AU FIL DES HOMELIES

LA PARABOLE DES TALENTS - ELOGE DU RISQUE ET DE L'AUDACE

Pr 31, 10-13.19-20.30-31 ; 1 Th 5, 1-6 ; Mt 25, 14-30
33ème dimanche du temps ordinaire – année A –19 Novembre 2017
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

 

Frères et sœurs, j’ai beaucoup hésité entre la première et la troisième lecture, le portrait de la femme parfaite pouvant donner lieu à une homélie flamboyante, mais comme j’ai déjà évoqué dimanche dernier la figure de la sagesse à travers la féminité, je me suis dit qu’on allait me traiter de flatteur et qu’il valait mieux se replier sur la troisième lecture, c’est-à-dire la parabole des talents.

Cette parabole bien connue qui nous concerne tous, aussi bien les hommes que les femmes, est généralement très mal interprétée. En effet, il y a en nous tous un vieux fond de troisième serviteur : « Je sais que Tu es un maître terrible, âpre au gain et que Tu moissonnes là où Tu n’as pas semé ». La plupart du temps, en lisant cette parabole, nous nous demandons : « Que dois-je faire pour gagner mon ciel ? » Je suis souvent étonné que les personnes qui relisent cette parabole, se demandent ce qu’elles apporteront là-haut, et n’ayant rien, craignent que cela se passe mal pour elles.

C’est oublier un peu vite le détail qu’a mis en évidence Thérèse de Lisieux. Un jour, alors qu’elle était déjà complètement minée par la tuberculose, une de ses sœurs, évoquant sa mission de maîtresse des novices, lui dit : « Quand vous arriverez là-haut, vous aurez les mains pleines ». Elle sous-entendait que Thérèse avait été très vertueuse et avait fait tout ce qu'il fallait. Et Thérèse lui a répondu immédiatement ce qui constitue la clé de sa spiritualité : « J’arriverai là-haut les mains vides ». D’une certaine manière, elle avait très bien compris la parabole des talents. Il ne faut pas avoir peur d’arriver là-haut les mains vides. Nous n’avons pas de bons du trésor, ni de valeurs à faire étalonner quand nous arriverons là-haut. En réalité, nous arriverons comme des pauvres, les mains vides. Et seule la miséricorde de Dieu nous sauvera.

Jésus se serait-Il égaré ce jour-là ? Aurait-Il oublié les données de sa miséricorde fondamentale vis-à-vis des hommes pécheurs et des pauvres gens ? Non, Il a voulu se placer à un autre niveau, complémentaire de celui que je viens d’exposer : il ne faut pas calculer son entrée au ciel. C’est sans négociation possible. Personne n’aura de billet spécial pour passer la file. Nous serons tous au même degré de nécessité de la miséricorde de Dieu. Très pécheur, peu pécheur, moyennement pécheur, médiocrement pécheur comme la plupart d’entre nous, extrêmement pécheurs pour les êtres d’exception comme le bon larron. J’espère qu’à tous, Dieu dira : « Aujourd’hui même, tu seras avec Moi en paradis ». N’hésitons pas à ce sujet.

Ce n’est pas une parabole pour faire peur. Que Jésus veut-Il dire ? « Je vous ai donné à chacun ce que vous êtes ». Voilà les talents. C’est pour cela qu’ils sont mesurés selon les capacités. Certains ont reçu plus que d’autres, sont plus gâtés que d’autres, mais ce n’est pas une raison pour faire des discriminations. Quand nous serons là-haut, qu’on ait deux ou cinq talents ne changera rien. Nous sommes tous logés à la même enseigne, mais nous avons des talents différents. Et surtout, nous avons une manière différente de nous en servir. Voilà la clé de toute l’affaire.

Si nous y réfléchissons bien, qu’ont fait les deux premiers serviteurs avec cinq et deux talents ? Ils n’ont pas eu peur. Non seulement ils n’ont pas eu peur, mais encore ils ont osé. Tous les trois sont honnêtes : quand ils reçoivent les talents, aucun ne va les dépenser ailleurs. On ne gâche pas ce qui nous a été donné. Mais certains, conscients du cadeau qui leur a été fait, s’interrogent : « Que puis-je faire de ce cadeau, par rapport à celui qui me l’a donné ? » Les uns se disent : « Il faut que je lui rende la pareille donc le plus simple est d’enfouir le talent dans la terre ». Et les autres au contraire se disent : « S’il m’a fait une telle confiance, je peux y aller ». Ce n’est donc pas la parabole de la peur, mais celle de l’audace.

