AU FIL DES HOMELIES

PRIER, C'EST RESISTER

Ex 17, 8-13 ; 2 Tm 3, 14 – 4, 2 ; Lc 18, 1-8
Vingt-neuvième dimanche du temps ordinaire – C (16 octobre 2016)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


 

Nous venons d’entendre l’une des paroles les plus désespérées que Jésus ait dites. L’autre, c’est « Mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? », au moment de sa mort sur la Croix, cri que l’on peut comprendre, car Dieu a crié à ce moment-là l’horreur de l’humanité entière devant la mort. Mais quand il pose la question que nous venons d’entendre, il n’est pas sur la croix, il est au milieu de la foule et lance un véritable défi : « Le fils de l’homme, quand il reviendra, trouvera-t-il la foi sur la Terre ? » C’est la suite ou la conclusion d’une parabole qui elle aussi n’a pas toujours été bien comprise et dont nous allons essayer de cerner les traits fondamentaux pour mieux comprendre une certaine manière d’être à la fois priant et croyant.
La parabole est tirée de la vie civile et non religieuse. On y voit une veuve qui symbolise l’Église : privée de son époux, elle attend de le retrouver. Cette veuve est donc en manque, un manque radical, existentiel. C’est l’Église comme telle qui est en situation de veuvage, situation la plus faible et la plus vulnérable de l’époque. Car les femmes ne se mariaient pas nécessairement par amour, mais surtout pour avoir la protection d’un mari. Lorsque le mari mourrait le premier, c’était la catastrophe, parce que tout le monde, à commencer parfois par l’entourage proche, essayait de grignoter le bien de la veuve, anticipant ou accélérant la succession ; il faut savoir que les affaires de famille étaient pires à l’époque qu’aujourd’hui. La veuve est dans une situation de détresse. Et l’Église, elle aussi, est toujours dans cette situation, même aujourd’hui. C’est pour cela qu’on se plaint toujours de l’Église et qu’il y a tant de membres de l’Église qui passent leur temps à se plaindre en disant que tout va mal. De plus, elle est dans une situation de détresse puisque tout le monde se déchaîne contre elle. On ne sait pas toujours exactement quels sont ceux qui veulent le plus de mal à l’Église, à cette pauvre veuve, mais on a bien souvent l’impression qu’il y a des gens ou des groupes qui veulent s’emparer de son héritage.
Et que fait la veuve ? Elle va voir un juge. Elle a raison, mieux vaut essayer de régler l’affaire de façon juste. Manque de chance, elle tombe sur une crapule qui lui dit : « Je suis un esprit fort, je ne crois ni à Dieu ni à Diable, j’arrange mon métier en fonction de ce qui me rapporte et plaider pour une veuve, ce n’est pas nécessairement le meilleur moyen de faire de l’argent ». Il laisse donc courir l’affaire car ça ne l’intéresse pas. Curieusement, la veuve ne désespère pas. Telle est la première caractéristique de la prière : c’est une insurrection, une révolte contre l’état des choses, contre la paresse dont se prévalent ceux qui ont des positions de force. Il n’est pas normal qu’elle soit dans cette situation-là. Il n’est pas normal non plus qu’elle soit tombée sur un juge qui est à la limite de la corruption.
Cependant, elle ne perd pas espoir. D’une certaine manière, elle croit sincèrement qu’elle peut changer l’attitude du juge. Dans cette parabole, cette attitude de la veuve est ce qu’il y a de plus extraordinaire. Elle est au plus bas du point de vue de sa situation humaine, financière, sociale, et cependant, elle croit quand même que ce juge paresseux et pourri va faire quelque chose pour elle. Or, vous avez remarqué la raison pour laquelle il finit par céder, une raison fort peu reluisante. Habituellement, les traductions en français cherchent à noyer le poisson, en proposant par exemple : « De peur qu’elle ne vienne m’importuner » (ce mauvais juge a tout à coup un langage bien châtié !). En réalité, ladite veuve doit être une maîtresse femme, car la traduction littérale, c’est à peu près : « De peur qu’elle ne vienne me faire un “œil au beurre noir” ». On ne nous dit pas si elle en avait les capacités, mais c’est le sens du terme grec : « Qu’elle vienne me “coller une beugne” ! ». Mais évidemment on ne peut pas dire cela dans une homélie ...
