AU FIL DES HOMELIES

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LE CHRIST-ROI ILLUSTRE PAR BREL

2 S 5, 1-3 ; Col 1, 12-20 ; Lc 23, 35-43
Fête du Christ-Roi – année C (24 novembre 2019)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Au-dessus de la croix était un écriteau : « Celui-ci est le roi des juifs. »

Chers frères et sœurs, j’imagine que vous êtes tous au courant de ce qui est arrivé au début de la semaine qui vient de s’écouler. Ça se passe à Vesoul (Haute-Saône). Une religieuse souhaitant entrer dans un EHPAD à la fin de sa vie, voulait porter non pas une cornette (les religieuses sont devenues très modestes dans leur tenue vestimentaire) mais un petit voile sur la tête, et cela lui a été interdit par le directeur de l’EHPAD, en tant que signe ostentatoire, interdiction d’abord confirmée par le maire de Vesoul. Personne ne connaît le nom de la religieuse, mais tout le monde sait celui du maire. Il s’appelle Chrétien. C’est un membre actif de la Droite Constructive. La Droite Constructive, c’est d’empêcher des bonnes vieilles sœurs qui ont passé leur temps à soigner des malades, à s’occuper de vieillards, d’entrer dans un EHPAD. Et comme cette sœur est très têtue, elle n’y est pas allée. On en est là, on va voir comment ça finit.

On peut se dire que c’est un choc pour la théologie du Christ-Roi, dont une cliente – la pauvre sœur X qui n’a pas donné son nom –, a voulu terminer ses jours dans un EHPAD pour être avec les plus pauvres, parce qu’elle n’a pas choisi la gamme de luxe qu’on a à Aix-en-Provence. Vesoul est très modeste, comme vous le savez. Elle voulait simplement être là pour ne pas rompre tous les liens qu’elle avait tissés pendant toute sa vie. Eh bien, elle ne peut pas y aller. Elle est virée. Enfin, le curé doyen de Vesoul s’est occupé d’elle…

Vous connaissez tous Vesoul à cause de la chanson de Jacques Brel, particulièrement remarquable en la circonstance. Je vous rappelle le début des paroles :

T'as voulu voir Vierzon

Et on a vu Vierzon

T'as voulu voir Vesoul

Et on a vu Vesoul

(…)

J'ai voulu voir ta sœur

Et on a vu ta mère

Comme toujours

C’est donc une chanson assez typique. Je vous signale d’ailleurs, pour la petite histoire, les circonstances de l’enregistrement original. Brel avait promis depuis six ans à des hôteliers de Vesoul de faire cette chanson. Il a dû l’enregistrer en catastrophe, parce que le studio d’enregistrement était déjà réservé juste après. Il était avec Marcel Azzola, connu de tous, en tous cas de toute l’assemblée des plus de 55 ans. Il fallait donc se presser et Brel voulait un crescendo à la fin, et c’est là que, pour encourager le rythme, il a dit cette chose sublime : « Chauffe Marcel ». C’est de là que vient la vulgarisation de l’expression.

Que veut dire cette chanson ? C’est très important pour comprendre le Christ-Roi. De quoi est-il question dans la chanson ? D’un gars, vaguement amoureux d’une fille, peut-être sa femme ou sa compagne, on ne sait pas trop ; elle veut aller partout. Elle veut voir Vesoul, elle veut voir Vierzon, elle veut voir Anvers, elle veut voir Hambourg, et à chaque fois, ça n’aboutit pas, parce que ça ne lui plaît pas. C’est donc le pauvre chevalier servant, personnalisé par Brel, qui accepte de partir dans toutes les directions. Cette chanson, qui paraît comme une sorte de plaisanterie, est très intéressante. C’est le pauvre type complètement ébahi qui veut suivre sa femme, sa compagne, partout, et qui ne l’emmène nulle part. C’est l’égarement total. « Tu veux m’emmener partout et tu ne m’emmènes nulle part ». Pourquoi cette chanson est-elle si intéressante ? Elle montre à quel point, dès qu’il y a au niveau de la relation entre ces deux personnages une prétention de conduire un autre, on l’emmène partout et nulle part. Il n’y a pas de guide, il n’y a pas d’orientation. Il n’y a pas de chemin.

C’est ce qui est intéressant. Vous savez que le vrai sens du mot roirex –, c’est le mot direction. Diriger, régir, rex, roi, c’est la même chose. Dans la mythologie politique des sociétés indo-européennes, occidentales etc., le roi est celui qui indique la direction. Ce n’est pas celui qui impose la direction, il l’indique ; dire que le Christ est roi, c’est dire qu’Il est celui qui montre une direction. Ce n’est pas du tout le pouvoir absolu auquel Louis XIV nous a habitués. Il ne règne pas par contrainte, par le fait de s’imposer. A propos de la pauvre sœur qui voulait vivre dans son EHPAD avec sa cornette, le Christ Roi ne va pas foudroyer son disciple Chrétien pour lui dire : « Tu n’as pas été gentil avec ma sœur, tu vas voir ce que tu vas voir ! » C’est un roi sans représailles, c’est même un roi qui n’a pas de pouvoir. C’est là où le texte de l’évangile que nous venons d’entendre est parfaitement lumineux et lucide : le Christ est proclamé roi par un brigand qui lui dit : « Souviens-Toi de moi dans ton royaume », au moment où ce pauvre Jésus n’est rien du tout, puis on Lui met un écriteau au-dessus de la tête au moment où Il est renié par son peuple… Luc a su nous dire que la royauté est le moment où on n’a aucun pouvoir. C’est d’ailleurs, au plan humain déjà, la différence entre l’autorité et le pouvoir. On fonctionne la plupart du temps sur le pouvoir, la coercition. Jésus, Lui, ne fonctionne pas ainsi : « Je suis là comme votre roi, Je vous donne la direction ».

