AU FIL DES HOMELIES

La parabole du fils prodigue ou l’insoutenable liberté de l’homme

Dimanche 11 septembre 2016 (24ème du temps ordinaire)
Ex 32, 7-11.13-14 ; 1 Tm 1, 12-17 ; Lc 15, 1-32
Homélie du Frère Daniel Bourgeois

Frères et Sœurs, je crois que dans cette église, on a prêché au moins vingt ou trente fois sur la parabole du fils prodigue. C’est le morceau de choix pour toutes les célébrations pénitentielles, durant le carême, etc. Vous comprenez donc que le prédicateur soit un peu à court d’imagination, même si la richesse de cette parabole est inépuisable. Cela dit, il m’est venu une idée, pas qu’une mais au moins une, que je voudrais vous soumettre pour interpréter cette parabole dans sa dimension que je nommerais “subversive”.
Pourquoi l’est-elle ? Parce qu’elle propose à travers la figure des deux fils, deux comportements, et finalement celui qui est privilégié et montré en exemple par Jésus, est précisément celui qui éveille en nous spontanément le plus de soupçons. La figure du fils aîné, contrairement à ce qu’on pense, est sévèrement réprouvée par Jésus, puisqu’on lui dit pratiquement que s’il ne veut pas participer à la fête il n’a qu’à aller manger seul dans son coin. Précisément, c’est un peut-être l’attitude qui nous viendrait spontanément à l’esprit si nous étions dans son cas.
Je m’explique : finalement, malgré toute la terreur que cela peut engendrer et tous les drames, assassinats et massacres que nous voyons, il y a au moins quelque chose d’important que nous sommes obligés presque malgré nous de clarifier, en tout cas nous chrétiens, c’est la question de notre conception de la religion quelles que soient ses formes. En effet, il n’y a finalement que deux comportements en matière de religion. Tout le reste, ce sont des détails, ou si vous voulez de la crème Chantilly autour de la pièce montée.
Le premier comportement, c’est la religion comme soumission, c’est le comportement du fils aîné. Il dit : « Moi, je reste avec papa, je fais ce que me dit papa et je le fais le mieux possible ; j’accomplis toutes les consignes et comme ça je suis tranquille, et surtout, que tout le monde fasse comme moi ». Ça c’est la religion de la soumission. Il n’y a pas le choix, car s’il y a une religion, si on est religieux, c’est pour obéir, donc il faut des lois, des codes, des préceptes, des recettes toutes faites et des moyens de faire que, à tout moment, je peux regarder dans la Loi de Moïse, dans le Coran, dans l’Évangile, ou dans le code d’Hammourabi si vous voulez, ce que je dois faire ou ne pas faire. Il n’y a, hélas, pas que certains musulmans qui vivent comme ça !
“Cette religion du précepte et des ordonnances”, comme l’écrit saint Paul, cette religion-là, finalement est redoutable. Parce que lorsque le fils aîné revient des champs où il a fait tout ce qu’il fallait, il est furieux que son frère rentre à la maison. Vous me direz qu’il a des excuses, parce que si le frère a dilapidé un tiers de l’héritage – le frère ainé a droit aux deux tiers –, dans les droits de succession ça va quand même peser lourd. Quand le frère aîné arrive donc aux portes, qu’il entend la musique, il ne le supporte pas. Voilà le vrai péché du frère aîné, c’est de penser que nous sommes là pour exécuter la consigne, comme l’allumeur de réverbère du Petit Prince ou comme le soldat Pitou. Je fais tout ce qu’on me demande et après je me mets au garde-à-vous et je reçois la médaille militaire. Eh bien ça, ça ne marche pas ! Ce n’est pas la “vraie” religion. D’ailleurs on voit les résultats …
Et pourquoi ? Ce que Jésus dit – libre à vous de le croire et même d’aller chercher ailleurs –, ce qu’il préconise, c’est la liberté. Il n’y a pas de vraie religion sans liberté ! Telle est la seconde forme de religion qui repose sur des bases tout à fait différentes. Et tous les détails de la parabole nous montrent que le comportement de la liberté du cadet est fondamental. Voyez déjà la première scène, le partage des biens et départ du cadet. Le fils demande son bien, il le demande librement. Pourquoi le demande-t-il ? On croit toujours qu’il n’a qu’une idée, c’est d’aller s’amuser et perdre son argent. Ce n’est pas uniquement ça et ce n’est pas si simple. Ce fils cadet, parce qu’il est puîné, a donc toujours son aîné sur le dos, c’est déjà un peu difficile : on connaît cela dans certaines familles ! Les aînés savent les sentiments très mélangés qu’ils éprouvent à l’égard des plus jeunes ! Lui, le fils puîné, subit à l’inverse les contraintes de l’aîné et finit par en avoir assez. Demander sa part d’héritage, d’une certaine manière, est une demande de majorité : il a envie d’être vraiment libre ! C’est probablement pour cette raison que le père ne fait pas d’objection, car lui-même ne conçoit la relation avec son fils cadet que sur le mode de la liberté. Il lui dit : « Tu veux partir ? Eh bien pars ». On peut penser que ce père est un mauvais père : qui laisserait normalement son fils de quatorze ans partir avec sa mobylette s’acheter un studio dans la ville voisine ?
