AU FIL DES HOMELIES

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SIMEON AFFIRME L’UNIVERSALITE DU PROJET DE DIEU

Ml 3, 1-4 ; He 2, 14-18 ; Lc 2, 22-40
Présentation du Seigneur au temple – Année A (2 février 2020)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 « Maintenant, ô Maître, tu peux laisser ton esclave s’en aller dans la paix. »

Frères et sœurs, nos traductions surtout françaises, un peu allergiques à toute forme de servitude, ont tendance à limer le texte pour dire qu’il s’agit d’un maître, un bon maître, avec un serviteur, un bon serviteur. En réalité, ce n’est pas si clair que ça. D’abord le verbe « tu peux laisser s’en aller » est à peu près un mot qu’on utilise pour défaire un nœud, pour dételer un cheval, pour relâcher quelqu’un en condition un peu difficile. Bref, on ne peut pas dire que ce verset soit si facile à comprendre que cela. Nous, nous voudrions que cette rencontre de Jésus, (comme d’ailleurs nos frères grecs appellent la fête de la chandeleur ou la fête de la présentation : ils l’appellent la fête de la rencontre, ce qui est tout à fait juste, presque  plus juste que notre dénomination à nous) se passe dans la paix, dans l’allégresse , avec l’émerveillement du vieillard , avec les commentaires de Madame la prophétesse Anne qui a toujours des commentaires à faire, bref, on voudrait que tout cela se passe le mieux possible. Or le vocabulaire utilisé n’est pas si simple que cela, il n’est pas si évident, si accommodant que cela puisse paraître. C’est donc bel et bien une certaine façon de présenter la rencontre sur un mode paradoxal.

Effectivement c’est une rencontre, selon un ordre et un accompagnement voulus par le Saint Esprit, donc là, on est dans les clous de la providence. Mais en même temps, la parole proférée par Siméon semble faire appel à un autre registre : celui de « laissez-nous partir ». Au fond, une sorte de Brexit ! J’explique : « oui, nous vivions bien ensemble, nous, du peuple d’Israël, mais en réalité, tu peux me laisser partir ». C’est ce que dit Siméon. Ce n’est évidemment pas l’enthousiasme. « Tu vas prendre la place, et moi, je m’en vais. Je t’ai vu donc je suis rassuré, mais maintenant chacun va poursuivre son propre chemin ». Heureusement, ça ne veut pas tout à fait dire cela. Ce n’est pas une séparation où on file à l’anglaise, c’est simplement un constat. Mais quel constat ?

C’est là où l’interprétation est un peu plus difficile. Cette scène de la présentation de Jésus au temple, vue de notre point de vue de chrétiens, est presque limpide : Siméon a vu le Salut, que veut-il de plus ? Il est comblé, donc il peut s’en aller, c'est-à-dire mourir. C’est d’ailleurs pour cela que les premiers chrétiens ont beaucoup valorisé cette petite prière , ce petit cantique de Siméon, parce que c’était par excellence le cantique du soir, comme c’est devenu par la suite le cantique des complies (complies veut dire journée accomplie ; quand la journée est accomplie, on a fait son devoir, on va se coucher , on espère ne pas mourir cette nuit, mais si on doit mourir cette nuit, il faut pouvoir s’en aller en paix vers le Royaume de Dieu) ; c’est à peu près la tonalité globale que nous attribuons à ce cantique et au fond nunc dimittis – on dit parfois cela, nunc dimittis, parmi les rares personnes qui ont appris le latin – signifie « la vie est finie ». La vie est finie, l’existence humaine est terminée, et Siméon bénit Dieu. C’est terminé.

On peut se dire : il est vieux, c’est vrai, il peut mourir ; il ajoute même avec un certain courage et un peu de cynisme « maintenant tu peux laisser s’en aller… », c'est-à-dire « si je meurs tout à l’heure, ce n’est pas grave ». C’est en fait un peu plus compliqué ; que veut dire Siméon ?

Je ne crois pas qu’il affirme que c’est le moment d’une sorte de séparation. En effet, ce n’est pas dire que jusqu’ici Israël a fait son travail - observance de la loi, fidélité aux commandements -  et que tout à coup on n’a plus rien à faire. On sort de la scène et on laisse le Sauveur, même s’Il est tout petit, entreprendre Son œuvre dans une sorte de succession. Ca paraît alors plus facile d’interpréter : « tu peux me laisser partir puisque on n’a plus de raison d’être… » C’est hélas ce qui peut résonner dans la pensée ou l’intelligence d’un certain nombre de chrétiens : nous sommes le nouvel Israël – ce qui pose d’ailleurs quelques questions – et l’ancien Israël est du passé. Nouvelle Alliance, nouvel Israël, séparation, tu peux t’en aller en paix, au fond Siméon parlerait au nom de tout Israël. Il n’aurait donc plus rien à attendre du Messie puisque le Messie a accompli ce qu’Il a promis, et d’autre part le Messie n’a plus rien à attendre de lui puisqu’il va mourir. On a alors tendance à interpréter ce cantique comme une séparation par succession. La transmission est faite, c’est terminé.

