AU FIL DES HOMELIES

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LUMIERE POUR TOUTES LES NATIONS ET GLOIRE DE SON PEUPLE

Ml 3, 1-4 ; Hb 2, 14-18 ; Lc 2, 22-40
5ème dimanche du temps ordinaire – année B (4 février 2018)
Présentation du Seigneur
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

« Car mes yeux ont vu ton salut ».

Frères et sœurs, je vous disais au début de cette eucharistie qu’aujourd'hui nous étions invités à méditer sur ce qu’il est convenu d’appeler l’intergénérationnel. Essayons de réfléchir à une expérience que, d’une façon ou d’une autre, nous avons tous faite : que nous passe-t-il par l’esprit au moment où, faisant une visite à l’occasion de la naissance d’un enfant, surtout quand il est dans notre ligne directe, nous le voyons pour la première fois ?

Dans la tête du bébé, il ne se passe pratiquement rien : il a le temps de voir venir et il se remet de ce moment difficile de la naissance, dont grâce à Dieu aucun d’entre nous n’a le souvenir – sinon par les quelques histoires qu’on nous a racontées. Le bébé dort, tête sa mère et le bonheur est parfait. Si la grand-mère vient, ou le grand-père, ou la tante ou l’oncle, cela lui est absolument égal. Mais les autres, toute la famille qui vient comme les rois mages se prosterner devant l’enfant à Bethleem, que leur passe-t-il par la tête ? C’est très difficile à exprimer parce que c’est d’abord la vision de ce bébé, et d’une certaine manière l’émerveillement absolu que cela ait pu avoir lieu. C’est la première chose dans une naissance, cela a pu avoir lieu ; on contemple une sorte de commencement absolu. Pour les parents, cela avait commencé beaucoup plus tôt, neuf mois avant, mais là tout à coup on s’émerveille de ce qu’un enfant est né. C’est un peu d’ailleurs ce que disait déjà le prophète Isaïe : « Un enfant nous est né, un fils nous a été donné ». Donc tous, d’une façon ou d’une autre, nous sommes émerveillés par cela. Ensuite, on essaie de faire diversion avec des réactions un peu naïves, gentilles, on se demande s’il ressemble à papa ou à maman, mais c’est déjà de la conversation qui meuble. Le vrai moment – il ou elle a commencé de vivre –, nous désarme totalement.

D’abord parce que nous-mêmes avons commencé à vivre, et nous avons tellement continué que nous en sommes blasés, et au fond on se dit que cela devient normal de vivre. Mais quand nous voyons le moment même où la vie surgit, à travers un petit corps de bébé qui vagit, nous sommes littéralement démontés. Ce n’est pas simplement à cause de l’innocence de l’enfant, cela c’est déjà du "plaqué or", mais c’est l’or massif du commencement qui compte, voilà la véritable surprise.

Qu’est-ce que vivre l’intergénérationnel à ce moment-là ? C’est se laisser surprendre par le fait que la vie qu’on a vécue comme parents, ou qu’on a donnée comme grands-parents à ceux qui sont maintenant les parents, tout cela ressurgit comme à neuf. Voilà l’émotion. Comment se fait-il que l’on puisse vivre un événement aussi nouveau, être témoin et contemporain de cette réalité aussi nouvelle qu’un enfant-né. Ce n’est pas d’abord médical, ni sociologique, ce n’est même pas la question : « Que va-t-il devenir ? » Non, il est là, comment se fait-il qu’il puisse être là avec une telle présence ? Autrement dit, ce qui est extraordinaire, c’est qu’on a l’impression à ce moment-là que tout ce que l’on a vécu va se reporter sur le bébé qui vient de naître. Cela peut être pour le meilleur ou pour le pire. Cela peut être : « Il sera polytechnicien comme papa » – ce qui est sans doute la pire chose que l’on puisse dire sur un berceau –, mais il n’y a pas que cela. Tout à coup, tout ce que nous avons vécu trouve une sorte de justification par la naissance de cet enfant. C’est cela, passer d’une génération à l’autre. Ce n’est pas « Le temps s’en va, le temps s'en va ma Dame, / Las ! le temps non, mais nous nous en allons, / Et tôt serons étendus sous la lame ». Cela, c’est pour Ronsard et les poètes de la Pléiade, mais ce n’est pas une expérience très humaine, c’est de la poésie de cour d’Henri II. Ici au contraire, tout ce que nous avons vécu jusqu’à maintenant peut trouver une présence renouvelée, un surgissement et un jaillissement inattendus, précisément la vie de cet enfant.