De fait, elle ne se laisse pas aller à la violence. On dirait même qu’avec cette crapule, elle veut jouer la carte d’une certaine confiance. La veuve n’a aucun moyen de défense, hormis le secours que peut lui apporter le juge inique. Aussi étrange que cela puisse paraître, c’est notre situation dans le monde. L’Église dans le monde est une veuve. Elle a perdu le pouvoir et le prestige qu’elle s’était acquis dans la société à certaines époques. La page est tournée. On voit bien comment, quand des millions de chrétiens veulent exprimer leur point de vue sur un problème politique, les pouvoirs publics ne veulent pas en tenir compte et les méprise. L’Église n’a plus de pouvoir. Il y en a qui s’en plaignent. Mais il ne sert à rien d’en faire un problème.
La deuxième chose mise en évidence par ce bref récit, c’est que ce monde n’a pas vraiment envie de rendre justice ni à l’Église, ni aux plus démunis. Dans le contexte actuel, on ne voit pas toujours le pouvoir politique poser des actes exemplaires pour tirer les gens de la situation dans laquelle ils se trouvent, notamment les plus pauvres ! Et cependant, la force de la prière repose sur la confiance qu’il peut se produire du bien même par des intermédiaires qui le font par lassitude ou par démagogie, ou pour soigner leur image auprès du plus grand nombre ; on le voit clairement à propos de ce juge odieux. C’est bien là que repose toute la force de la prière de la veuve. Cette femme n’est pas “née de la dernière pluie”, elle sait bien que son défenseur n’est pas courageux, ni très chevaleresque, mais elle y va. C’est de sa part, une insurrection contre la situation du monde, contre la paresse et les calculs à court terme qui s’imposent trop souvent au cœur des hommes de pouvoir. Et l’histoire montre qu’elle avait raison d’y croire « envers et contre tout ».
Au cas où nous ne l’aurions pas vraiment éprouvé au plus intime de nous-mêmes, cela nous montre exactement que le sens et la force de la prière sont en grand partie un acte de résistance. On ne le dit pas assez souvent, mais prier, c’est résister. C’est résister au jour le jour, dans toutes les situations où l’on se trouve. On peut appeler cela l’entêtement chrétien. Être chrétien, c’est prier avec entêtement, c’est prier en sachant qu’il faut être “tête de mule”. C’est d’ailleurs le mystère de la prière : elle se déchaîne encore plus quand les causes sont “désespérées”. Il faut être des “têtes de mule” face à la situation de ce monde, face aux difficultés dans lesquelles on se trouve, face à toutes les formes de souffrances et de mal que nous pouvons rencontrer soit dans notre vie, soit dans la vie de ceux qui nous sont chers. Peu importe, on y va.
De toute façon, le seul ressort de la prière, c’est, comme la veuve, de faire confiance même à ceux qui ne méritent pas notre confiance. Et d’ailleurs, le juge va lui faire justice pour d’autres raisons que la confiance qu’elle lui a faite.
D’où la question que Jésus pose au sujet de la foi. Jésus demande : « Trouverai-je encore quelques “têtes de mules” de la prière quand je reviendrai ? » C’est aussi la question pour l’Église aujour¬d’hui. La prière est-elle pour nous un acte de résistance, ou est-ce simplement un moyen d’occuper notre temps par soumission et résignation ? Il n’est absolument pas question ici de se bercer psychologiquement avec de belles pensées, ça n’aurait aucun sens. La veuve n’a pas de belles pensées, ni de beaux sentiments. Elle voit le monde, le juge et la situation tels qu’ils sont, de façon réaliste.
Trouvera-t-il la foi sur la terre ? Sommes-nous des obstinés de la prière ? Des cœurs suffisamment révoltés pour recourir à la prière ? La prière est une négation fondamentale face au pouvoir du mal. C’et l’affirmation que le monde ne suit pas nécessairement la logique du mal et qu’il arrive un moment où sa logique de mort touche le fond et l’oblige à remonter.
Voilà une leçon extrêmement actuelle. Nous sommes vraiment dans la situation de la veuve. Pensez au sort de la planète. Pensez à la résolution apparemment impossible des conflits politiques actuels. Pensez à notre situation politique et sociale en France. On ne maîtrise plus rien ! Et d’une certaine manière, c’est notre chance parce que si nous misons sur le “bon cheval”, c’est-à-dire l’entêtement de la prière, là comme le dit le Christ, non seulement, il retrouvera la foi sur la Terre, mais il pourrait bien se passer quelque chose…

 
Copyright © 2017 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public