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LE CADEAU DE L'IMMORTALITE

Sg 1, 13-15 – 2, 23-24 ; 2 Co 8, 7-9.13-15 ; Mc 5, 21-43
Treizième dimanche du temps ordinaire – année B (1er juillet 2018)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

« Dieu n’a pas fait la mort […] et le règne de la mort n’existe pas sur cette terre ».

Frères et sœurs, à l’heure où nous sommes réunis pour l'eucharistie du dimanche, il y a à Paris une autre grand-messe, nationale celle-ci, par laquelle Madame Veil et son mari sont "panthéonisés". C’est curieux, on a quand même choisi le dimanche matin à dix heures, comme quoi la République a du mal à se défaire de ses racines... Je voudrais, à travers le parallèle entre le petit passage de l’évangile que nous venons de lire et cette "panthéonisation", nous faire toucher du doigt un des aspects très importants de la conception chrétienne de la vie.

En effet, que se passe-t-il dans le récit de l’évangile ? Jésus se promène, Il est environné par la foule et par deux fois, Il manifeste sa puissance de vie. Une première fois pour une femme atteinte d’un flux de sang. Comme il n’y avait pas la Sécurité Sociale, elle s’était ruinée avec tous les médecins qui avaient voulu lui trouver des solutions pour guérir et elle se considérait finalement elle-même comme inguérissable. Et au moment même où elle toucha Jésus dans un acte de foi, elle fut guérie. C’est donc une communication de la vie à cette femme, dans ce qu’elle a de plus vulnérable et de plus fragile, cette hémorragie qui lui gâche l’existence.

Puis, après cette sorte d'interlude, il y a la résurrection de la fille de Jaïre. Jaïre est un chef de synagogue, à cette époque-là, l’équivalent d’un membre du conseil paroissial. Il vient et demande quelque chose pour sa petite fille qui, au moment où il le demande, n’est pas encore morte et c’est dans la difficulté et les embouteillages du déplacement de Jésus vers la maison de Jaïre, que la petite meurt et que Jésus veut intervenir envers et contre tout, même si au moment où Il arrive, Il entend déjà les chants de deuil et que tout le monde se moque de Lui.

Qu'y a-t-il de commun entre ces deux cas ? C’est ce qui constitue la raison profonde pour laquelle Marc a choisi de nous rapporter ces deux récits qui avaient dû laisser des traces et des souvenirs dans la population galiléenne. Il s’agit de l’anonymat des deux bénéficiaires. D’une part, la femme qui a le flux de sang n'est pas identifiable, au point que les disciples entourant Jésus qui demande qui L'a touché lui répondent que tout le monde Le touche et que la personne qui L'a touché est noyée dans la masse. Ce geste, ce petit jeu de scène, a pour but de nous montrer le côté absolument anonyme de cette femme. On peut dire d’une certaine manière qu’elle est plus inconnue que le soldat inconnu de la tombe de l’Arc de Triomphe. Quant à la fille de Jaïre, malgré le peu d’estime que l’on avait pour les enfants à l’époque de Jésus – on n'avait pas encore lu Jean-Jacques Rousseau –, Jésus veut aller la guérir. Cette petite fille n’aura aucun rôle par la suite, on n’en parle plus, elle bénéficie de la guérison, Jésus la rend à ses parents en leur disant de lui donner à manger et c’est tout. Ce sont donc deux personnes parfaitement inconnues qui bénéficient du don de la vie par Jésus. Dans un cas guérison, dans l’autre résurrection.

Nous avons tendance à classer cela dans la catégorie "petites histoires édifiantes" que les évangiles racontent pour nous aider à croire en la puissance de Jésus-Christ. On ne peut certes pas exclure que Marc ait eu le souci en rédigeant son évangile de montrer que Jésus a eu effectivement un pouvoir miraculeux qu’Il a exercé à certains moments. D'ailleurs maintenant, plus aucun historien sérieux ne conteste cette dimension du personnage de Jésus. Il est un des rares personnages de la tradition biblique et de l’Antiquité contemporaine dans le monde païen à avoir un tel pouvoir thaumaturgique et c’est là quelque chose d’absolument original, qui n’a pas vraiment d’antécédents et qui montre un aspect fondamental de la personnalité de Jésus.

Cela dit, cet aspect thaumaturgique – faiseur de miracles – est manifesté par Jésus pour des inconnues et c’est là que je voudrais rapprocher cette attitude de Jésus de cette belle fête de notre pays pour la "panthéonisation". Ce qui est canonisation à Rome étant "panthéonisation" à Paris, il est intéressant de comprendre la manière dont s'est établie cette tradition de la "panthéonisation". Vous le savez peut-être, on a inventé la "panthéonisation" à cause d’un Aixois. Riquetti de Mirabeau, Honoré-Gabriel de son prénom, est en effet celui pour lequel on a voulu faire une démarche spéciale. Quand il est mort en 1791 – à mon avis trop tôt, parce que c’était un de ceux qui avaient le plus de sagesse parmi les excités qui voulaient absolument tout changer –, l’Assemblée Nationale a dit ceci :

Le directoire du département de Paris propose à l’Assemblée Nationale de décréter :

- premièrement, que « le nouvel édifice de Sainte-Geneviève sera destiné à recevoir les cendres des grands hommes, à dater de l’époque de la liberté française » (on ne doutait de rien à cette époque-là...)

- deuxièmement, que « le Corps législatif décidera seul à quels hommes ces honneurs seront décernés » (là l’affaire se corse !)