On voit donc bien où git le problème ; le cadet, même s’il va ensuite faire de grosses bêtises et dilapider le tiers du patrimoine, a au moins ceci de juste, sur toute la ligne, c’est qu’il conçoit la relation entre son père et lui sur le mode de la liberté, ce qui est fondamental. C’est parce que le fils a découvert la liberté qu’il demande à son père de lui lâcher la bride et de lui donner la part d’héritage. De cette liberté, il en use et il en abuse, il fait les “quatre cent coups”. Nous savons faire cela, et nous le réprouvons ; et Jésus le réprouve, clairement, mais cela n’empêche que le fils agit librement. Le père ne lui envoie pas des courriels pour l’interroger sur le solde de sa carte bleue. Le père a donné librement à quelqu’un de libre, donc le fils met en œuvre sa liberté : s’il avait lancé une start-up et avait réussi le problème aurait été le même !
Mais, et c’est là que c’est intéressant, au moment où il arrive au bout de ses réserves bancaires, il revient en lui-même – « retournant au fond de lui-même », nous le texte –, et là encore, c’est un acte libre. Personne n’est là pour lui dire : « Mon petit, tu ne te rends pas compte mais tu vois, tu as fait des bêtises, eh bien tu vas le payer très cher, tu as tout dépensé, tu n’as plus rien, même les cochons ne veulent pas te donner à manger » … Personne ne lui fait la morale quand il est arrivé au terme de ses incartades.
Et de fait, même dans cette accumulation de sottises et de stupidités, il n’a pas perdu sa liberté. Et permettez-moi de vous le rappeler, c’est un dogme de l’Église catholique, un dogme fondamental selon lequel l’homme malgré le péché originel n’a jamais perdu sa liberté. Je crois que nous devrions l’inscrire en lettres d’or dans notre cœur car c’est notre seul espoir : même le pire des pécheurs ne peut pas perdre sa liberté. Le fils n’a donc pas perdu sa liberté, il se demande ce qu’il en a fait et ce qu’il pourrait encore en faire, et à ce moment-là, la seule pensée qui lui vient à l’esprit, et qui va réorienter tout son avenir, c’est de revenir à la maison et de demander à être smicard dans la propriété. « Traite-moi comme tu veux ». Le fils ne dit pas : « D’accord, j’ai gâché le tiers de l’héritage mais au fond ce n’est pas si grave que ça ; on va faire un petit gentlemen’s agreement pour que tu ne m’en veuilles pas trop ». Non ! « Je m’en remets librement à toi, traite-moi comme tu le jugeras bon ». Il est encore assez libre pour s’en remettre à la décision libre de son père.
