AU FIL DES HOMELIES

Les dix lépreux : SMIC de la religion ou inventivité de la grâce ?

28ème dimanche du temps ordinaire (9 octobre 2016)
2 R 5, 14-17 ; 2 Tm 2, 8-13 ; Lc 17, 11-19
Homélie du frère Daniel Bourgeois

Frères et sœurs, nous voilà confrontés à un événement tout à fait historique et qui ressemble à un fait divers raconté dans un journal. Il n’y a pas d’énigme, pas de problèmes. Les lépreux s’adressent à Jésus qu’ils reconnaissent comme guérisseur. Nous aussi, nous reconnaissons que Jésus est la source de la vie. Ils vont le supplier, ils restent à distance pour respecter les consignes de pureté rituelle données par la Loi de Moïse. Pour mettre leur foi à l’épreuve, Jésus ne les guérit pas immédiatement. Il les renvoie et c’est en route qu’ils sont guéris. Voilà un premier détail auquel on ne fait pas attention : habituellement en effet, Jésus guérit sur le champ. Il y a bien quelques guérisons “en différé” mais là, ce petit décalage est très significatif, car Jésus les envoie se montrer devant les autorités compétentes. C’est après seulement que nous avons en supplément un épisode inattendu sur le lépreux Samaritain (que Jésus traite d’étranger, entendez : qui n’a pas la foi ou la religion parfaite qu’il devrait avoir s’il faisait partie du peuple juif). Cet homme à la religion borderline est le seul à revenir vers Jésus et à le remercier. On comprend que Jésus le fasse remarquer sur le mode du regret : « Les neuf autres n’ont-ils pas été guéris ? Où sont-ils ? » Pas d’explication. Tout cela rentre parfaitement dans le cadre historique de l’époque.
Un deuxième détail mérite d’être noté ; ces dix lépreux demandent la guérison et s’adressent à Jésus en l’appelant « Maître ». En réalité, il faudrait traduire par “Patron” ou “chef”, le terme est ici utilisé pour désigner l’autorité de celui qui gère une maison ou un domaine. Les lépreux manifestent dans une confession de foi la puissance de Dieu. Tout rentre dans les cadres de notre pensée, de notre foi : dix personnes demandent à être guéries et elles le sont. Ils sont tous tellement contents d’être guéris que certains oublient de dire merci, mais cela fait partie du lot commun de l’humanité : quand il s’agit de dire merci, on sait bien qu’il faut être “bien élevé” !
Si on lit cette parabole d’une façon un peu “plate”, elle nous semble être l’illustration d’une attitude religieuse banale et sans grande profondeur. C’est du style : mon enfant a la grippe ou la coqueluche, je vais mettre un cierge, il est guéri, tant mieux, tout va bien, Dieu a fait son travail et je reprends ma vie normale ... Ces lépreux dès le départ manifestent une conception très conventionnelle de la religion : Dieu est le chef qui fait ce qu’il veut. On ne sait jamais, ça pourrait marcher. Donc, on lui demande de l’aide, il nous prescrit une chose à faire, on la fait en régularisant les papiers auprès du prêtre, et l’affaire est réglée.
Mais est-ce bien l’intention profonde de ce récit ? En fait, non car précisément l’un d’entre eux a compris lorsqu’il constate sa guérison, que « la vie n’est plus comme avant ». L’a-t-il compris parce qu’il était Samaritain, parce qu’il n’avait jamais étudié son catéchisme et qu’il était émerveillé de se voir bénéficier de la puissance de Dieu dont on lui avait vaguement parlé ? Nous ne connaîtrons jamais ses motivations “psychologiques”, mais il comprend qu’il ne peut pas en rester là. Telle est la pointe de ce récit. Pour les neuf autres, à quoi sert leur démarche religieuse ? À se réintégrer dans le moule religieux de la société dont ils étaient exclus ! Voilà ce qu’ils attendaient. Quand Jésus leur dit : « Allez vous montrer aux prêtres », ils trouvent cette injonction tout à fait normale car être lépreux à l’époque, c’était vivre “hors cité”, comme on cultive des plantes “hors sol”. Vous voyez pourquoi la scène se situe à l’entrée d’un village car ils sont “marginaux” au sens littéral du mot, ils ne peuvent pas entrer dans la cité des hommes.
Par conséquent, quand ils demandent au maître de pouvoir bénéficier d’une guérison, les futurs “neuf autres” veulent réintégrer la vie normale, rien de plus. Quand Jésus les a guéris, le “Maître” a fait son boulot et c’est tout, il n’y a plus rien à attendre de lui : il a fait ce qu’il faut et on fait ce qu’il faut ! À partir du moment où la situation est régularisée, que demander de plus ? Or, le Samaritain, quel que soit par ailleurs son statut religieux, a compris autre chose. Jésus prend plaisir à souligner qu’il n’est pas tout à fait dans les normes de la religion, ne serait-ce que par le fait d’être samaritain (une véritable horreur aux yeux des “vrais Juifs”.
