeur de la tradition humaine, de tout ce que nous recevions à la fois de l’Évangile, de la sagesse grecque, des différentes cultures, ce qui a construit en moi le sens de la convivialité et le goût du bonheur d’être ensemble. Donc j’ai été vraiment comblé.

 

Puis quand je suis entré dans l’Ordre des Prêcheurs à dix-neuf ans, j’ai découvert des grands penseurs : ceux qui étaient morts, tels saint Thomas d’Aquin, et ceux qui étaient vivants puisque j’ai eu la chance de suivre les cours de grands théologiens comme le Père Congar, le Père Chenu, le Père Geiger. Tout cela m’a très profondément  marqué, et vigoureusement aidé à découvrir ce qu’il nous était donné de vivre et de goûter au cœur de l’Église. Puis plus le chemin continuait, plus j’ai eu envie de me lancer dans cette aventure de la découverte du mystère de l’Église, puisque pour moi, c’était la source presque naturelle de ma propre humanité. Et je souhaite que les jeunes qui sont là avec nous pour célébrer cette Eucharistie, qui ont été en stage pendant une dizaine de jours dans notre paroisse et qui vont commencer leur formation en vue du ministère l’an prochain, aient autant de chance que moi avec ceux qui les formeront : qu’ils leur donnent de pouvoir découvrir cette richesse et cette beauté de l’Église qui n’est pas d’abord consignée dans des manuels de dogmatique et des directives morales et pastorales, mais qui se découvre au jour le jour dans la vie d’une communion spirituelle et d’une communauté de charité. On vit la vie de l’Église comme on respire.

 

Donc, ça a continué jusqu’à un moment de grand flottement : Mai 68. Il faut dire que les milieux dominicains ont été particulièrement vulnérables et bousculés à cette époque. Après ce mouvement paisible, continu, ascendant d’enracinement dans une tradition, tout-à coup, moi, jeune provincial aux souliers crottés à peine sorti de son Haut-Doubs natal, je me suis soudain retrouvé dans un milieu parisien qui pensait à transformer la société et l’Église, ce que je n’imaginais absolument pas possible, et que je ne crois pas encore possible aujourd’hui malgré toutes les promesses illusoires qu’on nous fait.

 

Donc voilà pour tout ce que j’ai reçu, avec bonheur avec joie et avec actions de grâces.

 

Ensuite, à cause de difficultés précisément liées à la structure de l’Ordre dominicain, j’ai rencontré des frères admirables auxquels je veux rendre hommage aujourd’hui : Jean-Philippe Revel, Guy Bedouelle, Jean-Louis Bruguès qui a été ordonné le même jour que moi il y a quarante ans, et aussi Jean Legrez qui maintenant est évêque d’Albi. Avec tous ces frères nous avons essayé de relancer le couvent de Toulouse. Ça n’a pas vraiment marché, parce que les choses ne sont pas toujours faciles à l’époque dans la vie des communautés religieuses. Ah ! J’allais oublier une autre rencontre décisive : le frère André Gouzes, que j’ai rencontré la première fois à l’aéroport d’Orly emportant avec lui au Canada une pyramide en plastique qu’il devait offrir à un ami qui faisait de la magie. C’est vous dire le premier contact ! Jamais sans suspense ! C’est de là qu’est née la Liturgie chorale du peuple de Dieu, et non pas des bureaux parisiens du CNPL …

 

Puis ça a été la grande aventure de venir fonder ici la Fraternité des moines apostoliques diocésains, il y a maintenant trente-huit ans. Ça fait trente-huit ans que vous me supportez : je vous félicite !

