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 L'AUTRE OU LA COUETTE ?

1 R 19, 16+19-21 ; Ga 5, 1+13-18 ; Lc 9, 51-62
Treizième dimanche du temps ordinaire – Année C (27 juin 2004)
Homélie du Frère Jean-François NOEL


Mycènes : A chacun sa coupole !

Saint Paul qui avait une expérience acide et pleine, écrivait dans cette lettre aux Galates: "Si vous vous mordez les uns les autres, prenez garde, vous allez vous détruire les uns les autres". Je pense qu'on peut tous signer au bas de cette phrase. Nous avons tous fait l'expérience que l'autre, les autres, ceux avec qui nous partageons la vie peuvent être des instruments de mort. Mais ils sont aussi des instruments de l'Esprit.

Hier soir, nous étions à Istres avec un certain nombre d'entre nous pour célébrer les vigiles des martyrs pour accompagner la descente des reliques qui seront scellées dans le nouvel autel de l'église de la Sainte Famille. Je vous recommande, si vous avez le temps cet après-midi d'aller à la consécration de cet édifice qui, à mon avis, sera un événement culturel et architectural reconnu par notre époque. Difficile de décrire la forme exacte : la coupole emprunte autant aux coupoles baroques que l’on retrouve à Rome. Elle est percée en son centre par une lunule qui laisse entrer la lumière directement du ciel. Cette immense ellipse à deux foyers est faite de pierres trapézoïdales qui, tout en donnant une impression d’unité, assure un rythme qui invite le regard à se recueillir et à se tourner vers l’invisible.

Je vais utiliser deux choses d'hier soir. La première, c'est le sermon du Frère Daniel qui était extrêmement pertinent, et ensuite, le Père Brice de Roux, curé de la paroisse d’Istres, avait rassemblé tous ceux qui étaient venus chanter les vigiles et leur avait offert une vidéo sur la construction de l'église. Il avait eu le génie - c'était absolument émouvant – d’avoir saisi durant toute la construction des mouvements des matériaux que des hommes, cet accent de noblesse qui se dégage quand le travail honore l’homme et son projet. Dans le visage de ces hommes, il y avait une sorte de grandeur et de noblesse, comme s'ils étaient habités par quelque chose de divin, travaillant la pierre, vous le verrez, toutes les pierres de losange constituent l'édifice de la coupole de l'église, et même les plaques de cuivre qui reposent sur la coupole. On trouvait là, et je pense que cela rejoint la grande tradition de la Bible, ce qu'est la sagesse, le savoir-faire.

Et Daniel disait hier soir que Dieu fait de même avec nous. Les ouvriers travaillent cette matière dure et noble qu'est la pierre, le cuivre et le bois, en défiant la pesanteur, car il s'agit de faire monter vers le ciel des choses qui n'ont qu'une envie, c'est de retourner au sol, de même Dieu fait pareil avec nous, Il travaille notre propre chair, Il travaille à contrer notre indépendance, notre autonomie, Il travaille à nous sortir de la manière que nous avons de ramener Dieu comme une grande couette perpétuelle pour nous abriter jusqu'à la fin des jours, des vivants et des morts. La vie spirituelle n'est pas une couette, ce n'est pas non plus un blockhaus, c'est un désert, c'est un endroit de vertige et de risque Il peut y avoir des moments où nous avons besoin de nous trouver quelque tanière, mais vous l'avez entendu dans l'évangile, il n'y a pas d'endroit vraiment de repos. La vie spirituelle est à la fois cet apprentissage progressif d'apprendre à marcher et l'autre qui est à côté de nous, l'époux, l'épouse, le frère, il est malgré lui l'instrument de la marche, de la sortie de la couette, de l'ouverture de la maison, de la mise en marche. Il est l'instrument de Dieu, et il a le pouvoir de vie et de mort sur nous. Si nous décidons de nous en protéger à tout jamais, c'est le vieux fantasme de l'île, mais c'est la folie, nous nous protégeons de l'autre, nous nous protégeons de ce qu'il pourrait nous faire faire sans que nous l'ayons décidé, le pire pour nous. Quand on mesure, les autres qui nous ont été envoyés malgré eux, nous ont permis de nous émonder, de ce que nous n'aurions pas décidé de faire par nous-mêmes. Nous préfèrerions décider par nous-mêmes ce que nous voudrions offrir à Dieu, et de lui donner ce dont nous sommes capables de nous séparer. Nous avons une idée de l'inutile et de l'encombrant qui bloque notre vie, mais ce n'est pas l'idée de Dieu. Et l'autre, malgré tous ses défauts, immenses et impardonnables, nous sommes bien d'accord, est vraiment l'instrument de Dieu, c'est grâce à lui que je suis celui que je suis, et finalement, j'ai accepté d'être émondé même où je n'aurais jamais accepté de l'être. C'est là que Dieu travaille comme le sculpteur, il impose à cette pierre un certain nombre d'angles, il impose d'avoir une certaine position face au sol, elle n'aurait jamais pu décider elle-même.

