AU FIL DES HOMELIES

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CHOISIR LA LOI DU SEIGNEUR

Nb 11, 25-29 ; Jc 5, 1-6 ; Mc 9, 38-43.45.47-48
26ème dimanche du temps ordinaire – année B (30 septembre 2018)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Texte terriblement compliqué à interpréter que celui qui nous est proposé par la liturgie d’aujourd’hui, d'abord parce qu'il est complexe. En fait, comme nous l'avons déjà vu dans les dimanches qui précèdent, Marc explique dans les chapitres 8, 9 et 10 de son évangile comment on doit suivre le Christ. Il en a profité pour rassembler et agencer un certain nombre de paroles de Jésus. Mais il les a certainement aussi réinterprétées en fonction des besoins ou des attentes de la communauté pour laquelle il écrivait son évangile. C'est une chose bien connue quand on écrit un livre, un roman ou tout ce qu'on voudra, on n'est pas simplement en train d'expliquer ses propres idées ou celles dont on veut parler, mais on est aussi obligé d'organiser le discours en fonction du public. C'est exactement le cas aujourd'hui. Ce texte est très complexe parce qu'il rassemble plusieurs morceaux.

Le premier morceau est presque le plus simple. « Qui n'est pas contre nous est pour nous ». On a parfois curieusement oublié ce texte dans l’Eglise, car Jésus a énoncé pour ses disciples cette vérité : ils ne doivent pas forcément être en accord avec ceux qui se prononcent explicitement pour eux. Autrement dit, l'Eglise n'est pas un cercle fermé. Il y a des gens qui ne sont pas contre nous, sans pour autant aller à la messe ni croire qu'ils ont été sauvés par le Christ mais qui, à certains moments, font du bien et vivent comme des justes. Et ceux-là ne se sentent pas obligés de dire qu’ils sont pour nous ni obligés de payer le denier du culte.

Donc le problème c’est qu’avec ces gens-là, Jésus dit : « Qui n’est pas contre nous est pour nous ». Finalement, sans le savoir, ils travaillent dans le même sens que nous, sinon pour le même but. Et cela nous invite déjà à voir comment nous-mêmes nous comprenons notre place de chrétiens dans le monde. Si nous sommes uniquement préoccupés de vouloir nous distinguer des autres, d’être mieux que les autres, plus missionnaires que les autres en considérant que si les autres ne sont pas comme nous, on doit les empêcher de « chasser les démons » comme le dit l’apôtre Jean – qui est toujours quand-même un peu vif dans ses réactions –, nous avons tort.

Le monde tel qu’il va n’est pas nécessairement contre nous. Je crois que c’est une première leçon de cet évangile qui a beaucoup de conséquences pour la suite. On ne peut pas considérer que les critères par lesquels nous vivons nous-mêmes notre foi sont imposables absolument à tout le monde. La mission n’est pas le prosélytisme, si vous voyez ce que je veux dire. Si l’on veut faire des prosélytes, on peut toujours ! Il y a toujours des gens qui veulent absolument que vous soyez de leur avis. Mais ce n’est pas cela le but du jeu. Le but du jeu, c’est que Jésus admet que dans le monde tel qu'il va, la société où Il vit, il y a des gens qui ne se prononcent pas pour Lui, mais qui ne sont pas contre Lui ni contre l’Eglise. C'est quand même intéressant que l'Eglise primitive ait gardé cette parole du Christ alors que pourtant elle pouvait être persécutée. On a gardé cette parole du Maître.

Deuxième chose, la parabole du verre d’eau. C'est une parole extraordinaire car elle veut dire que le moindre geste dans le sens du service de l'autre a déjà une valeur pour le Christ. Si on vous a donné un verre d’eau parce que vous êtes au Christ, la personne recevra le centuple. Cela approfondit ce que nous avons entendu dans le passage précédent. Cela approfondit dans le sens où il arrive que des gens soient généreux vis-à-vis des disciples du Christ, même si cette générosité est extrêmement mesurée : en réalité, le Christ ne comptera pas là-dessus ; Il ne comptera pas sur la quantité du don mais sur le geste du don. Là encore, nous devrions avoir ce réflexe critique vis-à-vis de nous-mêmes. Cela n'est pas le fait de beaucoup donner qui compte, c'est le geste même du don. C'est très important.