Autrement dit, c’est un roi garant de la liberté humaine. C’est exactement ce que nous fêtons aujourd’hui. Même si 99 % de ses troupes traînent des pieds, font le contraire de ce qu’Il dit, ne croient pas en Lui, ne veulent pas savoir ce qu’Il dit, imperturbablement Il donne la direction.

Frères et sœurs, voilà notre fierté. Nous ne voulons pas, et comme chrétiens nous devons y tenir, nous ne voulons pas d’un roi qui s’impose et qui dirait : « Il faudrait que la France avec tous ses hommes politiques aille faire des pèlerinages à Paray-le-Monial, à la suite de Mac-Mahon – on l’a fait mais ce n’est pas ce que l’on a fait de mieux. Ce n’est en tout cas pas le vrai visage du Christ que nous révélions. Nous croyons que le monde tel qu’il va, pas seulement les catholiques, est déjà orienté vers le roi qui est le Christ, et il est sans doute orienté de façon très déconcertante puisque le moment où Il a été proclamé roi est celui où Il n’y pouvait plus rien, quand Il était cloué sur la croix. Que voulait-Il nous dire à ce moment-là ? Il voulait nous dire : « J’ai respecté votre liberté jusqu’au bout ».

Frères et sœurs, on n’y pense pas souvent parce que pour nous, évidemment, tous les rois très chrétiens, très catholiques, ont quand même eu de temps en temps tendance à dire que la royauté était un pouvoir qu’ils tenaient directement de Dieu, en citant saint Paul de façon un peu accomodatice [signification tirée du sens originel d'un texte biblique, appliqué à un objet différent de son objet primitif, ndlr], en disant : « Tout pouvoir vient de Dieu ». Il faudrait encore savoir ce que saint Paul voulait dire par là. Ce n’était pas si simple. Mais en tout cas, c’est le cœur même du problème : Il est roi pour notre liberté.

Je voudrais simplement méditer là-dessus : c’est la grande leçon politique. Aucun programme de vie chrétienne n’entre dans aucune perspective politique. Certes, quelques-unes sont franchement provocantes par rapport au respect de la liberté. C’est d’ailleurs pour cela que l’Eglise n’a jamais condamné vraiment que les régimes totalitaires. Non pas parce qu’ils niaient Dieu, mais parce qu’ils niaient la liberté des hommes. Il faudrait s’en souvenir. Mais aujourd’hui, nous sommes dans un moment où, la plupart du temps, l’exercice du pouvoir humain est quand même un peu limite. Alors je voudrais terminer par ce passage distrayant – je ne cite pas souvent La Croix. Bruno Frappat, à la suite de l’histoire de la pauvre religieuse de Vesoul, a écrit ceci et je pense que c’est un bon commentaire du Christ-Roi :

« C’est vrai, après tout, en 2019, l’état d’hystérie de la France est tel que la présence d’une religieuse voilée dans une collectivité est de nature à semer une pagaille considérable. Cette faiseuse d’embrouilles, on ne pouvait pas la laisser semer derrière sa petite démarche trottinante de vieille dame les germes de guerre civile qu’induit le port d’une tenue de religieuse. Cette nonne était pire qu’un black bloc déchaîné : elle allait simplement semer le désordre et l’anarchie parmi les vieux pensionnaires appelés à partager son existence terminale. Elle choquerait dans les cuisines, découragerait les femmes de chambre, scandaliserait les infirmières laïques, assassinerait symboliquement, par sa tenue ostentatoire, attentatoire à la laïcité française, les femmes d’autres religions et surtout celles qui n’en ont pas. On aurait frôlé sans cesse l’incident avec cette religieuse baladeuse tout voile dehors comme une provocation catholique inadmissible ».

Il faut avouer qu’on est arrivé là au niveau 100 % de la stupidité ! Il poursuit :

« Il n’était pas question de laisser s’installer dans le calme des vieux murs le scandale social et culturel d’une vieille religieuse circulant jour après jour affublée de signes évidents de sujétion et de soumission au règlement de l’Église catholique qui ne pouvait pas dominer, en légitimité et en force, le règlement de la maison de retraite de Vesoul. Pas de ça ici, ma sœur, ou ma mère (comment savoir quel était son grade et son statut, la malheureuse n’étant pas apparue à la télévision pour se plaindre de ce harcèlement ?). On repensait à toutes ces femmes aux cornettes voyantes qui l’avaient précédée de leur charité active dans tant d’établissements hospitaliers de la France des siècles passés. Jusqu’à ce que l’État, ouvrant grand son cœur, décide de les chasser peu à peu, de les ramener vers la sortie pour faire soigner les patients par des infirmières civiles, avant de les recruter dans les îles ».

C’est très violent. C’est rare que La Croix soit violente. Violente lors de l’affaire Dreyfus, elle s’est calmée depuis. Il est intéressant de voir qu’en fait, aujourd’hui, on peut remplacer n’importe quelle forme de pouvoir par n’importe quel autre, et qu’il n’y a finalement qu’un critère pour la royauté : le bons sens et l’intelligence. Prions pour que nous soyons guidés par des gens intelligents.

 
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