AU FIL DES HOMELIES

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CROIRE SANS FILET

Ml 3, 19-20a ; 2 Th 3, 7-12 ; Lc 21, 5-19
Trente-troisième dimanche du temps ordinaire – année C (17 novembre 2019)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Tout le monde admirait la merveilleuse reconstruction du Temple, sous le roi Hérode qui n’était pas spécialement un libéral et menait la vie dure à ce peuple juif dont il se prétendait le protecteur ; il l’exploitait pourtant joyeusement, mais les politiques de construction et d’apparat sont souvent le moyen de cacher un certain nombre de choses, notamment dans le cas d’Hérode, avec son goût effréné du pouvoir. On voyait les belles pierres et on ajoutait même les offrandes votives, car cela faisait boule de neige et la beauté du lieu inspirait de faire de belles offrandes. Pas des statues, c’était interdit, mais on pouvait offrir des symboles, des plaques de reconnaissance, bref c’était un lieu admirable, au vrai sens du terme, c’est-à-dire qui suscitait l’émerveillement.

On dit à Jésus : « Comment, tu ne t’émerveilles pas ? » Je vous ai déjà dit que Jésus n’était pas très pratiquant, Il était très croyant, mais pas tellement pratiquant. Quand Il voyait le Temple, cela devait susciter en Lui des sentiments assez mitigés. D’ailleurs, quand Il a vu un jour les excès dans lesquels cela tombait – parce que vous comprenez, là où il y a Temple, il y a aussi marchands du Temple –, Il a pris un fouet et Il a commencé à chasser les vendeurs qui étaient pourtant légitimes : il fallait offrir des animaux en sacrifice, donc il fallait bien qu’il y ait des vendeurs qui les proposent sur place ! Il s’est donc fâché, vraiment fâché, et Il leur a dit de partir. Mais là, Il pousse vraiment sa vision des choses à l’extrême en disant : « Il ne restera pas pierre sur pierre ».

C’était dangereux de dire une chose pareille, parce que ce Temple était le pilier de la religion juive. Non seulement pour les juifs résidents, mais aussi grâce au système des pèlerinages, car les religions sont bien organisées pour cela, d’abord pour le lieu où se passaient les offrandes et les dons. Dans ce cas-là, Jésus sabote, saborde les principes économico-financiers de la vie juive à Jérusalem. « Il ne restera pas pierre sur pierre ». C’est très grave, et cela veut donc bien dire ce que cela veut dire : Jésus pense que le Temple est une fausse sécurité. Nous avons du mal à croire cela parce que nous nous disons que quand on est une religion, il faut bien des endroits pour se rassembler. Mais le Temple n’était pas un endroit où les gens se rassemblaient, ils se rassemblaient autour du Temple, sauf le grand prêtre une fois par an. La taxe d’habitation était très réduite. Le Temple était ce lieu mystérieux, secret, pour lequel les juifs avaient tellement sacrifié d’offrandes et de dons que c’était le symbole même de la pérennité du judaïsme. Dire une chose pareille, c’est ce qui devait Lui retomber sur le dos au cours de son procès. Quand on interrogea les témoins, ils dirent : « Cet homme a dit : "Détruisez ce Temple" ». C’était la rupture ouverte. De temps en temps, c’est bénéfique.

En tout cas, Jésus dit, et c’est bien ce qu’il faut retenir, qu’il n’y a pas, même dans le judaïsme, de sécurité absolue. Frères et sœurs, je crois que c’est pour cela que nous comprenons si mal ce texte. Car quand Jésus veut expliquer la destruction du Temple, qui aura lieu quarante ans plus tard, les communautés chrétiennes se sont souvenues et ont bien noté les signes précurseurs que Jésus avait donnés. S’il y a un moment où Il a été prophète, c’est bien celui-là, car inventer en 30-32 de notre ère que le Temple allait bientôt disparaître, il n’y avait pas beaucoup de gens qui le pensaient, il n’y eut que Lui. On le cite donc, mais ensuite Jésus – et vous remarquez comment est construit ce texte – dit qu’il n’y a pas que le Temple qui va tomber, il y a aussi la société, l’ordre social qui vont s’écrouler. Et donc, il va y avoir des guerres, des luttes entre les nations, des soulèvements, et puis eux-mêmes, ils vont trinquer car ils vont être accusés d’avoir fomenté cette espèce de révolte et d’effondrement. Souvenez-vous de l’incendie de Rome, c’est retombé sur les chrétiens en 64 alors qu’ils n’y étaient pour rien. Ainsi, le contexte général consiste à dire qu’il n’y a plus de sécurité. C’est pour cela qu’à la limite nous préférons imaginer que ce texte nous dit que tout va se casser la figure, plutôt que de le prendre d’abord pour nous. Quand Jésus dit et énonce tous ces malheurs, que fait-Il ? Il nous dit : « Vous n’avez pas de sécurité, ni personnelle, ni de sécurité sociale, ni de sécurité politique, ni de sécurité d’ordre international. Il n’y a pas de sécurité. Et vous n’avez même pas – ce qui est pour nous le plus difficile à avaler – de sécurité religieuse, puisque le Temple lui-même s‘effondre ».

Alors le bilan paraît terrible, on ne veut pas d’une religion comme celle-là. Si on est encore les quelques témoins, vestiges d’une conscience religieuse, c’est pour retrouver de la sécurité. Beaucoup de gens pensent cela : être croyant – je ne dis même pas être chrétien –, c’est retrouver une assurance, une certaine manière d’avoir les deux pieds fixés, bien solidement enracinés dans la situation de la vie courante, d’avoir les pieds sur terre, c’est le cas de le dire, même s’il faut avoir la tête au ciel.