Mais Marc ne s’arrête pas là dans cette espèce de portrait que Jésus donne de son disciple. Il enchaîne immédiatement sur le problème du scandale des petits. C'est évidemment là-dessus que nous devons concentrer tout notre effort. Aujourd’hui, tout le monde parle du scandale de la pédophilie : c'est plus qu'un scandale, mais nous allons y revenir. La première chose dont il faut être absolument conscient, c'est que Jésus s’est appliqué le mot "scandale" à Lui-même. Il a dit à travers la parole de Paul, qu'Il était scandale pour les juifs. Que veut dire scandalum qui a donné le mot "scandale" ? Dans la traduction actuelle, on essaye de le purger un peu en disant occasion de chute. "Scandale", c’est plus que cela, c’est monter un piège ; cela désigne plus précisément la petite tige souple qui déclenche le piège pour coincer l'animal ou l’oiseau. Le scandale est le mécanisme qui fait qu’au moment même où l’on met le pied, l’aile ou le cou sur le fromage, le scandale se déclenche et on est immobilisé pour l'éternité.

"Scandale" est donc un terme assez spécifique et par extension c'est devenu le scandale de la pierre qui fait tomber. Dans l'Ancien Testament, on utilise déjà un peu le mot "scandale". Cela devait être un jeu de gamins, courant à l'époque hélas, de mettre un caillou sur le chemin d’un aveugle. La pierre le faisait tomber et par conséquent ce caillou était la pierre de scandale. D’ailleurs, Jésus a repris l’image de la pierre de scandale pour dire que Lui-même pouvait être une pierre qui fait chuter. Le mot "scandale" n'est pas si facile que cela à appréhender. Est-ce uniquement dans le sens de certains journaux qui publient des articles à scandale toute la journée? Il n’est d’ailleurs pas anodin que la presse à scandale ait tant de succès dans la société actuelle… Cela veut-il dire que "scandale" est réductible uniquement au mot "provocation" ? Non !

"Scandale", c'est plus profond que cela. Et c'est pour cela qu'on voit que le Christ le concentre sur les trois éléments qu'il désigne : la main, l’œil et le pied. Si ton pied, si ta main, si ton œil ... il faut les couper s'ils sont pour toi occasion de chute, s'ils sont pour toi scandale. Qu'est-ce que cela veut dire ? L’homme est créé dans le but d'un accomplissement de soi selon l'appel et la vocation que Dieu lui a donnés. Mais l'homme a une telle maîtrise de lui-même par sa liberté qu'il est capable de détourner cette destination et d’en faire non seulement une occasion de chute pour lui-même mais aussi pour les autres. Autrement dit, le terme de "scandale" désigne d'abord le fait que ce qui est fait normalement, à savoir la main pour servir, le pied pour aller à la rencontre des autres, l’œil pour voir le cœur de l'autre et lui venir en aide, tout cela peut devenir occasion de chute. C'est donc un avertissement qui s'adresse à tout le monde et non pas à une catégorie de gens. Qui d'entre nous peut dire que son œil n'a pas été une occasion de scandale, que sa main n'a jamais créé le scandale ? Le scandale n'est pas d'abord que cela se sache. C'est d'abord le détournement de la vocation profonde que Dieu a inscrite en nous.

