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ENRACINES DANS LE CHRIST

1 R 19, 16b + 19-21 ; Ga 5, 13-18 ; Lc 9, 51-62
Treizième dimanche du temps ordinaire – année C (30 juin 2019)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs,

Qu’est-ce qui est généralement socialement le plus apprécié dans les religions ? La réponse est assez simple : les religions ont un côté "stabilisateur". Dans les sociétés, certaines coutumes peuvent changer, certaines manières de s’alimenter, certaines manières d’envisager les relations entre les hommes et les femmes, tout ça peut changer, mais en général on considère que la religion maintient les bonnes vieilles traditions, les bons vieux réflexes : c’est quand même le stabilisateur par excellence. D’ailleurs, la plupart des religions ne s’y sont pas trompées – même la religion catholique – : si on a dépensé des prodiges de constructions depuis le temple d’Angkor jusqu’à la cathédrale Notre-Dame en passant par le Taj Mahal, c’est parce qu’en réalité, dans l’édifice cultuel, sont affirmées la stabilité, la centralité de la religion pour tout le monde. Même la religion juive qui, ne l’oublions jamais, a commencé dans une petite troupe de va-nu-pieds qui se baladait dans le Sinaï, n’a eu de cesse que d’avoir un temple avec le roi Salomon. Par conséquent, on voit bien le tropisme fondamental des religions, c’est la stabilité, la continuité, la régularité. Est-ce vrai ?

Si on en croit l’évangile d’aujourd’hui, ce n’est pas tout à fait cela le problème. Précisément, le cœur des religions n’est pas la stabilité, mais la mobilité. C’est pour ça qu’aujourd’hui, le petit texte que nous avons lu vous paraît peut-être ressembler à une sorte de patchwork d’indications de Jésus pour essayer d’obéir à ses préceptes ; en réalité, c’est une réflexion sur la religion comme mobilité.

En effet, on nous dit d’abord que Jésus est en route. Evidemment c’est un truisme, on Le voit toujours se balader partout. Jésus était un grand instable du point de vue de sa localisation, Il était toujours partout. Nous trouvons donc cela normal, mais en réalité l’évangéliste Luc tient vraiment à le souligner, d’autant plus que c’est un passage charnière dans son évangile. Deuxièmement, que fait-Il ? Non seulement Il est mobile Lui-même mais encore Il apprend à ses disciples la mobilité puisqu’Il les envoie au-devant de Lui. Il envoie donc les gens au-devant, et d’ailleurs vous l’avez remarqué, ce ne sont pas des conditions très faciles car la mésentente – c’est une litote – entre les Samaritains et le reste des juifs était légendaire. Par conséquent, on a l’impression que c’est Lui qui ne veut pas aller au casse-pipe et Il envoie les disciples. Il les envoie pour installer un petit bivouac, vous imaginez quand même ce que c’était que douze personnes qui débarquent dans un village, ce n’était pas nécessairement apprécié, ça usait considérablement les ressources déjà précaires d’un village à l’époque. Par conséquent, on leur dit d’aller voir ailleurs ; c’est d’ailleurs très intéressant, Jésus leur a appris la mobilité, ils vont normalement à la fois pour s’installer et pour annoncer la Bonne Nouvelle, plusieurs passages dans l’évangile nous disent cela.

Puis ils reviennent et que disent Jacques et Jean ? On les appelle Fils du tonnerre, ce n’est pas tout à fait par hasard. Ils disent : « Peut-on envoyer le feu du ciel sur ce village de Samaritains qui n’a pas voulu nous accueillir ? » Jésus leur répond : « Pas de Jihad, il n’y a pas de vengeance. Il n’y a pas d’offense. Certes, ils ne vous ont pas accueillis, tant pis. Moi, Je vous ai envoyés pour vous faire voir la difficulté qu’il y a à annoncer la Parole et l’évangile du Salut, c’est ainsi ! »

Par conséquent, première leçon, et elle est plus que jamais nécessaire, c’est qu’il ne faut pas s’étonner si aujourd’hui lorsque nous abordons la question religieuse, ça peut devenir comme l’affaire Dreyfus : « Ils en ont parlé ! » Ce n’est pas si facile. Jésus ne fait rien pour "dorer la pilule" à ses disciples. Il les envoie pour essayer et si ça ne marche pas, pas de vengeance, pas de représailles, rien du tout. Voilà pour aller en avant.

Et c’est pour ça qu’immédiatement après, il ne s’agit plus d’aller en avant du Christ, ce sont des gens, divers candidats – c’est "l’ANPE spirituelle de l’Evangile" – qui demandent à suivre le Christ : « Je te suivrai où que tu ailles ». Trois candidats qui doivent suivre Jésus. On pourrait se dire que vu la difficulté de la tâche, il faut tout de suite embaucher les braves gens qui se portent comme candidats. Là précisément, Jésus réagit différemment : « Pourquoi veux-tu Me suivre ? » – « J’ai une famille, je veux leur dire au revoir » ou bien « J’ai un mort à enterrer, je veux y aller » – « Recalé ». Donc, rien ne marche, ni pour envoyer, ni pour se faire suivre. Jésus choisit l’itinérance et l’itinérance, soit pour le précéder, soit pour le suivre, ça ne marche jamais.

