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 QUI EST DIGNE DE DIEU ?

2 R 4, 8-11+14-16 a ; Rm 6, 3-4+8-11 ; Mt 10, 37-42
Treizième  dimanche du temps ordinaire – Année A (27 juin 1993)
Homélie du Frère Bernard MAITTE


Beauté de la création (Mer-Eggée)

"Celui qui aime son père ou sa mère plus que Moi n'est pas digne de Moi. Celui qui aime son fils ou sa fille plus que Moi n'est pas digne de Moi". Frères et sœurs, il est difficile dans ces cas-là, de trouver des gens dignes de Dieu. Alors j'ai fait quelques recherches et j'ai trouvé le témoignage très prenant d'une martyre du troisième siècle sainte Perpétue. Son père vient la voir en prison avec son fils, pour essayer de lui dire qu'il faut qu'elle abandonne sa foi chrétienne. "Mon père vint avec mon fils, il m'attira à lui et me dit : sacrifie c'est-à-dire qu'il fallait sacrifier à l'empereur qui était considéré comme un dieu, sacrifie, aie pitié de ton enfant. Et Hilarion, le procureur, me dit : épargne la vieillesse de ton père, épargne la jeunesse de ton enfant, fais le sacrifice pour le salut des empereurs. Mais moi je lui répondis : je ne le ferai pas. Es-tu chrétienne ? me demanda-t-il. Je suis chrétienne, fut ma réponse." Voilà quelqu'un qui a aimé plus que son père, plus que son enfant, qui a témoigné jusqu'au bout qu'elle aimait d'un amour profond Celui qui a donné sa vie pour elle.

Et nous ? que valons-nous ? qui sommes-nous face à Dieu ? sommes-nous assez dignes d'être avec Lui et pour Lui ? Posons-nous cette question, car nous allons participer à l'eucharistie, nous allons recevoir la plénitude de la vie de Dieu. En sommes-nous dignes ? Je ne crois pas, car on pourrait se dire : "Bon, il doit quand même bien y en avoir quelques-uns de dignes dans cette assemblée". Mais ceux qui aiment leur mari ou leur femme d'un amour fou, seraient-ils rejetés parce qu'ils aiment trop leur conjoint ?

Et ceux qui aiment leurs enfants, qui sont parfois pour eux toute leur vie, dans ces cas-là, ne sont-ils pas dignes de participer à cette célébration ? Il ne resterait plus alors que les religieuses et les prêtres. Mais encore, je n'en suis pas si sûr, car il ne faut pas oublier qu'il faut aussi prendre sa croix tous les jours et renoncer à soi-même. Et je ne garantirais pas, au moins pour moi, que nous le fassions tous les jours. Donc, serions-nous dignes jusqu'au bout d'être avec Dieu et pour Dieu ?

Frères et sœurs, je crois que cet évangile nous pousse essentiellement à reconsidérer toutes choses sous leur vrai jour, sous une valeur qui n'est pas toujours celle que l'on donne aux réalités. Trop souvent, nous avons un regard qui enferme les réalités ou les choses dans un regard qui nous est propre et nous considérons tout autant les biens matériels que les personnes en vue de ce qu'ils peuvent nous apporter, en vue de ce que nous sommes avec eux et ainsi nous y mettons certes beaucoup d'affectivité et de sentiment, mais aussi parfois beaucoup de subjectivité. Or ce à quoi l'évangile nous appelle, c'est justement à reconsidérer la valeur de notre vie, c'est justement à reconsidérer toutes les choses que nous vivons même si elles sont belles, surtout si elles sont belles. Et qu'y a-t-il de plus beau si ce n'est l'amour ? Cet amour qui s'épanouit dans le regard de deux êtres, entre des fiancés, entre des époux, entre des amants. Qu'est-ce qu'il y de plus beau que cet amour qui se déploie dans l'amour que l'on peut avoir pour ses enfants ou pour ceux que l'on a adoptés ? Qu'est-ce qu'il peut y avoir de plus beau que cet amour entre deux amis, entre ceux qui essayent finalement de vivre ce mystère qui est donné, celui de l'amour ?

Eh bien justement, ce que nous demande Jésus, ce que nous demande Dieu, c'est de considérer la beauté de cet amour, c'est de considérer la grandeur de cet amour, et en la considérant avec autant de grandeur et de dignité, de comprendre combien Lui aussi doit être digne du même amour, de comprendre que nous devons être capables vis-à-vis de Jésus de la même capacité d'amour. Pourquoi ? parce que, comme saint Jean l'a dit, Dieu est amour. Il est donc dans son Etre même, dans son essence même, l'amour. Et c'est Lui qui donne sens, et qui donne naissance à toutes les possibilités que nous avons d'exprimer notre amour dans l'amour conjugal, parental, amical. C'est donc à cette reconsidération de valeurs que Dieu nous appelle. L'amour de Dieu est un amour qui a du poids. L'amour de Dieu est un amour qui a une valeur aussi prenante, aussi intense que l'amour que nous pouvons avoir pour des êtres humains. Et cette valeur ne se vit que si nous en faisons le don.