L'autre, celui qui nous a été envoyé, nous est envoyé justement, parce qu'il reste sous l'action de l'Esprit Saint, s'il reste tant soit peu docile, peut nous aider à nous désencombrer, à supprimer ces bagages inutiles dont nous pensons que nous ne pourrions pas nous en passer. Et puis, une fois dépouillés, nous nous percevons que nous avons plus légers, comme des vrais voyageurs de l'Éternel. Au fond, cette marche nous convient bien.

Nous pouvons mesurer lorsque nous perdons quelqu'un, lorsque la douleur nous fait perdre le sens, quand nous sommes meurtris, tout d'un coup, nous mesurons, c'est ce que je dis souvent dans les sermons des obsèques, nous mesurons ce que cette personne a été vraiment, comme une photo qui se développe, mais nous mesurons encore plus ce qu'elle nous a apporté, la manière dont elle a été l'autre, l'instrument de Dieu, et que nous n'avons pas pu discerner, parce que nous avions les yeux trop collés sur la vitre, nous l'avions à côté de nous, à portée de main, et ces mutuelles possessions nous empêchent souvent de discerner comment nous sommes instruments les uns pour les autres. Une fois disparue, il nous apparaît très clairement ce long travail que Dieu a fait par elle, par son intermédiaire. L'autre est l'occasion d'une œuvre spirituelle, quel qu'il soit, même s'il est pécheur. L'autre est vraiment instrument de Dieu, et il nous faut souvent des années et des années pour le discerner, comment cet époux, comment cette épouse, comment ces frères, comment ces prochains ont fini, bien malgré eux, et à travers même ce mélange d'intérêt, de possession, d'affectif, qui souvent encombrent nos histoires, mais derrière tout cela, la main de Dieu s'était glissée et avait continué à nous sculpter, à nos indiquer comme des images qui nous étaient renvoyées, nous empêchant de construire ces couettes, ces blockhaus, ces fausses autonomies. Et cette autonomie, c'est le pire, car Dieu ne peut rien faire contre. Et le pire péché n'est pas dans la morale, c'est dans la manière dont nous pourrions, tout doucement, tout doucement, par désespoir, par cynisme, par égoïsme ou par orgueil, nous suffire à nous-mêmes. Être avec les autres, se risquer à une certaine taille, à un certain émondage, au fond, essayer d'aimer et d'être aimé, cela va dans les deux sens, aimer et être aimé, cela consiste effectivement à offrir à l'autre, pour que l'autre, à travers ce qu'il reste instrument de Dieu, puisse supprimer, désencombrer, émonder, ce qui nous alourdit tellement sur le chemin de Dieu.

Quand les pierres ont été ajustées les unes aux autres dans cette église, comme elles l'ont été pour la nôtre, la façon dont après l'ensemble de l'édifice joue, s'articule dans une mobilité discrète, silencieuse, qui sont la manière dont les bâtiments vivent, c'est cette dimension que nous sommes appelés à vivre. Le meilleur de nous-même, ce n'est pas ce que nous voudrions en faire, de ce que nous pensons être nos talents ou nos richesses, non, c'est la manière dont nous nous sommes prêtés à cette sculpture, dont nous sommes disposés non pas à une sorte d'offrande sacrificielle à l'autre, fais tout ce que tu voudras. Nous avons le droit de discerner, de critiquer, de résister même, de combattre, d'ailleurs, le combat fait partie de cette relation avec l'Autre. Jacob l'a vécu dans la nuit, il y a un combat qui peut mener à l'étreinte, l'Autre est à la fois celui que j'étreins et celui que je combats. Il y a un corps à corps avec l'Autre, il y a un corps à corps avec tous les autres, tous ceux qui touchent ma chair. Pourquoi ? Pour éviter que cette chair ne se suffise à elle-même, qu'elle ne s'autoproclame, qu'elle ne se déclare la reine. C'est cela que saint Paul dit : la chair dans saint Paul, c'est la tentation que nous aurions de nous isoler les uns des autres pour avoir un peu moins mal et pour tenter par nous-mêmes, en discernant par nous-mêmes de ce qu'il nous faudrait, ce qu'il conviendrait avec une bomme morale et une bonne conduite pour aller vers Dieu. Quelque chose que nous ne pouvons pas voir de nous-mêmes, que l'autre ne voit pas bien, mais auquel Dieu, à travers l'autre, nous aidera à y renoncer. C'est cela qui nous fait mûrir, et aussi un peu mourir, parce que les deux mots se conjuguent entre eux. Mais ce mûrissement ou cette mort sont d'autant plus nécessaires que nous croyons que nous pourrions aller au Paradis, aller vers Dieu, aller vers l'autre avec tout ce que nous sommes, mais nous ne pouvons y aller que blessés, plus vulnérables, allégés. C'est là qu'on entend les accents authentiques des personnes. Quand on entend cet accent de blessure, cette émotion à fleur de peau, je pense encore à ces gens qui sont pris dans le réseau d'un travail de deuil, souffrant de l'absence de l'autre, il y a une sorte d'accent authentique qui se fait entendre et qui est la manière dont ils se prêtent au travail de l'émondage de Dieu qui les authentifie, qui les purifie, qui les brûle à la vérité divine. On ne peut pas dire que c'est beau, et pourtant, c'est extrêmement émouvant.

