AU FIL DES HOMELIES

UNE ROYAUTE DE CHARITE

Ez 34, 11-12.15-17 ; 1 Co 15, 20-26.28 ; Mt 25, 31-46
Dimanche du Christ-Roi – année A – (26 novembre 2017)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

 

Mes frères, il faut aller au cœur du problème : qu’est-ce qu’un roi ? C’est assez difficile à comprendre parce qu'en réalité, la dimension de la royauté dans la vie humaine est omniprésente. Il y a des rois partout, même chez les imbéciles. Mais si la royauté est une réalité qu’on peut discerner absolument partout, le problème est de savoir ce que cela veut dire et quels en sont les critères. La plupart du temps, nous nous en sommes tenus à des critères purement extérieurs. Nous avons toujours plus ou moins tendance à penser que la royauté est le pouvoir, la souveraineté, la supériorité voire la capacité d’écraser les autres. Si la royauté était cela, elle serait absolument abominable et ce serait inacceptable car elle dériverait vers la tyrannie, la dictature et le totalitarisme comme l’ont montré les plus sombres et les plus tristes exemples au XXème siècle, où les grands dictateurs ne se sont jamais posés comme des rois, mais ont été infiniment pires qu'eux et sont tombés dans la pire caricature de la royauté.

Or, c’est précisément ce que ne sont ni les rois ni la royauté. Si nous nous permettons aujourd’hui de fêter le Christ-Roi, ce n’est pas pour l’assimiler à une quelconque figure royale historique, même avec les rois les plus sympathiques, les plus vertueux, les plus étonnants comme saint Louis ou d’autres personnages qui ont exercé la royauté avec courage, lucidité et vérité, mais c’est parce que nous croyons qu’il y a, dans l'être même de Jésus, une vraie royauté, la source de toute vraie royauté.

Comment discerner tout cela, comment essayer de comprendre ce que l'on dit quand on dit que le Christ est roi ? C'est finalement assez simple : les royautés sont répandues partout parce que partout, la royauté est comme une sorte de dimension sous-jacente à toute la vie des groupes et des sociétés humaines. Il n’y a pas de groupe humain qui n'ait d’une façon ou d’une autre, quel que soit le nom dont on l'appelle, son roi ou sa reine. C’est quelque chose d'omniprésent parce que le rôle de la figure royale n’est pas de s’imposer ou de dominer, mais d'être un signe, de renvoyer le regard d’une société vers quelque chose que par elle-même elle n’est pas capable de se dire. Le mot roi est le même mot que regere (diriger, donner la direction) et il semble que dans nos sociétés, le mot roi vient de ce qu’il y a cinq ou six mille ans, quand il s'agissait de trouver des pâturages, les chefs de tribus indo-européennes prenaient un bâton – le sceptrum ( le sceptre) – et ils indiquaient la direction où on pouvait trouver la pâture pour les animaux afin que la tribu survive.

Le roi étant donc celui qui donne la direction, il devrait être entièrement voué à la fonction de monstration, à savoir montrer la direction où aller. Le problème du roi est exactement celui du fameux proverbe chinois "quand le doigt montre la lune, l’imbécile regarde le doigt". Le roi est le doigt, il montre où il faut aller. Mais la plupart du temps, nous ne faisons que regarder le doigt et voilà le malheur des sociétés : à partir du moment où l'on veut que la société idolâtre un de ses membres, le roi n’est plus le roi. Ce n'est pas nécessairement sa faute, c’est aussi celle de la société qui ne sait pas lire le signe et qui s'arrête au doigt.

C'est pourquoi, dans nos sociétés actuelles profondément marquées par la sécularisation, par le fait de ne pas vouloir voir au-delà de notre expérience visible, nous ne voyons pas que la royauté, comprise au sens où je le dis, nous montre justement quelque chose qui dépasse toute la société elle-même. C’est le propre des sociétés que de se dépasser elles-mêmes et c’est le propre des rois de pouvoir dire : « C’est dans cette direction-là, dans ce dépassement de nous-mêmes que nous allons nous accomplir ». Le roi ne doit pas alors concentrer sur lui – les cultes de la personnalité aujourd'hui sont fatigants –, car au lieu de se concentrer sur l’au-delà qui s'impose à la société, le pouvoir comme ceux qui lui obéissent sont complices, soumis à une sorte de pur effet de miroir, ce qui est dramatique.

Comment s’en sortir alors ? C’est ce que nous voyons aujourd’hui quand le Christ apparaît dans cette sorte de grande mise en scène de la fin des temps qui ressemble à une distribution des prix avec le discours de l’inspecteur de l’académie. En réalité ça n’a rien à voir ! Le Christ dit : « Je vous ai montré une direction, n’avez-vous pas vu ? C’était au-delà de vous-mêmes, c’était ceux qui avaient faim, qui avaient soif, qui étaient pauvres, qui avaient besoin d’amour, et Je vous ai montré là ou il fallait regarder. Alors peut-être aviez-vous la vue trop basse, manquiez-vous de lucidité ? Mais si d’instinct vous l’avez fait, alors vous avez atteint le véritable but pour lequel J’étais venu, vous montrer la vraie direction ».

C’est là que le Christ exerce sa royauté, quand Il nous dit simplement : « La vérité même de ce que vous êtes, de cette société, ce n’est pas de s’auto-vénérer dans une sorte de puissance de pouvoir mais c’est pouvoir regarder au-delà d'elle-même à la lumière de la direction qu'indique celui qui exerce la fonction royale ».

Frères et sœurs, c’est quand même extraordinaire que le Christ ait osé s’attribuer le titre de roi parce qu’Il avait tout pour pouvoir exercer une fonction royale de façon banale en concentrant tout sur Lui. Mais au jour du jugement dernier, quand nous Le verrons, Il nous montrera l’abîme de la détresse humaine à laquelle nous avons dû faire face et dans la mesure où nous avons essayé de répondre à la détresse de nos frères, alors Il nous dira : « C'était Moi, Je n'étais là que pour vous montrer ce que vous cherchiez ».

Comme vous le voyez, la vision du Christ-Roi est extraordinaire : c’est tout sauf une vision de pouvoir. Au contraire, c’est comme si le Christ disait : « A partir du moment où vous aimez, vous êtes capables d’atteindre le but ultime que Je vous montre, ma présence dans les pauvres et dans ceux qui ont besoin de vous ». C’est donc la "royauté de la charité" au plein sens du terme, l'enjeu étant que si ce que le Christ nous demande, c'est de viser la fin, d'aller droit au but, Il veut qu'en y allant nous ne Le rencontrions pas dans une sorte d’autosatisfaction de ce que nous pourrions être ou de ce que nous pourrions faire, mais dans le fait d'être proches, par Lui et avec Lui, de la détresse de nos frères.

Frères et sœurs, que cette fête du Christ-Roi convertisse notre regard, que nous ne nous laissions pas aller à toutes les représentations un peu narcissiques de pouvoir sur la société ou même de représentation narcissique de nous-mêmes comme maîtres de nous-mêmes. En réalité, il n’y a qu’une royauté, ce n’est même pas la royauté qui a comme principe l’amour, c’est la royauté qui est l'amour. C'est cela le Christ, c’est un amour qui se fait roi de l’humanité et qui nous conduit ainsi, à travers la présence et la proximité de chacun de nos frères, au cœur même de l’amour de Dieu. Amen.

 
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