Ces talents, en fait, c’est notre liberté. Jésus est un ultralibéral spirituel. Il ne peut pas supporter que l’on prenne les choses, notre liberté humaine, qui est le bien le plus précieux de sa création visible, pour la maintenir dans le formol. Il veut tout l’inverse. À partir du moment où nous avons reçu la liberté, nous sommes à l’image de Dieu, avec des possibilités incroyables, et c’est cette liberté que nous avons à mettre en œuvre. C’est le contraire des assureurs et des marchands de parapluies. On se situe là complètement en dehors du système de la protection. On s’expose, on prend des risques, on y va. On joue le tout pour le tout. Il y a un petit côté joueur là-dedans, un petit côté "Euromillions". Ce n’est pas la folie démesurée –les serviteurs prennent quand même toutes les précautions pour ne pas perdre les talents –, mais après tout, si l’un des deux premiers avait dit : « Seigneur, tu m’as confié deux ou cinq talents, j’ai tout fait pour essayer de les faire fructifier mais ça n’a pas fonctionné ». Qu’aurait dit le maître ? Il aurait répondu : « Tant pis. Tu as essayé. Tu as joué le jeu de la confiance. Ça n’a pas marché, mais Je te reçois quand même ».

C’est ainsi que l’on explique cette complicité secrète de Jésus pour les pécheurs, sans complaisance avec le mal. Jésus a compris chez un certain nombre de pécheurs qu’Il rencontrait qu’il y avait plus d’audace, plus de confiance dans la vie que chez ceux qui enfouissaient tout dans le trou de la sécurité terrestre, sans prendre aucun risque. Tel est le cœur de la vie. Si nous prenons l’Église pour une sorte de société de protection des humains que nous sommes, pour essayer de nous maintenir au chaud et de ne pas bouger pour faire une espèce de "cocooning" spirituel pour qu’on se sente bien, c’est un contresens. Jésus a pris tous les risques. Et ça nous ramène au cœur du problème : qui est Dieu ?

La plupart du temps nous pensons que puisque Dieu est infini, Il n’a aucun risque à prendre. Ce n’est pas vrai, et c’est un paradoxe. Dieu est infini, Il aurait pu largement se contenter de Lui-même. Il aurait pu s’enfouir Lui-même dans son ciel sans penser à nous. Il aurait pu faire comme le troisième serviteur. Non, Dieu a ouvert la possibilité d’avoir des partenaires aussi compliqués, aussi mal fichus et aussi risqués que nous. Le premier qui a instauré le jeu des talents, c’est Dieu Lui-même, lorsqu’Il crée l’homme alors qu’Il est infini et qu’Il n’en a pas besoin (contrairement à ce que disait un roman célèbre, Dieu n’a pas besoin des hommes). Dieu nous a créés car Il prend des risques pour nous. Ce que nous croyons de Dieu, c’est un Dieu qui prend des risques, ce n’est pas un Dieu qui assure tout, qui punit, qui est impitoyable, c’est un Dieu qui prend des risques avec nous.

Alors frères et sœurs, cela donne une certaine audace. Certains penseront que c’est libertaire. Non, quand on prend des risques pour aimer quelqu’un, en réalité, on prend le seul risque que l’on a à prendre, dire à quelqu’un : « Je veux que tu sois le maximum de ce que tu peux être ». Et au fond, quand Dieu nous crée, Il nous offre le maximum de ce que nous pouvons être pour y répondre et que nous y répondions en étant par notre liberté au maximum de la confiance et de la générosité.

Frères et sœurs, c’est tout sauf du calcul. Trop souvent, on a fait de la religion la table de multiplication de la valeur de nos mérites sur la terre. Ce n’est pas vrai. Peut-être suis-je en train de désespérer Billancourt, de torpiller notre assemblée chrétienne. Mais il est vrai que si on ne prend pas de risques pour Dieu, notre vie n’est pas tout à fait une vie chrétienne. Certes, ça ne veut pas dire qu’on va faire des folies, mais ça veut dire au moins que si on a compris un jour qu’on pouvait aimer Dieu en prenant tous les risques, alors, même si nous perdons tout en chemin, nous serons les grands gagnants.

 
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