AU FIL DES HOMELIES

L’ART DE L’ATTENTE

Sg 6, 1-16 ; 1 Th 4, 13-18 ; Mt 25, 1-13
32ème dimanche du temps ordinaire – Année A (12 novembre 2017)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

 

« Cinq d’entre elles étaient sottes, et cinq autres sensées. » Quelle que soit la traduction qu’on donne, Mesdames mes sœurs, avouez que le Christ, ce jour-là, n’a pas donné un plaidoyer extraordinaire pour la parité. Plus exactement, Il n’a mis en scène que des jeunes filles, des vierges qui accompagnent le cortège nuptial, et Il a fait porter la parité sur un autre point : 50 % "fute-fute" et 50 % "nunuches". Il n’a pas facilité la tâche des prédicateurs !

Je vais immédiatement retourner le gant. Pourquoi a-t-Il choisi des jeunes filles ? Non seulement parce que le rituel l’exigeait (il y avait aussi des jeunes gens pour accompagner ; Il aurait pu faire un peu de mixité !), mais surtout parce que traditionnellement, dans la pensée juive, la figure de la sagesse était féminine. Ces jeunes filles sont prises comme l’archétype, le modèle de la sagesse. Messieurs, écoutez bien ! Evidemment, quand on a pour vocation de figurer ou d’incarner la sagesse dans la vie quotidienne, on est presque plus exposé que les autres à ne pas réussir vraiment à la manifester. Dans ce texte, les vierges sages et les vierges folles sont plus exposées que les messieurs puisqu’elles doivent manifester plus de sagesse. C’est pour cela, Mesdames, que les messieurs sont si exigeants avec vous. Ils attendent tant de sagesse de votre part qu’à certains moments, on peut leur pardonner de se sentir déçus.

Toujours est-il qu’il est assez extraordinaire d’avoir fait une telle mise en scène. Quand on lit la plupart des commentateurs, plutôt des commentateurs allemands ou anglo-saxons, on s’aperçoit qu’ils envisagent cette parabole avec un sérieux désarmant. Ils ne devinent pas une seconde que cette parabole contient un certain humour. D’abord, la situation est extrêmement cocasse. Imaginez ! Mesdames, avec votre plus belle robe pour être témoin, fille d’honneur etc., alors que ça tarde un peu, vous vous allongez ou vous vous assoupissez sur le bord du chemin, le tissu va être froissé, la robe ne tombera plus, la mise en plis sera défaite… Je pense qu’il y a de la part de Jésus, le désir de souligner le côté cocasse de cette parabole. En réalité, ces jeunes filles sont invitées, elles en sont très fières. A ce moment tout peut tourner au vinaigre : les jeunes filles sont à l’heure, l’époux tarde à venir, on se demande pourquoi – en général on attend plutôt la mariée qui a suivi une check-list depuis six heures du matin pour satisfaire à toutes les exigences esthétiques de la manucure, de la coiffure, de l’habillage ; le marié est plus favorisé : il lui suffit d’une douche et d’enfiler le costume ! Il est anormal que cet époux soit tant en retard. Tout souligne une situation un peu désordonnée. Ça fait partie de l’art de conteur de Jésus, et Dieu sait s’Il en a inventé, des paraboles. Peu d’hommes, peut-être à part La Fontaine qui s’est surpassé en ce domaine, ont raconté autant d’histoires symboliques pour nous faire comprendre des situations très importantes.

Jésus prend là un malin plaisir à combiner les éléments déroutants, presque comiques, en tout cas un peu provocateurs, avec la gravité de la situation puisqu’il s’agit de l’attente de la venue de l’Epoux. Les disciples se doutent bien, et les générations qui ont médité cet évangile et qui ont été les témoins de l’enseignement de saint Matthieu le comprennent tout de suite, que l’époux est Jésus Lui-même. Voilà déjà une chose à retenir : si nous n’avons pas d’humour pour attendre la venue de Dieu, ça va nous jouer des tours. Le tragique est une chose, la distance vis-à-vis du tragique et l’humour en est une autre. Nous, chrétiens, devons à la fois témoigner d’une véritable attente, et également d’un sens de la distance, pas uniquement et toujours le drame. Ça risquerait d’être trop fort. L’attente de la venue du Christ est certes grave, mais il faut s’adapter à toutes les situations avec humour et une certaine distance. Si nous pouvions être des chrétiens avec le sens de l’attente accompagné d’un véritable humour, ça ferait du bien d’abord à nous-mêmes, et certainement aussi aux autres.