Il reste pourtant un véritable problème : pourquoi Jésus a-t-il voulu aller au temple ? Pourquoi la rencontre s’accomplit-elle au temple ? S’Il avait voulu tellement Se séparer de la tradition d’Israël, Il ne serait pas allé au temple, d’autant que, vous le savez parce que je vous l’ai déjà dit, dans Sa vie postérieure, Il n’a pas été super-pratiquant, il n’allait pas au temple toutes les semaines. L’intention manifestée ici, surtout soulignée par Luc, est le fait que la rencontre a lieu au temple, haut lieu de la prière de la fidélité de l’accomplissement de la loi par Israël. Pourquoi le choix de ce lieu ? Est-ce que c’est pour souligner une séparation ? Evidemment on aurait pu insérer dès le début   « dès que le temple va être détruit etc. », rien de tout cela. Alors qu’est ce que ça veut dire ?  Ca veut dire que si le Christ veut être rencontré au temple par Israël, c’est pour que s’accomplisse définitivement (pas s’accomplir pour finir, mais s’accomplir pour continuer) la révélation du Dieu qui vient sauver. En fait, la première manifestation explicite du Salut à travers  la parole de ce vieux sage, de Siméon. Que dit-elle ? Elle dit « Lumière pour éclairer les nations et gloire du peuple Israël ». C’est au moment même où Jésus apparaît dans le temple, signe du culte par excellence, qu’Il rencontre Siméon, signe de la fidélité d’Israël par excellence, qu’il fait dire à Siméon par la puissance de l’Esprit « Je suis la lumière pour éclairer les nations et Je suis là pour la gloire d’Israël ».

Ca peut paraître bizarre de vous dire ça, frères et sœurs, mais Jésus n’a jamais été autant Messie qu’à ce moment-là, car Il a été reconnu comme Messie envoyé pour les nations et gloire d’Israël. Dans le temple ce jour-là a été manifestée l’universalité du Salut. Elle a été manifestée dans la chair du Christ et proclamée par un membre suréminent, très fidèle, de la tradition d’Israël. C’est donc dire que Luc, avec une perspicacité évangélique extraordinaire, montre qu’il ne s’agit pas d’une succession d’alliances, mais de la même alliance qui met en jeu aussi bien Israël pour lui donner sa gloire, sa raison d’être, que son but, éclairer toutes les nations. C’est le moment où la particularité d’Israël dans la personne de la chair de Jésus, dans la parole de Siméon, rencontre l’intention universelle de Salut de Dieu par Son Fils dans l’Esprit.

Ce n’est donc pas rien. C’est une manière pour nous de comprendre les rapports entre Israël et les nations. Nous sommes des nations. Pourquoi ? Parce que nous avons été illuminés par celui qui, dans le temple, a révélé pour la première fois l’intention universelle de Salut du Père pour toutes les nations. D’une certaine manière, nous étions tous au temple ce jour-là. Nous avons été au temple avant d’aller à l’église. C’est vrai. Et la continuité des deux, c’est la continuité de l’alliance. Et à vouloir opposer les deux peuples l’ancien, Israël, et le nouveau, l’Eglise, nous ne nous rendons pas compte que nous nous brisons l’intention unique de Dieu de Se manifester non seulement à Israël parce qu’Il l’a appelé pour se préparer mais à toutes les nations parce que tel est le but du jeu. C’est donc la continuité des alliances qui est signifiée par cette rencontre. La rencontre est la rencontre des deux alliances, qui ne sont pas deux étapes séparées mais qui répondent peut-être de façon séquentielle à la même intention, qui constituent le même acte de Dieu. Et c’est pour cela que c’est si beau, de voir ce jour-là qu’on fête le même Christ Lumière pour les nations à partir du temple. Ca ne veut pas dire une sorte de retour aux sources comme s’il fallait judaïser – ça, c’est à la mode actuellement – ça veut dire qu’il faut retourner à la source qui est l’intention divine. Il n’y a qu’un projet de Dieu : sauver l’humanité. Qu’Il s’y soit pris à travers des étapes, à travers une chronologie, à travers une histoire séculaire, c’est évident. Ce n’est pas pour séparer. Dieu n’a jamais eu l’intention de mettre à part Israël pour qu’il reste à part. Il a choisi Israël, pour que cette élection serve à la lumière des nations.

Frères et sœurs, je pense que ce texte qui conclut le cycle de l’incarnation, le cycle de Noël, est très important pour nous remettre dans la bonne perspective. Que sommes-nous ? Nous sommes en fait libérés. « Maintenant tu peux libérer ton serviteur ». C’est ça, la parole de Dieu à Siméon. « Tu peux libérer ton serviteur. Pourquoi ? Parce que en acceptant la liberté que Je te donne, Moi ; ton Sauveur, tu vas pouvoir servir véritablement les nations ».

Tel est le projet de Dieu. Ca a un peu loupé, il faut bien le dire, mais Dieu est très têtu et ne reviendra jamais là-dessus : les dons de Dieu sont sans repentance, et ce qu’Il a fait dire à Siméon ce jour-là, c’est la promesse de l’indéfectibilité de Son action, de Son Salut et du fait de rassembler tous les peuples , Israël et les nations, en un seul peuple. Amen.

 
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