Alors que s’est-il passé dans la tête et surtout dans le cœur de cet homme ? On nous dit qu’en chemin, il se rend compte qu’il est guéri. À partir de ce moment-là, craint-il de se montrer aux prêtres parce qu’il est samaritain et donc qu’il risque des ennuis administratifs avec le clergé officiel ? Ce n’est pas à exclure, mais ce qui l’intéresse, ce n’est pas de simplement “un retour à la vie normale” ; car il sait qu’une relation nouvelle s’est créée entre lui et celui qui l’a guéri. Les neuf autres considèrent que cette guérison était dans l’ordre des choses, puis¬qu’ils avaient entendu dire que Jésus était un thaumaturge, un guérisseur. Jésus est donc rentré dans leur cadre de vie, comme les antibiotiques dans la thérapeutique de la grippe. Tandis que le Samaritain se demande pourquoi Jésus l’a guéri lui aussi. Les autres ne sont pas posé la question, ils se sont simplement dit : « Nous voilà bénéficiaires d’une action miraculeuse de Jésus. Tant mieux pour nous ! ».
C’est la pointe du récit. Quand ils sont en route, le texte nous dit « qu’ils furent purifiés », c’est-à-dire guéris. Mais quand le dixième revient sur son chemin pour remercier Jésus, celui-ci lui dit : « Ta foi t’a sauvé ». Mesurons-nous la nuance entre le fait d’être “guéri”, c’est-à-dire “réintégré à la normale” et “sauvé”, c’est-à-dire “intégré dans une nouvelle relation avec Dieu” ? Ce récit nous explique donc qu’il y a deux manières “d’avoir la foi”. Ou bien j’ai la foi comme moyen de régulariser ma situation dans la vie quotidienne, quand j’ai un problème d’argent, un examen à passer, un souci de santé, je fais dire une intention de messe, je dépose un cierge, c’est une demande de “réintégration” normale. Cette foi est quand même une foi puisqu’elle inspire une demande à laquelle on a bon espoir qu’une suite sera donnée.
Mais il existe une autre forme de foi, qui consiste à dire : « Si Dieu a fait ça pour moi, puis-je m’en tenir simplement au comportement standardisé des gens qui ont bénéficié de l’amour de Dieu ? » Attitude nettement différente, on pourrait parler d’une foi “réactive”, consciente du caractère inouï du don reçu, une foi qui ne se limite pas à goûter les effets de la guérison mais qui cherche à nouer avec le Christ une relation plus personnelle, plus essentielle et plus féconde.
Il n’est pas vraiment nécessaire de donner des applications concrètes concernant notre manière de répondre à l’action de Jésus dans nos vies. Où en sommes-nous de notre foi ? Sommes-nous comme les “neuf autres”, nous contentant d’une foi gentille, sympathique, remboursée par la “sécurité sociale catholique” ? C’est déjà bien car il s’agit du comportement religieux basique qui nous permet d’être au SMIC de la religion. Mais ce minimum ne suffit pas ; si on veut vivre dans une vraie relation avec Dieu, et qu’on reconnaît l’immensité du don de Dieu au fil des jours, alors qu’en faisons-nous ? Honnêtement, peut-on en rester là ? Notre reconnaissance n’implique-t-elle pas une certaine inventivité ou créativité de notre part ?
Ce Samaritain revenant sur ses pas pour revoir Jésus en étant guéri, n’a pas inventé un geste d’une grande originalité. C’est un geste tout simple. Lorsque nous devons passer à une dimension plus profonde de notre foi, il ne s’agit pas de faire des choses extraordinaires. Il s’agit tout simplement de prendre acte de cette mystérieuse maturation de notre personnalité religieuse, liée à la situation où chacun de nous se trouve.
Ce récit est un enseignement sur la foi, plus que sur le miracle. Quand on est bénéficiaire d’un bienfait de Dieu, quel qu’il soit, et qu’on en prend conscience, il y a deux manières de traiter ce don. Ou bien on le traite comme une chose normale de la part de Dieu, et on va l’intégrer comme un “plus” pour gérer sa vie. Ou bien on considère que ce don est tellement extraordinaire et précieux que l’on ne pourra pas en rester là. Il faut alors avancer sur le chemin de la reconnaissance, avec le souci de rechercher ce qu’il veut nous faire découvrir encore. C’est la démarche du Samaritain. Il ne remercie pas simplement parce que les choses se sont bien passées, mais il remercie pour tout ce que Dieu a opéré en lui par cette guérison et pour ce nouveau mode de vie qu’il va pouvoir déployer avec lui au fil du chemin qui s’ouvre devant lui. Chacun de nous est dans la même situation ; n’oublions pas de regarder en arrière pour mieux avancer vers l’avenir que Dieu nous offre !

 
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