Aujourd’hui l’attente est amplifiée, puisque nous imaginons que l’eschatologie, la fin des temps, la venue du Christ, est aussi dramatique que le changement climatique. Non ! C’est d’un autre ordre ! Le problème n’est pas uniquement celui du réchauffement final qui va tous nous étouffer et faire mourir de chaleur ! C’est l’attente de quelqu’un, attente qui doit s’accompagner d’une forte dose d’espérance. De ce point de vue, aussi bien les vierges sages que les vierges folles attendent la venue. La vigilance, l’attente, sont chez tout le monde. Nous aussi devons être les témoins d’une attente.

Le deuxième point, peut-être le plus important, est de savoir comment attendre. Dans le monde contemporain de Jésus, la manière d’attendre était très variable, soumise à des discours très différents, comme aujourd’hui d’ailleurs. Nous avons encore de façon récurrente des espèces de prédicateurs, de téléprédicateurs qui vous annoncent la fin des temps avec une assurance déroutante, mais en même temps ça devint guignolesque. Ça existait aussi à l’époque. Il y avait des gens qui annonçaient l’attente du Messie, du sauveur pour Israël de telle façon qu’ils paralysaient tout le monde. Jésus n’est pas venu pour inaugurer une attente du Royaume dans laquelle on se sentirait tous paralysés. Que demande-t-Il ? La sagesse. D’où vient en effet la distinction entre les vierges sages et les vierges folles ? Les vierges sages, nous dit-on, ont prévu de l’huile. Voilà déjà une grande qualité ! La qualité des maîtresses de maison est de s’assurer qu’il y a toujours un petit quelque chose dans le réfrigérateur ou prêt sous la main, pour que si des amis arrivent à l’impromptu, on puisse quand même les accueillir. Ce sont généralement plus les dames que les messieurs qui y pensent ! Leur sens de la sagesse est plus aigu et plus avisé.

Il faut donc attendre à tout moment ; c’est la fidélité, c’est la signification de l’huile dans les petites fioles que les vierges sages ont emportées avec elles. Mais, et c’est là le plus désarmant et le plus comique de la situation, que fallait-il faire au moment de son arrivée ? Elles suivent le protocole : elles allument les lampes. Celles qui n’avaient pas prévu de réserve d’huile, pour peu qu’elles aient laissé leur lampe éclairées à côté d’elles (les allumettes n’existaient pas encore !), que fallait-il faire ? Il faut être là pour accueillir l’époux. En quoi consiste l’accueil de l’époux ? Si les vierges folles avaient été moins sottes, elles auraient fait le raisonnement suivant : « On n’a pas prévu l’huile, mais on va expliquer à l’époux que, ayant tardé à venir, les réserves d’huile sont certes épuisées, mais nous voulons participer à la fête d’abord ». Peu importe que les mises en plis soit défaites, peu importe que les robes soient froissées. Ce qui compte est d’être là pour l’époux. C’est là qu’est leur manque de sagesse, et qu’il y a le maximum d’humour. Quand on attend quelqu’un, si par hasard il frappe au moment où on est en train de se donner les derniers soins de maquillage, ça ne fait rien, on va l’accueillir, on va ouvrir la porte, on terminera le maquillage après. C’est ici exactement la même chose. La parabole des vierges sages et des vierges folles nous interroge : dans quoi mettez-vous votre sagesse ? Uniquement dans le fait d’avoir des lampes bien allumées ? Ou bien dans le fait d’attendre et d’accueillir l’époux ? Certes, il faut le reconnaître, l’époux est un peu imprévisible. En l’occurrence, Il est vraiment quelqu’un qui fait des surprises. Ce qu’il faut, c’est trouver l’époux et l’accompagner !