Autrement dit, l’intergénérationnel est au plus fort du mot "inter" : tout ce que je suis, avec mes défauts, les tares de la famille qui sont bien connues, tout cela passe soudain dans la contemplation de l’enfant, et c’est magnifique ! Cela dure un certain moment. A l’adolescence, le niveau d’admiration baisse un peu, nous l’avons tous remarqué, il y a un moment où cela devient un peu moins intergénérationnel, parce que l’on a l’impression que la jeune génération est en train de dire : « Ecoutez, les vieux, on veut notre place ». Mais au début c’est quand même vrai, le fait de pouvoir découvrir tout d’un coup que tout ce que l’on a vécu est comme concentré dans le visage presque inexpressif de l’enfant qui est là, et qui n’impose même pas sa présence : il est là, et nous avons envie de l’accueillir de tout notre cœur.

A la fois – c’est la réciprocité extraordinaire de l’intergénérationnel –, nous lui faisons confiance pour lui confier tout ce que nous portons de plus précieux en nous, et lui, d’une certaine manière sans qu’il puisse le manifester, accueille tout cela comme l’héritage de ceux qui lui ont donné la vie à travers les générations. Le bébé évidemment ne comprend rien, mais nous sentons bien que ce qui va faire l’enjeu de sa vie, c’est la manière, avec des maladresses, des moments difficiles, des affrontements, dont il saura intégrer tout ce que les prédécesseurs dans la généalogie, dans la culture, dans la manière d’être, lui ont transmis.

D’une certaine façon, quand on a compris cela, on comprend beaucoup mieux la fête de la Présentation de Jésus au Temple. Pourquoi Luc nous raconte-t-il cet épisode, qui en soi ressemble étonnamment à une visite de naissance, puisque Siméon n’est même pas prêtre, il est retraité et vient faire sa visite au Saint Sacrement ? Siméon est là, il recueille l’enfant dans ses bras, et puis c’est tout. Un petit épisode de rien, mais pourquoi a-t-il une telle résonance dans notre cœur ? C’est cela qu’il faut voir. Pourquoi, hier soir par exemple, nous avons fait la procession de la Chandeleur, tenir un cierge allumé ? Cela nous rappelle que nous aussi nous portons cet enfant, lumière du monde, dans nos bras. D’abord, c’est parce que Siméon représente toute l’humanité qui attendait la visite de Dieu. Essentiellement, il représente le peuple d’Israël, il est là, il est un homme très sérieux, très consciencieux, il a observé tous les préceptes de la Loi, mais il a été poussé par l’Esprit. A un moment donné, Siméon se rend compte qu’après tout ce qu’il a vécu – la fidélité à la Loi –, il y a ce petit supplément d’âme, la présence de l’Esprit, qui le pousse à reconnaître dans cet enfant Celui qui est le salut. Siméon se rend compte qu’il peut confier à cet enfant et son avenir – « Maintenant tu peux me laisser m’en aller » –, et toute la tradition du peuple qu’il représente et peut-être après tout, toute la tradition de l’humanité en attente de Dieu. C’est cela Siméon.

C’est pour cela qu’Anne, quand elle vient ensuite, n’a plus rien à raconter –  c’est étrange pour une vieille dame. Elle n’a qu’à chanter et louer Dieu parce que Siméon a vu le salut de Dieu. C’est la même attitude, tous les deux ont vécu dans une fidélité absolue, et cette fidélité tout à coup s’ouvre dans cet avenir que leur apporte l’enfant.