C'est pour cela que je pensais en voyant hier ces visages d'ouvriers, de ces compagnons, qui, avec un savoir incroyable, sculptent, taillent, polissent les pierres, je pense que nous sommes les uns pour les autres ces sculpteurs. Bien sûr, chat échaudé craint l'eau froide, c'est une bonne technique, si nous craignons d'être trop meurtris, abîmés par l'autre, nous apprenons progressivement à être moins violent avec celui avec qui nous vivons. En étant nous-mêmes l'instrument de Dieu nous apprendrons à l'autre à être l'instrument pour nous, parce que c'est un mutuel devoir que nous avons à accomplir. Le commandement, comme le dit saint Paul : tu porteras de l'amour à l'autre comme à toi-même, la manière dont nous essayons d'être les instruments pour l'autre aidera d'autant plus l'autre à l'être pour nous. Ce n'est pas nous qui devrons dire à l'autre : c'est comme cela que tu devrais faire avec moi pour que tu sois mieux, c'est la manière dont je suis plus docile à l'Esprit, que je me laisse guider par quelqu'un qui m'habite, me traverse, et qu'effectivement, j'aide à la fois à grandir, à mûrir, à émonder ce qui est inutile, ce service que je rends à l'autre, c'est la manière dont je peux aider l'autre à devenir pour moi aussi l'instrument de Dieu.

Quand nous mesurons ce que nous avons vécu les uns avec les autres depuis parfois si longtemps, celui que j'ai épousé, celle que j'ai épousée, ou les frères avec qui je vis, c'est le pire de mes ennemis, et le meilleur de mes amis. Vous pourriez tous dire la même chose de vos vies communes. Mais nous, nous avons pris ce risque justement de nous exposer à cette aventure-là, de nous exposer à cet émondage, de ne pas ni nous protéger, mais de considérer que notre marche dans la vie, c'est une marche qui prend des risques, des tempêtes, des risques dans le plein désert et qui s'éloigne de toutes les maisons verrouillées ou trop protégées qui seraient des vies spirituelles qui s'éteindraient par elles-mêmes, qui s'étoufferaient. Il y a un risque dans la vie de l'évangile, et ce risque, c'est la manière dont Dieu va se servir de l'autre pour nous aider à aller plus loin. Nous serons toujours tentés de décider par nous-mêmes ce qu'il convient d'offrir à Dieu. Et c'est comme cela que je m'explique un certain nombre d'attitudes officielles que nous avons souvent par rapport à Dieu. Nous avons tellement peur qu'on nous prenne quelque chose que nous voudrions garder pour nous, que nous préférons choisir ce que nous allons offrir à Dieu, au moins, là on sûr de savoir à quel endroit on a mal. Il n'y a plus d'imprévisible, j'ai tout choisi. J'offre déjà une partie de moi-même, comme cela, Dieu ne pourra rien me reprocher. Et ce n'est pas à cet endroit-là que Dieu m'attend et m'appelle, mais c'est un endroit, je ne sais pas lequel, et je ne sais pas quand. J'accompagnais récemment un prêtre qui a été le prêtre de mon enfance, et qui disait sur son lit de maladie, sur son lit de souffrant, dans une maladie très douloureuse et très longue, il me disait : "je ne savais pas que j'avais encore tant à me dépouiller". J'ai souvent contesté sa manière compassionnelle de souffrir pour les autres, et à la fin, les derniers propos qui ont habité son cœur et son âme, ont été effectivement d'une authenticité et d'une vérité étonnante. Même la maladie continuait encore à dépouiller ce qui était de trop en lui.

Chacun de nous avec sa manière, avec ses rythmes, avec sa méthode, nous avons encore trop de choses pour avancer vers Dieu, nous sommes encore trop protégés. Nous avançons si précautionneux, que nous ne nous exposons guère à cet Esprit de Dieu pour que Dieu fasse de nous l'Église, il faut que nous acceptions d'aller de l'avant, de nous exposer davantage à l'amour de l'autre qui est l'amour de Dieu.

 

AMEN


 

 

 

 
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