 

Nous avons eu un évêque hors du commun pour nous accueillir, Mgr Charles de Provenchères – d’une intelligence et d’une finesse de jugement extraordinaires –qui nous a tout de suite mis le pied à l’étrier ; ça ne faisait pas toujours plaisir à un certain nombre de confrères, qui en ruminent peut-être encore sous la tombe quelque amertume … mais il a su nous accueillir avec magnanimité. Mais nous avons surtout été accueillis par vous, frères, et c’est avec vous et grâce à vous que ce projet s’est développé et dure maintenant depuis près de quarante ans, contre vents et marées. Voilà donc ce que j’avais à vous dire pour le côté “bonheur”. À tel point que d’ailleurs, si je me réfère au récit de l’évangile que nous venons de lire, que vous pourriez avoir de temps en temps l’impression que dans la barque, je fais comme Jésus : je suis endormi sur le coussin … Rassurez-vous, je ne me repose pas sur mes lauriers, mais d’une certaine manière, en vous voyant ce matin, je me dis que c’est magnifique d’être ainsi embarqués dans la même aventure et de vivre ensemble dans la joie de cette fête. Telle est la partie merveilleuse et heureuse de mon existence et je rends grâces à Dieu avec vous pour ces trente-huit ans de ministère au service de notre communauté paroissiale.

 

Vous vous demandez peut-être pourquoi je vous raconte tout cela. C’est parce que je voudrais en venir à une deuxième confidence ; puisque nous venons de lire l’évangile de la tempête apaisée, je peux vous assurer que les tempêtes n’ont jamais cessé. Je ne parle pas des tempêtes personnelles qui ne regardent que moi, mais des tempêtes dans lesquelles il faut tenir aujourd’hui. Pourquoi ? Parce que quand j’étais parvenu au moment de recevoir le sacrement de l’ordination presbytérale, l’Église se trouvait ballottée dans une terrible tempête. Quand j’ai quitté la province dominicaine de Paris en 1974, toutes les trois semaines, un frère quittait le couvent et la vie religieuse ! Ca faisait beaucoup ! C’est pourquoi je m’étais dit qu’il fallait retrouver des frères avec qui on puisse reconstruire quelque chose. C’est ce que nous avons essayé avec quelques-uns, dans le cadre de la province de Toulouse. Mais la tempête a continué et, d’une certaine manière, je n'ai jamais exercé mon ministère de prêtre autrement que dans la tempête. À beaucoup de niveaux il a fallu lutter contre la force du vent qui était parfois violent, il a fallu résister à pas mal d’épreuves, certaines assez récentes, mais j’ai toujours considéré cette situation comme normale. Qui, dans le monde actuel, ne vit pas dans la tempête ? Personne. Nous vivons tous dans la tempête.

 

Or, il y a deux manières de vivre dans la tempête. L’une consiste à s’en plaindre, et comme le reproche Jésus à ses disciples embarqués avec lui, à avoir peur et à paniquer. C'est très mauvais, car non seulement la peur est mauvaise conseillère, mais elle paralyse dans l’action. Donc quand on a peur, on est sûr de se réduire à l’inaction. C’est un parti que je ne me suis jamais résolu à prendre. C’est pourquoi on me trouve de temps en temps un peu trop Don Quichotte, parce que je n’ai pas peur de passer non pas à l’attaque à proprement parler, mais au moins de défendre les opinions ou éléments fondamentaux de la foi ou de la vie de l’Église en disant clairement ce que j’en pense : car la plupart du temps dans la vie cléricale, on n’a rien d’autre à se mettre sous la dent en fait d’adversaires que des moulins à vent ... Mais je résiste, c’est mon côté franc-comtois : « Comtois, rends toi ! Nenni ma foi ! ». À mon avis, c’est ce que reproche Jésus à ses disciples quand ils ont peur dans la tempête. Il ne faut jamais avoir peur. Or, c’est assez extraordinaire, mais en relisant l’homélie prononcée par le Cardinal Jean Guyot le jour de notre ordination – homélie que peut-être vous lisez pendant mon sermon parce qu’elle est meilleure que la mienne ! –, il a prêché avec trois ans d’avance, sur un thème qui, en octobre 1978, serait celui de l’homélie historique de Jean-Paul II accédant au pontificat, « N’ayez pas peur ! ». Le cardinal Guyot avait gardé la traduction plus classique « Ne craignez pas ! ». De fait, toute une partie de l’homélie était centrée sur ce thème : « ne craignez pas ». Je dois vous dire que sur ce point, je lui ai obéi et continue de lui obéir au doigt et à l’œil. On m’a souvent trouvé un peu intrépide, un peu trop batailleur, mais je n’y peux rien, je suis comme ça : je n’ai pas peur. Dans toutes ces questions sur le  devenir de l’histoire de l’Église contemporaine, sur la concevoir et d’exercer le ministère pastoral aujourd’hui etc., j’ai toujours pensé qu’il fallait faire face aux exigences réelles de la vie chrétienne, de la vie de l’Église, de la vie théologale et de la vraie pensée théologique : « quand faut y aller, faut y aller ». Pas de demi-mesure pour faire plaisir à tout le monde …

