AU FIL DES HOMELIES

SERVITEURS DE LA PAROLE, NON PAS MAITRES

Ml 1, 14b - Ml 2, 2b-8.10 ; 1 Th 2, 7b-9.13 ; Mt 23, 1-12
31ème dimanche du temps ordinaire – année A (5 novembre 2017)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Frères et sœurs, nous sommes familiers avec ce texte assez violent et nous pensons que ce sont les membres du peuple juif qui ont été noyés, perdus par leur hypocrisie, par le fait de proposer des choses trop difficiles, de ne pas les faire, et d’avoir ainsi un comportement mensonger. Du coup, nous nous trouvons exempts de tout péché de ce côté-là, nous disons que le Christ demande des choses impossibles, nous essayons bravement de les faire, on n’y arrive pas mais ce n’est pas grave et c’est tant mieux comme ça.

En réalité, ce texte de la polémique de Jésus avec les pharisiens et les scribes, spécialistes de la Loi, exige peut-être de notre part un regard plus aigu, plus avisé. En effet, saint Matthieu écrit sans doute son évangile une quarantaine d’années après que les événements de la mission de Jésus, sa montée à Jérusalem, sa discussion avec les savants et tous les spécialistes, eurent lieu. Ces propos de Jésus ont été tellement sévères et lui ont coûté tellement cher, puisque c’est cela qui L’a conduit à la rupture avec les autorités de Jérusalem, que Matthieu en avait gardé des souvenirs assez précis, soit personnels, soit par des témoins qui les lui avaient rapportés. C’est vrai, Jésus s’était bagarré sur ce terrain avec les spécialistes et les docteurs de la Loi et Il les avait vivement  critiqués : encore faut-il savoir sur quoi. Il les avait critiqués non pas pour ce qu’ils enseignaient, le contenu de leur enseignement était parfaitement exact. Jésus dit Lui-même : « Ils siègent dans la chaire de Moïse ». Ce qu’ils enseignaient était vraiment les observances, telles que la tradition et l’interprétation avaient fini par les établir et les fixer à l’usage de tout le monde. Mais ce que Jésus dénonce, c’est le fait de l’enseigner avec une autorité telle qu’ils n’ont même plus besoin de mettre eux-mêmes en pratique cette parole ou ces prescriptions. Par conséquent, voilà le décalage, non pas dans l’intention de tromper, de jouer sur le mensonge ou l’apparence, mais dans la volonté d’imposer et de se donner une autorité pour dire aux autres ce qu’ils doivent faire. Autrement dit, ce que Matthieu retient de la polémique de Jésus avec les pharisiens, ce n’est pas d’abord l’hypocrisie. Il se demande si ces scribes et ces savants sont conscients de l’attitude qu’ils se sont donnée comme maîtres. Ils se sont dits maîtres, ils se sont dits Rabbis, mais en fait, que sont-ils et que font-ils ?

La critique que Jésus fait aux scribes et aux pharisiens est la suivante : « Parce que vous connaissez la parole de Dieu et que vous avez été formés dans cette parole, vous vous êtes attribués vous-mêmes une autorité qui ne vient pas de vous ». Le véritable péché que dénonce ici Jésus, et il est très violent, porte sur la façon d’annoncer la parole de Dieu dans les prescriptions de Moïse. Comment l’annonçons-nous ? Comme quelque chose qui nous donne une sorte de pouvoir sur les autres, et d’une certaine manière nous dispense de les suivre nous-mêmes ? C’est peut-être cela l’origine du mal. Être dépositaire de la parole de Dieu, avoir la connaissance de ce que Dieu peut demander, et finalement s’arroger une place privilégiée dans le peuple de Dieu, parce qu’on a la connaissance et que l’on peut dire exactement ce qu’il faut faire, se donner une autorité sur le dos de la parole de Dieu. C’est de la manipulation, la pire dans ce cas-là, ce n’est pas la manipulation des autres, ce qui est déjà terrible et répréhensible, c’est surtout la manipulation de la parole de Dieu dont on se prévaut, que l’on utilise comme un moyen de pouvoir. Nous ne sommes pas loin de la fameuse injonction de Jules Ferry : « Le cléricalisme, voilà l’ennemi ! »

Qu’est-ce que Jésus reproche aux pharisiens, aux scribes et aux docteurs de la Loi ? C’est de se hausser à une sorte de stade supérieur pour dire au bon peuple qui vient leur demander des conseils ce qu’il doit faire, et finalement de gagner en autorité, en pouvoir, en supériorité, uniquement parce qu’ils connaissent la Loi. C’est sans doute parce que Jésus a bel et bien dénoncé cela, qu’on avait bien vu le danger de la critique qu’Il faisait, et que cela Lui a coûté si cher.

