UN BAPTEME DE LIBERTE

2 R 4, 8-11+14-16 a ; Rm 6, 3-4+8-11 ; Mt 10, 37-42
Treizième  dimanche du temps ordinaire – Année A (2 juillet 2017)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Frères et sœurs,

C’est un peu paradoxal d’avoir entendu cette parole de Jésus au moment où l’on va baptiser Oscar. Si on suivait avec une logique littérale le propos de Jésus, on pourrait se dire qu’à partir du moment où on baptise un enfant, il devient disciple du Christ et doit rompre toutes les relations avec son milieu, notamment familial, ce qui pour Oscar – et pour tous les bébés – serait difficile à gérer. Si Jésus disait qu’à partir du moment où on devient son disciple, on devait rompre avec toutes les relations, les liens amicaux, familiaux, sociaux pour ne vivre qu’avec Lui, le Christ, si c’était cela la vérité de l’Évangile, les chrétiens seraient un peu des enfants loups, vivant dans la meute de ceux qui sont coupés de toute humanité et de toute vie sociale.

Ce n’est pas ce que Jésus a voulu dire. Il n’a pas voulu dire qu’adhérer à Lui et Le suivre étaient un motif de rupture radicale. Même ceux qui font profession de vie monastique à travers les trois vœux, continuent à manger, à acheter leur pain et leur nourriture tous les jours, et sont complètement immergés dans la vie socio-économique. Ils continuent à utiliser les liens familiaux et sociaux pour aider, rendre service, enrichir le cœur des autres. Être disciples du Christ n’est donc pas nécessairement une vocation à être misanthrope, heureusement.

Dès lors, comment comprendre cette parole ? Il faut d’abord bien saisir un point du contexte social et historique de l’époque : à la différence d’aujourd’hui, les liens familiaux recouvraient à peu près toutes les dimensions de la vie d’un individu. On appartenait à une famille avant d’être un individu déterminé. En effet, la famille était à la fois la sécurité sociale – le pouvoir de la famille défend les individus comme membres de cette famille –, l’assurance vieillesse – si l’on avait beaucoup d’enfants, en l’absence de retraite, on était nourri par les descendants d’où la pratique d’une forte natalité –, et aussi la sécurité quotidienne – si on n’avait pas de quoi manger, on pouvait toujours aller voir les frères, les sœurs, les neveux, les nièces, les cousins, les cousines pour qu’ils vous aident – ; ainsi, même la vie politique était envahie par la question de la vie familiale. Le clientélisme n’était rien d’autre qu’une espèce de famille politique où le patron aidait ses clients à vivre et à survivre en leur distribuant des faveurs. L’idée de famille était donc fondamentale : vivre, c’était d’abord vivre en famille, avant de vivre pour soi. L’idée de l’autoréalisation de soi par soi n’existait absolument pas dans l’Antiquité, et encore moins à l’époque de Jésus. Or, Jésus leur dit : « Si vous devenez mes disciples, vous allez trouver un autre statut qui, sans doute, ne supprime pas les liens familiaux, mais vous montre que le principe même de la définition de ce que vous êtes, viendra de Moi, comme votre maître, et non pas simplement du réseau de relations familiales sur lequel vous comptiez jusqu’ici ».

En somme, ce texte concerne l’émancipation de la personne en disant : « Si vous voulez vraiment être vous-même en étant mon disciple, définissez-vous d’abord par rapport à Moi. Je ne dis pas que vous quitterez tout, même si certains l’ont fait, Je dis que désormais, le principe et la mesure de ce que vous serez ne sera plus le contexte familial, ce sera d’être face à Moi ». D’une certaine façon, c’est une étape décisive dans la manière dont l’humanité a pris conscience de sa véritable liberté. Le christianisme a ainsi appuyé sur une dimension, certes pressentie, mais qui n’avait pas encore pris cette forme d’exigence absolue. C’est pour cela aussi – on revient au problème du baptême – que le baptême est et a toujours été considéré comme le sacrement de la liberté. Cela ne veut pas dire que les personnes qui sont baptisées coupent tous les ponts, mais que par le baptême, on trouve une liberté nouvelle – « La vérité vous rendra libres » a dit Jésus –, la liberté des fils de Dieu. A partir du moment où l’on se situe par rapport à cette liberté, on devient petit à petit véritablement soi-même, et même tout ce qu’on a découvert en soi à travers cette relation au Christ va rejaillir sur la manière d’être en famille, dans la société, dans les liens professionnels.

Frères et sœurs, c’est une révolution, mais ce n’est pas une révolution qui bouleverse la société comme société, elle bouleverse d’abord chacun d’entre nous, en nous disant où est le point de référence de notre être, de notre vie et de notre liberté et qui ensuite, à cause de la liberté acquise par cette grâce du baptême, cette liberté filiale d’enfant de Dieu, nous permet de gérer de façon nouvelle toutes les autres formes de liens et de vie sociale dans lesquelles nous sommes impliqués.

Frères et sœurs, il est bon, au début de ce temps de vacances, de nous replonger dans cette question très profonde : nous, les chrétiens, qui sommes-nous dans la société ?  Sommes-nous des gens tellement indépendants, tellement coupés de la société, que nous la méprisions, que nous trouvions que la société est mauvaise, qu’après tout, c’est tout juste bon à nous nourrir et à nous entretenir ? Ou bien pensons-nous vraiment que nous avons une source dans notre propre vie, dans notre propre foi, et dans la manière dont Dieu, petit à petit, modèle et façonne notre cœur, que nous avons la possibilité de transfigurer toutes les relations que nous avons les uns avec les autres ? En tout cas, pour le baptême, c’est sûrement vrai car dans le baptême d’un enfant, on ne lui demande pas de dire : « Maintenant, papa et maman, vous m’avez donné la vie, "je me casse" et vous allez voir ce que je vais faire », revendication d’autonomie qu’il manifestera un peu plus tard, mais on se demande comment pourront s’approfondir des liens que nous avons déjà établis par la filiation, par le fait de donner la vie, par le souci quotidien de l’enfant, comment développer et approfondir ces liens, pour qu’ils deviennent le lieu de l’éclosion de la personnalité de cet enfant face aux autres et surtout face à Dieu ?

Frères et sœurs, que ce soit pour nous, à travers ce baptême, l’occasion de réfléchir sur notre propre baptême. Avons-nous été baptisés pour la liberté, ou avons-nous été baptisés simplement pour suivre des convenances religieuses ?

 
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