Cette petite parabole tranche avec les autres qui sont plus solennelles (« Quand le Fils de l’homme viendra, Il mettra les boucs à sa gauche et les brebis à sa droite », c’est majestueux) ; là au contraire, c’est une petite noce de campagne, quelque chose de léger, et Jésus prend exprès ce caractère un peu festif, simplement festif, et quand l’époux leur dit : « Je ne vous connais pas », ce n’est pas qu’Il veuille les rejeter, mais Il leur dit : « Ce n’est pas à Moi que vous avez fait attention, vous avez fait attention à vos lampes et à vos réserves d’huile, alors comment voulez-vous que maintenant Je fasse attention à vous ? » Voilà la foi chrétienne, ce n’est pas de tout faire dans le détail, parfait, minutieux, en réalisant toujours les exigences protocolaires. On ne peut pas, c’est trop grand, trop vaste pour nous. Et quand en plus il faut les exercer dans une condition précaire d’improvisation, d’attente, et de moment improbable, c’est très difficile ! Mais qu’on ait au moins l’attitude de se dire : « S’Il arrive, je lâche tout et j’y vais ».

C’est un véritable art de vivre, frères et sœurs, qui nous est suggéré par cette parabole. Elle ne nous dit pas qu’il faut obéir au doigt et à l’œil au protocole de la venue de l’Epoux, elle nous dit que si nous voulons vraiment participer à la noce, il faut veiller à ce qui est le plus important. Si les lampes sont éteintes, tant pis ! Nous demanderons pardon à l’Epoux, Il nous accueillera quand même, Il sera content que nous L’accompagnions. Frères et sœurs, c’est notre vie de chrétiens aujourd’hui. Nous devons témoigner de l’essentiel qui est cette attente de la venue de Dieu et contrairement à ce que l’on pense, ce n’est pas la venue de Dieu à la fin, c’est l’attente de la venue de Dieu à tous les moments de notre vie. On ne dit pas « le Seigneur viendra » ; on dit « le Seigneur va venir », « voici l’époux qui vient ». C’est dans le présent que se joue tout cela. C’est dans le présent que se jouent l’attente et l’arrivée-surprise de Dieu. Regardez dans votre propre vie : la plupart du temps, ce qui a marqué le plus fortement notre vie spirituelle, ce sont des imprévus. Ce sont des choses auxquelles on ne s’attendait pas. Et tout à coup, on a découvert qu’effectivement le Seigneur venait, le Seigneur vient. Et on a su réagir : « Qu’est-ce que je fais, je m’attarde dans les détails, ou bien je vois qu’Il vient, je suis à Lui et je L’écoute ? »

C’est la même chose que Marthe et Marie. Que fait Marthe ? C’est très bien de s’intéresser aux fourneaux, mais si on le fait pour empêcher sa sœur d’écouter le Christ, ça ne va plus du tout. C’est qu’on a perdu le sens de la hiérarchie des valeurs. C’est exactement pareil. Au fond, c’est ce que nous devons vivre, c’est cette expérience-là qui est au cœur de notre vie de chrétiens : attendre, mais en faisant davantage attention à celui qu’on attend qu’à la manière de l’attendre. Cela signifie donc pour les chrétiens, aujourd’hui, qu’ils aient des lampes allumées ou non (beaucoup ont des lampes un petit peu éteintes, c’est vrai), dès qu’on a découvert cette présence du Christ et cette imminence de la venue du Christ, qu’on fasse d’abord attention à Lui. Pour tout le reste, on demandera des réserves d’huile là-haut, et je pense que l’Epoux se fera un plaisir de les partager avec nous sans que nous ayons à aller les acheter chez le marchand.

 
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