- troisièmement, que « Honoré Riquetti-Mirabeau est jugé digne de recevoir cet honneur ».

- puis que « les exceptions qui pourront avoir lieu pour quelques grands hommes morts avant la Révolution (ceux qui ne vivaient pas dans l’époque de la liberté, tels que Descartes, Voltaire ou Rousseau) ne pourront être faites que par le Corps législatif ».

- enfin, que « le Directoire du département de Paris sera chargé de mettre promptement l'édifice de Sainte-Geneviève en état de remplir sa nouvelle destination et fera graver au-dessus du portique ces mots : "Aux grands hommes la patrie reconnaissante" ».

C’est intéressant parce que dans la "panthéonisation", il y a une certaine idée, au moins approximative, d’immortalité. En effet, à tort ou à raison, on s’est rendu compte tout à coup que Mirabeau avait fait beaucoup de choses en l'espace de deux ans dans cette crise terrible de la Révolution française et on a voulu lui manifester une sorte de reconnaissance, sinon éternelle en tout cas immortelle, du pays. C'est pourquoi on a pris ce décret. On retrouve ici la racine, le mouvement, la dynamique profonde qu'il y a dans cette société par ailleurs très déstabilisée – mai 68, c’est très peu de choses en comparaison de ce qui s’est passé en 1790-1791 –, une société qui voulait reconnaître une certaine immortalité à ceux qui avaient fait quelque chose pour elle.

Mirabeau étant un franc-maçon et un agnostique notoire, on n'allait pas dire qu’on allait le porter sur les autels – il faudra attendre Robespierre pour fabriquer la déesse Raison –, mais on a considéré que Mirabeau méritait un hommage éternel, « aux grands hommes la patrie reconnaissante ». Ce qui veut dire que c'est l’Assemblée Nationale – aujourd’hui, c’est même restreint au président de la République – qui décrète qui peut avoir cette quasi immortalité. Autrement dit, c’est extrêmement sélectif car cette immortalité-là, reconnaissance de la patrie, est une chose décidée par la patrie elle-même, seule à même d'accorder ou non cette "panthéonisation". Dans le mot "panthéon", il y a le mot "Dieu" et donc la reconnaissance d'un pouvoir extraordinaire, peut-être pas exactement divin mais un pouvoir d'immortalité qui s’exerce d’une façon on ne peut plus sélective.

La comparaison entre les deux épisodes est très intéressante car dans le cas du Panthéon, c’est la société qui décide qui est modèle, qui est référence, qui mérite un hommage durable à travers le fait d’être enterré à l’église Sainte-Geneviève. Cette église était un hommage à sainte Geneviève et c’est dommage qu’on n’y ait pas mis Geneviève elle-même, elle l'aurait mérité car elle a quand même sauvé Paris.

En fait, on a voulu dire qu'on apporte, à partir de nos propres critères, une certaine immortalité. On ne se faisait d’ailleurs pas beaucoup d’illusions sur le type d’immortalité que l'on apportait mais on voulait cela. Alors que dans l’épisode de l’évangile entendu tout à l’heure, il s’agit de montrer que la guérison et la résurrection tombent, je n'ose pas dire sur n’importe qui, en tout cas pas sur des personnes choisies en fonction de critères humains qui caractériseraient ou bien la femme atteinte du flux de sang, ou bien la petite fille de douze ans qui vient de mourir.

C’est là la grande différence. Pour nous les chrétiens, l’immortalité est la réalité la plus démocratique qui soit. On ne le dit pas assez mais l'immortalité que Dieu nous accorde n’est pas sélective, ce n’est pas un choix de Dieu, Dieu n’a pas fait la mort, Il veut la vie pour tous. Il n’y a pas de critères de notoriété, ni de pouvoir, ni d’exercice de la politique, il n’y a aucun critère. Tout le monde est sous la mouvance, sous l’attraction de l'immortalité que Dieu veut donner aux hommes.

Ce qui est extraordinaire, c’est que la plupart du temps, on pense que l’immortalité, c’est le yo-yo à décrocher au moment où l’on aura suffisamment accompli de bonnes œuvres. Or, pas du tout, l’immortalité est un cadeau, ce n’est pas la reconnaissance d’un mérite. Nous avons parfois une fâcheuse tendance à nous paganiser en croyant que l’immortalité est le fait que nous allons enfin nous faire reconnaître par Dieu. Non ! L’immortalité chrétienne, celle de la résurrection, celle que Dieu donne, c’est l'immortalité-cadeau.

Tel est le grand dynamisme que le Christ a apporté dans les sociétés. Les chrétiens ont proclamé que la résurrection, le don de l'immortalité, étaient le cœur même de la démarche de Dieu. L’immortalité pour tous, telle est la foi chrétienne, c’est la proclamation de l’espérance chrétienne et c’est ce dont nous avons à être aujourd'hui les messagers, les témoins mais aussi les bénéficiaires puisque dès le moment du baptême nous commençons à recevoir cette immortalité-cadeau. Peut-être que notre existence n’aura pas d'effet marquant dans la société, de répercussions extraordinaires, mais peu importe ! Si c’est Dieu qui donne l’immortalité, il n’y a aucun critère à appliquer, aucun critère humain, c’est Dieu seul qui est le donateur absolu, gratuit, de cette immortalité. Tel est le cœur de notre foi et c'est ce que veut dire ce petit épisode de la guérison de la femme atteinte du flux de sang et de la jeune fille de douze ans.

Alors, frères et sœurs, soyons les témoins de cette immortalité, de cette résurrection qui est offerte à tous.

 
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