 

En même temps, quand on n’a pas peur, ça donne une autre approche sur la navigation par gros temps. Quand on est dans la tempête et tant qu’on la ressent, c’est qu’on est vivant, et qu’on n’a pas encore sombré, et c’est plutôt rassurant ! On peut toujours souhaiter que la navigation de l’Eglise se déroule dans le calme plat. Mais, pour ce qui concerne les naufrages, vous savez, les mers d’huile sont parois plus dangereuses que les mers déchaînées. Souvenez-vous du Titanic ! C’était une soirée magnifique. Simplement on peut faire naufrage pour une autre cause que les vagues de la tempête. J’ai toujours pensé que la tempête était le lot commun de l’humanité, cléricale, chrétienne, païenne ou moderne. Nous ne pouvons pas vivre sans être d’une façon ou d’une autre affrontés à la tempête : malheur à ceux qui ne comprennent pas une telle évidence ! D’ailleurs, avec les moyens de navigation de l’époque, s’il n’y avait pas de vent, il n’y avait pas de mouvement. L’art de la navigation, c’est l’art de jouer avec le vent, donc de ruser sans cesse avec la tempête. C’est pourquoi les Pères de l’Eglise ont toujours comparé le peuple de Dieu à un vaisseau dans la tempête comme la barque de Pierre agitée par les flots, et c’est la vérité de l’Église. Le plus grand des dangers et le plus pesant qui accable l’Église aujourd’hui, c’est le souhait illusoire de que l’Église fasse une promenade tranquille et calme au milieu des péripéties de l’histoire de ce monde et de l’humanité : c’est la pire négation de la réalité. L’Église ne peut pas vivre en dehors de la tempête. Elle est dedans. Nous y sommes et c’est bien normal que la foi ne nous fasse pas échapper au sort commun de nos frères.

 

Cet aspect des choses est moins facile à admettre. Quand il s’agit de résister à la tempête, nos mouve­ments, nos attitudes sont toujours conditionnées par la position du bateau. On perd facilement l'équilibre. On fait plus facilement des erreurs dans les manœuvres. Mais ce n’est pas une raison pour ne pas continuer. Ce n’est pas une raison pour s’asseoir au fond du bateau en se disant : « De toute façon on n’y peut plus rien : on lâche les cordages  et les voiles, et on verra bien ce qui arrive ». Non. C’est au contraire à ce moment-là qu’il faut s’y mettre avec plus d’ardeur que jamais.

 

C’est pourquoi je voudrais conclure par cette simple réflexion. Ce que nous avons construit, nous l’avons construit ensemble. J’ai seulement été là comme curé en titre que depuis quelques années (Jean-Philippe en a eu dose de charge curiale). La seule chose que nous ayons à faire, c’est de continuer à construire notre communauté : il y a du vent et de la tempête, il y a des choses parfois difficiles à gérer et à comprendre, mais ça ne fait rien : on continue dans le vent et la tempête …

 

Alors frères et sœurs, vraiment de tout cœur, merci pour ce que nous avons pu par la grâce de Dieu et par le souffle de l’Esprit construire ensemble, et que nous puissions le plus longtemps et le plus profondément possible continuer à le faire exister sous la conduite de l’Esprit Saint. Amen. (applaudissements nourris et chaleureux).

 

 

 
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