Trop souvent nous aimons les choses parce que nous voulons les posséder. Comment un amour se détruit-il ? C'est parce que nous voulons posséder l'autre, parce que cela nous fait plaisir. En soi, le plaisir n'est pas un mal, et le plaisir d'être avec l'autre n'est jamais un mal. Ce qui est un mal, c'est de vouloir s'accaparer l'autre, c'est de vouloir le posséder, c'est de croire que l'on peut connaître tout sur l'autre, quitte à l'enfermer dans des perspectives absolument fermées. C'est empêcher l'autre d'être soi même, c'est empêcher l'autre d'aimer comme il doit aimer, libre, parfaitement. Et notre amour pour l'autre doit l'aider à grandir. Notre amour pour l'autre doit l'aider à devenir encore plus libre vis-à-vis de lui-même et vis-à-vis de l'amour que nous lui portons. C'est ainsi que l'amour, qui pour Dieu est la réalité même de ce qu'Il vit, sera pour nous ce qui pourra vraiment changer le monde et le transfigurer. Et donc notre amour ne se vivra que si nous faisons don de cela même que nous aimerions posséder, que si nous mettons notre plaisir à ne faire que le plaisir de l'autre, que si nous savons nous donner si entièrement que l'autre n'ait plus l'impression que nous sommes un poids pour lui. C'est cela l'amour de Dieu pour les hommes. Et c'est à cet amour-là que Dieu nous appelle dans chaque amour particulier.

Et c'est à ce moment-là que nous serons dignes de Dieu. C'est en nous aimant de cette façon qu'Il nous en rendra dignes. Et notre amour pour Dieu ne peut lui-même se comprendre que de cette manière. Et notre amour pour les autres, si nous le vivons ainsi, nous aidera justement à comprendre ainsi l'amour de Dieu. Car trop souvent, nous vivons notre amour pour Dieu comme si nous vivions pour une idée. Mais nous ne vivons pas pour une idée, nous ne vivons pas pour un système moral, nous ne vivons pas pour réussir parfaitement une vie chrétienne. Nous vivons pour quelqu'un, nous vivons pour une personne, pour le Tout Autre. Et ça, c'est différent. Nous n'aimerons jamais Dieu si nous ne l'aimons pas comme une personne, si nous ne mettons pas toutes nos capacités, tous nos sentiments et notre affectivité, tout ce qu'il y a de meilleur en nous et que nous sommes capables de donner à une être humain. Si nous ne mettons pas cela aussi au service de Dieu, si nous ne donnons pas tout ce qu'il y a de meilleur à Dieu eh bien Dieu ne restera qu'une idée dans notre cœur. Et c'est une idée qui n'ira pas très loin et qui ne fera pas son chemin. Ca ne fera pas plus de chemin que toutes les idéologies. Trop souvent, nous ne savons pas donner. Certes il nous arrive de "sacrifier notre vie" pour tel ou tel événement, pour telle ou telle chose et nous sacrifions plus souvent sur les autels de la modernité ou du libéralisme ou du matérialisme, mais pas sur l'autel de la vie c'est-à-dire sur l'autel de Dieu.

Cette valeur de l'amour, ce don de l'amour ne se vit pas comme le dit l'évangile, que dans l'accueil. Oh ! certes nous parlons beaucoup d'accueil aujourd'hui, et en ce moment ça fait la Une des journaux puisqu'il faut accueillir l'étranger, l'immigré. Mais je veux me placer au-delà de tous ces discours. Pourquoi ? parce que l'accueil, c'est d'abord l'accueil de soi-même. Pour aimer les autres, il faut s'accueillir soi-même, il faut s'aimer tel que l'on est. Pourquoi ? parce que Dieu nous a voulu tels que nous sommes. Et Il ne changera pas ce que nous sommes, Il ne fera que le transfigurer. Ce qui est très différent. Pourquoi? parce que Dieu est rempli d'amour pour chacun d'entre nous, Il nous voit avec des yeux d'unicité, Il voit chacun de nous particulièrement. Et Il veut que nous soyons tels qu'Il nous voit. Et donc l'accueil pour aimer l'autre va d'abord consister à accueillir en nous-mêmes ce que Dieu fait de nous. Il faut aussi accueillir Dieu Lui-même qui est la source, il faut non seu­lement trouver Dieu en nous-mêmes, mais il faut trouver Dieu en ce qu'Il est, en cette capacité de rela­tion, en cette capacité de communion qu'Il nous propose. Et comme nous l'exprime l'évangile, nous serons alors capables aussi d'accueillir tous les autres parce que nous comprendrons que chacun d'entre nous est capable de cet amour. Car Dieu n'a fait aucun homme sans cœur, sans possibilité d'amour.

Voilà en quoi consiste l'accueil. Il est de trois ordres : découvrir Dieu en nous-mêmes, je dirai Dieu en Dieu, et Dieu en l'autre.

Cela doit finalement nous faire comprendre que nous ne devons pas rejeter loin de nous la famille, les enfants en disant : "tout ça, c'est des babioles, vive nous parce que nous arrivons à nous en détacher". Ce n'est pas ça. C'est au contraire si nous aimons encore plus profondément et parfaitement : ceux que nous aimons, que nous comprendrons finalement combien c'est en nous donnant, parce que le Christ s'est donné, que nous sommes capables d'accueillir le secret, le mystère de notre vie. C'est le mystère de l'amour parce que c'est le secret même de Dieu. Et c'est tout ce qui se vit dans la vie sacramentelle, c'est ce passage où nous voyons une valeur qui devient tout autre par le fait qu'elle est transformée par le don de la vie de Dieu et où nous, en l'accueillant, nous devenons capables de Dieu.

Frères et sœurs, au début je me posais cette question avec vous : "Qui est digne de l'amour de Dieu ?" J'espère que vous avez compris qu'aucun de ceux qui sont ici, que personne ne peut être rejeté. Car tous, si vous êtes capables d'aimer, et d'aimer profondément, alors vous êtes dignes de Dieu.

 

AMEN

 

 

 

 
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