C’est aussi pourquoi Jésus peut dénoncer que les pharisiens et les scribes allongent les phylactères – ces petites boîtes qui contenaient trois ou quatre paroles décisives de Dieu, fixées sur les bras ou comme un bandeau sur le front. Pour mieux montrer qu’ils avaient bien la parole de Dieu sur eux et qu’ils en étaient les porteurs et les interprètes autorisés, ils élargissaient les lanières de cuir qui tenaient les phylactères : ils étaient plus maîtres que les autres de la parole de Dieu. Voici une critique redoutable de ce que peut être la fonction d’enseignant dans le peuple juif contemporain de Jésus. Mais, et c’est peut-être là où il faut de la vigilance, quand Matthieu relit cela avec quarante ans de distance et qu’il se remémore les paroles que Jésus avaient dites, que voit-il dans la communauté à laquelle il s’adresse – sans doute la communauté d’Antioche, à 250 ou 300 kilomètres au nord de Jérusalem –, une communauté dans laquelle il doit y avoir encore peut-être des rabbins convertis, des docteurs de la Loi qui se sont ralliés au Christ, que voit-Il ? Il voit que cela continue, que dans la communauté chrétienne elle-même, celle qui a été fondée par Jésus qui avait si violemment critiqué cette usurpation d’autorité, cela continue. A ce moment-là, Il constate que cette espèce de virus de l’autorité usurpée continue à travers la communauté chrétienne, certains se faisant appeler pères, maîtres, docteurs, et continuant, au nom du maintien de la tradition chrétienne, de vouloir imposer des choses que les autres ne peuvent pas porter.

C’est peut-être consolant de voir que le cléricalisme n’est pas d’aujourd’hui ou du XIXème siècle, qu’il existe depuis les origines comme une véritable maladie chronique. Aujourd’hui encore existe la possibilité, quand on a une certaine situation de responsabilité d’annoncer le message et la parole de Dieu, clercs ou fidèles baptisés, de nous approprier ces paroles et de dire qu’elles nous donnent une supériorité, un acquis de pouvoir et d’autorité sur les autres. C’est exactement ce que Matthieu dénonce à ce moment-là. Comment se fait-il que des grands titres ronflants, pourtant de plus en plus creux – révérend père, révérendissime père – aient fait un retour fracassant au fur et à mesure que l’Eglise s’éloignait de ses racines ? Comment se fait-il qu’à certains moments, la vie sacerdotale, la responsabilité du ministère presbytéral, de tous les ministères dans l’Eglise, puisse se parer d’une telle autorité que l’on se demande si c’est Dieu ou si c’est l’homme qui parle ? C’est tout de même étonnant, et ce n’est pas uniquement dans le monde des clercs que cela se produit, même si c’est sans doute le terrain le plus glissant en ce domaine, c’est parfois aussi de notre propre côté à nous, car quiconque est baptisé est porteur de cette parole de Dieu, chacun d’entre nous est un interprète de la parole de Dieu. C’est vrai, mais quelle autorité cela nous donne-t-il sur les autres ? Aucune, car le fait d’être chargé de la parole de Dieu, ce fardeau que les pharisiens mettent si volontiers sur les épaules des autres sans s’en charger eux-mêmes, le fait d’être ainsi chargé de la parole de Dieu doit éveiller en nous le souci de présenter cette parole non pas comme notre parole, nos convictions ou même notre foi, mais comme une parole qui est apportée à un frère, à cause de la nécessite de lui apporter la liberté. Si nous apportons la parole de Dieu comme un fardeau pour les autres, ce n’est pas si étonnant finalement qu’ils aient envie de la rejeter. Mais si nous apportons cette parole que nous avons reçue nous-mêmes, non pas comme notre parole, une parole d’hommes, comme disait saint Paul dans l’épître aux Thessaloniciens, mais comme une parole de liberté, qui libère le cœur du frère qui en a besoin, qui a besoin de l’entendre, à ce moment-là les choses peuvent changer.

Frères et sœurs, l’intérêt de ce petit passage de l’évangile de saint Matthieu est de nous montrer que ce n’est pas simplement un passage de polémique anti-juive. Cela devrait réveiller en nous une prudence et une réserve dans la manière dont nous "manipulons" la parole de Dieu. Si l’évangile est pour nous un moyen de nous conforter dans une autorité imaginaire parce que nous aurions le savoir, alors ce n’est peut-être pas la meilleure façon de l’annoncer. Au contraire, l’évangile nous est confié parce que nous avons à le porter à nos frères dans une attitude de service, car nous sommes les serviteurs de cette parole, avant que les autres la reçoivent. Nous devons nous présenter comme les serviteurs de la parole de Dieu, non comme des maîtres ni comme ceux qui s’enrichissent ou se parent de l’autorité de cette parole pour eux-mêmes. Si nous la portons comme un moyen de liberté et de découverte de ce que Dieu nous propose et ce qu’Il attend de nous, alors peut-être approcherons-nous de la vérité de notre être de chrétien. Nous sommes les serviteurs de la parole, mais nous n’en sommes pas les maîtres.

 
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