Frères et sœurs, voilà pourquoi ce texte nous gêne tellement. Le fait qu’il nous fasse peur n’est pas le pire ! Mais le fait que Jésus, pour nous dire quel est notre avenir et notre condition, nous dise qu’il n’y a pas de sécurité, pas de filet ! Un chrétien, c’est quelqu’un qui croit sans filet. C’est difficile à admettre, il n’y a pas de filet, et à ce moment-là, Jésus a beau essayer d’énumérer tout ce qui nous échappe comme sécurité, on n’a pas envie d’y croire, parce qu’on voudrait que notre statut de croyant soit un statut d’assurance-vie éternelle. Eh bien, Jésus n’est pas un assureur, Il ne fait pas d’assurance-vie éternelle. C’est sûr, la plupart du temps on essaie d’avoir des bons points pour que là-haut cela passe, mais le vrai problème est d’accepter de voir jour après jour un certain nombre de sécurités nous échapper.

C’est d’ailleurs ce qui fait que nous considérons que l’horizon de la mort est quelque chose de permanent dans notre vie, non pas qu’on y pense tous les jours – pas comme dans les tableaux de l’époque classique où l’on va méditer sur le crâne comme Marie-Madeleine, pour se dire que tout est fichu –, mais c’est quand même le fait que le futur de la mort est ce qui déstabilise totalement notre être. On peut tourner le problème dans tous les sens, nous sommes les seuls animaux qui savent qu’ils vont mourir. En général, les autres animaux n’ont pas conscience de l’éventualité de leur mort. La preuve, c’est que parfois ils ont des comportements fous, qui les amènent à mourir, mais en réalité ils ne voulaient pas mourir. Ils n’ont pas eu l’idée, les animaux ne savent pas ce que c’est que la mort. C’est leur grand bonheur, c’est pour cela qu’on peut par certains côtés les envier ; or, nous avons l’idée que le futur est de passer par la mort.

Frères et sœurs, c’est exactement ce que Jésus a voulu nous dire : « Vous croyez trouver une assurance dans la construction du Temple, dans le fait de faire face à toutes les éventualités, mais on ne fait pas face aux éventualités ». En réalité, nous sommes devant le mystère de notre propre mort, symbolisé ici par le Temple, par les guerres, par tout ce qui peut arriver, et pour nous aujourd’hui parce que c’est généralement le point de référence le plus visible, le plus sensible, par la maladie.

C’est cela qui rend ce texte si troublant. Quand Jésus Lui-même, et il faut quand même le reconnaître, s’est fait homme, ce n’est pas pour échapper à la mort. Quand Jésus a accepté de mourir sur la Croix, rien ne Lui a été épargné. Il a fait face et c’est cela qui a permis que nous puissions à sa suite entrer dans le mystère de sa propre mort pour nous conduire à la résurrection. Mais on ne fera jamais l’économie du passage par la mort, de cette espèce de déstabilisation globale de notre être en nous débarrassant de tous les faux semblants et de toutes les fausses sécurités que nous pouvons nous donner par tous les moyens.

Frères et sœurs, c’est cela le cœur du problème. Quand on termine l’année liturgique – c’est dans quinze jours –, on ne termine pas nécessairement sur une note très optimiste, c’est plus compliqué que cela. C’est le fait que l’Evangile et notre être et notre vie chrétienne nous ramènent à ce face à face avec ce que nous sommes. Où pourrions-nous aller chercher des sécurités ? Je terminerai par deux petites citations.

La première est de saint Augustin – qui a vécu à certains moments dans des fausses sécurités, quand il a fait sa grande carrière d’énarque à Milan, il ne se posait pas de questions sur la mort, il était très sûr de lui. Plus tard, quand il s’adressait à ses fidèles, il leur disait ceci : « Tu cherches une fausse sécurité ? Sois inquiet ». Ce n’est pas mal ! On pourrait se le dire de temps en temps. « Tu cherches une fausse sécurité ? Sois inquiet ». De quoi ? De chercher cette sécurité. Qu’est-ce que cela veut dire au fond ? Tu ne sais pas où tu dois mettre cette sécurité.

La deuxième, c’est encore Newman, pardonnez-moi, il est tellement fin, cet homme : « Cela ne coûte rien d’être de bonne humeur lorsqu’on n’a rien à craindre, d’être généreux ou prodigue lorsqu’on donne ce qui ne nous appartient pas » – en 1825 quand même ! L’époque de la naissance du carnet de caisse d’épargne – « et d’être bienveillant et tolérant lorsqu’on n’a ni principe ni opinion » – pour l’Angleterre de cette époque ce n’est pas mal vu ! Quand on a le cerveau vide, on est tolérant…Tu penses cela, mais je m’en fiche. Voilà les fausses sécurités, cela ne mange pas de pain, c’est le cas de le dire. « Les hommes de nos jours sont modérés et justes » – c’est peut-être moins vrai aujourd’hui mais quand même – « non pas parce que le Seigneur est proche, mais parce qu’ils ne perçoivent pas qu’Il vient ».

Quand on dit : « Il vient », c’est précisément pour nous dire : « Nous n’avons pas la sécurité », c’est-à-dire notre sécurité n’est pas en nous, pas de notre côté, elle est du côté de Celui qui vient. « La quiétude est une grâce, non pas en elle-même mais uniquement lorsqu’elle est greffée sur le tronc de la foi ». Alors, frères et sœurs, où sont nos inquiétudes et surtout notre quiétude ?

 
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