Et quand le père est là, à veiller à la porte pour voir si par hasard le fils ne pourrait pas revenir, il a le même réflexe de liberté dans le cœur puisqu’il ne lui laisse même pas le temps de prononcer la petite récitation qu’il avait prévue : « Oui, mon père, j’ai péché contre le ciel et contre toi et je ne mérite plus d’être appelé ton fils ». Non, il coupe court, c’est d’ailleurs assez extraordinaire, puisqu’il ne lui fait pas un sermon sur le ton du regret. Il ne dit pas : « Maintenant mon fils chéri, tu vas faire quinze jours de pénitence devant la maison, à genoux, la corde au cou comme les bourgeois de Calais ! ». Non, il lui propose simplement : « Tu rentres, tu vis ta vie à la maison puisque c’est ici que tu es librement revenu ».
On se dit que ce père aimait son fils avec une certaine prédilection et que c’est dans l’ordre des choses. On est d’accord, mais enfin l’essentiel est que le père et son fils cadet ont retrouvé une vraie relation de liberté entre eux, sur un autre mode, beaucoup plus profond et beaucoup plus noble que celle que le fils concevait quand il allait courir les filles dans les villes païennes, pour finir par fréquenter les cochons ! C’est au moment des retrouvailles qu’est restaurée une authentique relation de liberté entre eux. C’est exactement ce que Jésus veut faire sentir aux pharisiens. Il leur dit : « Jusqu’à quand allez-vous supporter que votre vie avec Dieu soit réduite à des codes selon lesquels vous vous croyez obligés de manifester que vous avez satisfait à toutes les cases du QCM du parfait observateur de la loi ? Si je fréquente les publicains, les hommes que vous méprisez et rejetez parce qu’ils sont pécheurs, c’est parce que finalement je ressens en eux et je vois en eux plus de liberté que chez vous ». Voilà bien le côté subversif de cette parabole.
Pour conclure, la foi chrétienne, la vie chrétienne, c’est une vie de liberté ! Il est sûr qu’au départ, dans les premières communautés chrétiennes, ça n’a pas toujours été perçu comme une évidence. Il y a eu probablement des espèces de tentatives de récupération prétendant que pour être sauvé, il fallait se faire circoncire, il fallait obéir à la Loi et ne pas manger de cochon … Il n’empêche que c’est la liberté spirituelle (même au prix des erreurs et du péché) qui a gagné !
Maintenant le père dit au fils qu’après avoir retrouvé cette authentique relation de liberté, tout est restauré, il donne aux serviteurs une consigne un peu surprenante, un petit détail, quand il demande qu’on lui mette des sandales aux pieds. Le fils est rentré pieds nus, puisqu’il avait tout perdu, et les sandales aux pieds prennent alors un sens nouveau : « Si tu veux repartir, tu peux. Si tu veux recommencer, je ne peux pas t’en empêcher. Je tiens tellement à ta liberté que je te donne les moyens d’aller où tu voudras. Mais je sais que maintenant tu ne gâcheras pas les ressources de ta liberté ». C’est assez extraordinaire ! Dieu, – et nous avons du mal à le comprendre –, respecte tellement la liberté de l’homme, puisqu’il en est le créateur, qu’il ne peut pas se résoudre à domestiquer l’homme en lui imposant quelque limite que ce soit à sa liberté retrouvée.
On voit bien que cette liberté humaine peut aller dans tous les sens et notamment, elle peut nous entraîner jusqu’à garder les cochons. Dieu sait que nous avons beaucoup de cochons à garder dans l’enclos de notre propre cœur, mais il n’empêche que le seul bien précieux, mais il tient par-dessus-tout à sauver cette liberté parce qu’il en est le Créateur.
Voilà pourquoi il est si exigeant de vivre selon la vraie liberté chrétienne comme l’apôtre Paul nous y invite à longueur de pages dans ses épîtres et comme ces paraboles de Luc nous le montre. Il est beaucoup plus difficile de risquer un rapport de vraie liberté face à Dieu que de simplement respecter les codes religieux, parce que les codes religieux nous donnent une certaine sécurité (souvent légitime), à ceci près qu’au moment où je pense et réfléchis ma vie avec Dieu uniquement dans le registre d’une codification de ma vie, j’ai déjà perdu la vraie dimension de ma liberté, ce qu’il ne faut souhaiter à personne.

 
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