Qu’est-ce que veut dire tout ça ? Une chose finalement assez simple, mais nous avons perdu l’habitude. Ça veut dire que l’annonce de l’évangile que ce soit en préparation, que ce soit dans le pas suivant qui est de décider de suivre, va encore plus loin. Car les trois candidats qui se sont présentés à Jésus avaient sans doute entendu sa prédication, et sans doute étaient-ils bien disposés. Il ne faut pas croire que ces gens-là étaient des gens médiocres, pas du tout ! D’ailleurs on a plusieurs refus dans l’évangile de gens qui proposent plus ou moins de suivre Jésus et Jésus leur pose deux ou trois questions et finalement les gens abandonnent. Là aussi, ça devrait nous faire réfléchir. D’accord, beaucoup ont suivi, mais beaucoup aussi n’ont pas suivi. On ne peut pas savoir, à cette époque-là on ne faisait pas de statistiques, mais je pense que ce n’est pas si étonnant que ça qu’aujourd’hui le message évangélique ne soit pas si bien compris que cela. Il n’y a que les gens blasés qui croient que l’évangile est une évidence. En réalité ce n’est pas du tout une évidence, parce que précisément dans les trois cas qui sont proposés, les candidats disent : « On veut Te suivre ». Jésus répond : « Que fais-tu de tes racines ? » Les racines, c’est le culte des ancêtres, des morts. Les racines, c’est la famille ; les racines, c’est le travail pour pouvoir subsister. Les trois ont de bonnes raisons de vouloir rester attachés à leurs racines. Et quelle est la réponse du Christ ? « Acceptes-tu d’être déraciné ? » C’est quand même ça le problème.

Alors, vous allez me dire que Jésus ne veut être suivi que par des têtes brulées. Ce n’est pas si clair que ça. Quand Jésus dit qu’il ne faut plus s’occuper des morts, de sa famille, de son champ ou de ses bœufs pour labourer, Il dit : « Comment te situes-tu par rapport à ces problèmes-là ? » C’est exactement la question chrétienne par excellence. Les chrétiens ne sont pas ceux qui ne veulent plus s’occuper de rien dans le monde. On a essayé de le faire croire et ça n’a pas très bien marché. Les chrétiens sont ceux qui, tout en sachant les contraintes de l’enracinement, contraintes dont on ne peut pas se débarrasser – on ne se déracine pas de son corps, de ses connaissances, de sa culture, de ses projets et de sa volonté, le Christ ne le veut pas –, essaient de répondre à la question : « Où vas-tu planter tes racines ? » « Vas-tu les planter en disant : « Là où je suis, j’y suis j’y reste, et donc je ne bouge pas », ou bien acceptes-tu d’être déraciné par la rencontre que tu as faite avec Moi, tout en continuant peut-être ce que tu faisais avant ? »

En réalité, le Christ ne nous a jamais demandé des choses extraordinaires. Il nous a simplement demandé de faire des œuvres de miséricorde, d’être proche de tous ceux qui sont autour de nous, de savoir témoigner de sa parole etc. et puis c’est tout ! Comment ? En mesurant le caractère absolu de son appel. C’est ça que veut dire le fait de suivre le Christ. Le fait de suivre le Christ n’est pas que les chrétiens doivent être des suiveurs. Ça n’a pas tellement porté de fruits de ce point de vue-là. Suivre le Christ, ça veut dire découvrir tout à coup que l’ensemble de la vie quotidienne, des racines dans lesquelles nous sommes précisément tenus par notre histoire, par notre destinée personnelle, tout cela doit être pour ainsi dire déraciné et réenraciné dans le Christ. Et là, effectivement, la foi chrétienne devient un véritable art de vivre.

La foi chrétienne devient ce moment où l’on reconnaît que les racines dans lesquelles nous sommes profondément plantés et dont nous bénéficions, méritent d’avoir une sorte de conditionnement différent, relativisé par le fait que nous pouvons vivre tout cela avec tout notre être, toute notre destinée et toute notre histoire, mais le vivre dans le Christ.

Quelle est la conséquence ? Je dirai d’une façon un peu provocatrice, c’est le relativisme. Qui a inventé le relativisme ? Ce sont les chrétiens. Je sais, Benoit XVI a tellement vitupéré contre le relativisme, mais il pensait surtout au relativisme épistémologique, au relativisme des savants, relativiser la science. Mais en réalité, c’est vrai que notre religion, notre foi, relativisent tout. Tout ce que nous vivons, tout ce à quoi nous tenons a sa valeur. Le Christ ne vient pas dire que ça ne vaut rien ! Mais il dit : « Comment appréciez-vous cette valeur ? Quel est votre mètre étalon dans l’affaire ? Quelle est votre manière de concevoir votre relation au monde, aux autres ? » Ou bien vous les considérez comme des absolus parce que vous en avez besoin et dans ce cas-là vous menez une existence utilitaire – métro, boulot, dodo –, ou bien je le considère comme le terreau naturel dans lequel je vis, mais qui par rapport au fait d’être appelé par le Christ à vivre selon l’évangile, exige une sorte de regard qui met toutes ces réalités, si belles et si profondes soient-elles, en mesure par rapport à cet appel.

Frères et sœurs, ce n’est quand même pas si mal, et vous comprenez d’ailleurs pourquoi le christianisme a pu s’étendre. C’est dans la mesure où les chrétiens ont compris que ce n’était plus en fonction de telle culture, de telle ou telle manière d’être ou de vivre, mais que c’était simplement parce que là où l’on était on pouvait vivre, parce que la vraie mesure était l’attachement au Christ. Ce n’était pas tout à fait la même chose pour les israélites, même si contraints et forcés par la dispersion dans les nations, ils avaient dû faire l’expérience à un certain moment qu’il fallait bien vivre et inventer la vie juive à Ephèse, à Rome, à Athènes etc. On ne pouvait pas manger cacher tous les jours ! Mais là, le Christ dit : « Je vous ai libérés, c’est pour la liberté ». Relisez saint Paul, ce que nous avons lu tout à l’heure aux Galates : ce relativisme-là est le seul qui nous donne la vraie liberté.

Profitons de ce temps de vacances pour retrouver la vraie liberté spirituelle dont nous avons tous besoin.

 
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