À partir de là, que faut-il faire ? Pour Jésus, celui qui doit le premier éviter le scandale ou le corriger, c’est celui qui l’a commis. Parce que si ta main te pousse au scandale, à faire chuter l’autre, à ce moment-là tu coupes ta main. Idem pour le pied, idem pour les yeux. En réalité, la première victime du scandale est celui qui le commet. Il ne faut pas oublier cela : quelqu'un qui commet comme scandaleux une chose atroce est effectivement le premier à se détruire. C'est très curieux parce que Jésus ne dit rien des victimes. C’est à tel point que j'ai vérifié dans la dernière lettre du pape François, il n’est absolument pas fait allusion à ce texte. Le pape parle d'autres concours de circonstances, d’autres passages de l'épître aux Corinthiens, il ne fait pas allusion à ce texte. Ainsi, il y a là quelque chose de très mystérieux. Je pense que le texte que nous venons d'entendre n'est pas exactement adapté pour essayer d'approfondir la question qui est en train de bouleverser quand même pas mal de choses dans l'Eglise. Ce qui est en question ici, c'est la responsabilité de chacun vis-à-vis des autres.

Le problème du scandale est d'abord le fait que l'on puisse pervertir la richesse même d'être créé que Dieu nous a donnée. Que Jésus ait dénoncé la possibilité de perversion pratiquement partout dans l’homme, c'est évidemment un constat brutal. Cela ne veut pas dire qu'on est tous des pervers, c’est à moduler. Mais sur le fond du problème, Jésus nous dit que c'est dans la réalité même de ce qu'on est que commence la perversion. À partir de là, toutes les déclinaisons sont permises. Cela peut être la perversion de l'acte lui-même, la perversion de ne pas le dénoncer, la perversion de ne pas voir la vérité même de l’acte alors que l'entourage en est conscient. Ce sont toutes des formes de scandale. Et je pense que c'est la raison pour laquelle le pape demande à toute l’Eglise de se convertir. Cela n'est pas simplement parce qu'il y a des gens qui ont été atroces et monstrueux dans leur comportement, spécialement des prêtres, c'est qu’il y a une telle fragilité en l’homme que l'homme peut toujours tomber par le moyen même de sa consistance créée qui lui a été donnée : sa liberté, son affectivité, sa manière d’être, ses capacités relationnelles, etc.

Frères et sœurs, Jésus à ce moment-là ne donne pas beaucoup de détails sur ce problème du scandale. Il est très sobre. C'est une question par exemple que les exégètes se posent : Marc veut-il le transposer simplement pour les responsables des communautés ? C'est une des hypothèses possibles, ce qui laisserait penser qu'il y avait des chefs de communauté qui scandalisaient les petits, ceux qui ne comprenaient pas très bien ou qui en étaient au b.a.-ba de l'évangile et qui étaient scandalisés par certains propos de ceux qui prenaient la parole publiquement dans les assemblées. Cela n'est pas impossible. Mais sur le fond, la fragilité de tout être, occasion de chute et de scandale, n'est pas quelque chose qui est réservé à ceux que l'on va dénoncer. Nous sommes tous, d'une manière ou d'une autre, capables de détruire à la fois nous-mêmes ou les autres par cela même qui constitue notre être et notre nature.

Frères et sœurs, c'est sans doute une vision des choses que Jésus pouvait se permettre mais qui nous amène à un examen de conscience assez sévère. Si nous croyons être quittes du scandale simplement parce qu'on n’a rien à se reprocher, il y a peut-être un autre scandale qui est en train de naître. C'est celui que j’ose appeler la bonne conscience. Et cela n’est pas nécessairement le meilleur ni le moins pire.

Frères et sœurs, c'est là où le Christ nous oblige à avoir un regard sur l'être humain qui est un regard sans concession et d’une lucidité absolue. À la fois parce que nous savons que nous sommes fondamentalement fragiles et que ce qui nous fait tenir n'est pas uniquement la maîtrise de nous-mêmes – c’est à double tranchant – mais la conviction de nous savoir portés par la grâce et la présence du Christ. C’est peut-être le don le plus précieux qui nous est fait ; raison de plus pour ne pas succomber au scandale.

 
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