Frères et sœurs, il fallait de la part de l’évangéliste une sensibilité, une finesse de cœur pour traduire un événement aussi simple, aussi beau, et nous faire évoquer cette rencontre des générations. Siméon et Anne apportent là toute l’attente du monde et la confient à un bébé qui vient d’entrer dans le Temple, dans les bras de sa mère. Nous n’imaginons pas, en réalité, que telle est notre foi. Qu’est-ce que la foi des croyants ? Ce n’est pas nier notre histoire humaine, au contraire c’est reconnaître que dans toute cette histoire humaine, à la fois individuelle, collective, familiale, nous avons vu le salut du Seigneur, nous le Lui apportons et nous le Lui confions, nous Lui confions d’une certaine manière tout notre passé, en sachant qu’Il est notre avenir. C’est cela la réponse de l’enfant quand il est présenté au Temple, Lui qui est pour le coup du "super intergénérationnel" puisqu’Il s’adresse à toutes les générations. Cet enfant dit que tout ce que nous avons vécu dans l’attente, Il va l’ouvrir vers un avenir que nous ne connaissons pas. Certes, cet avenir n’est pas toujours rose, c’est précisément la prophétie de Siméon quand il dit à la Vierge Marie : « Toi, un glaive de douleur transpercera ton cœur » ; en réalité tout de même, cet avenir tient en un mot : Dieu vient parmi nous et Il vient nous sauver.

Aujourd'hui, le mot "intergénérationnel" prend une coloration tout à fait particulière, c’est le salut, qui est vraiment l’acte intergénérationnel de Dieu et c’est pour cela qu’au début de l’épître aux Hébreux entendue tout à l’heure, le Christ a partagé la même chair que nous, et ainsi va passer le salut de la chair à la chair, de génération en génération, d’annonces de l’évangile en annonces de l’évangile, dans la vie de famille entre générations, dans les communautés chrétiennes qui se transmettent et se passent le flambeau sans arrêt à travers toutes leurs vies. C’est cela, l’enfant que tient Siméon dans ses bras ; d’une certaine manière il porte – sans en mesurer exactement le poids, sinon il serait écrasé – Celui qui est la source du salut du monde entier.

Frères et sœurs, nous vivons aujourd'hui l’intergénérationnel selon une dynamique de lutte. La jeune génération à certains moments veut prendre la place de l’ancienne. Trop souvent, l’intergénérationnel, c’est « Ôte-toi de là que je m’y mette » ! Ce n’est cependant pas toujours vrai, parce que les tout-petits sautent une génération pour pouvoir s’éclater avec les grands-parents ; c’est aussi parce que les grands-parents sont un peu plus souples et accommodants que les parents qui sont obligés de faire tenir la discipline, sinon on ne s’en sortirait plus dans la vie de famille. Fondamentalement, il y a une lutte des générations, et notre monde actuel est tellement entiché de jeunisme ! On ne compte plus le nombre de gens qui dépensent aujourd'hui des sommes folles pour rester jeunes, un peu comme les vieux bateaux à la peinture ; c’est un effort un peu désespéré, et il est triste de vivre l’intergénérationnel sur le mode de la rivalité – « Je prends ta place » –, alors qu’en réalité le Christ a fait à travers cette rencontre des générations – l’Eglise orthodoxe appelle cela la fête de la rencontre – que ce lieu de rencontre intergénérationnelle ne soit plus : « Ôte-toi de là que je m’y mette », mais « Laisse-moi t’ouvrir un avenir, quelque soit l’âge qui est le tien, quelques soient les attentes, les échecs ou les souffrances que tu as vécus, car Je suis venu uniquement pour cela ».

Lumière pour toutes les nations et gloire de son peuple, Il est là aujourd'hui et c’est pour cela que nous fêtons cette fête de la lumière.

 
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