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NOUS SOMMES FAITS POUR LE SALUT CORPS ET ÂME

Sg 1, 13-15 et 2, 23-24 ; 2 Co 8, 7-9 +13-15 ; Mc 5, 21-43
Treizième  dimanche du temps ordinaire – Année B (2 juillet 2006)
Homélie du Frère Bernard MAITTE

 

"Dieu n’a pas fait la mort, il ne se réjouit pas de voir mourir les êtres vivants". La liturgie prévoit que le premier texte de l’eucharistie dominicale introduit et fasse méditer sur le texte de l’évangile. Bien sûr, ce texte du livre de la Sagesse nous met directement en rapport avec cet épisode de la fille du chef de la synagogue, la fille de Jaïre, qui connaît la mort, même si Jésus dit : non, elle n’est pas morte.

C’est un texte assez brouillon semble-t-il au départ. Vous l’avez remarqué, il ne s’agit pas seulement de la fille de Jaïre. Il y a au beau milieu du texte de la guérison de la fille de Jaïre, il y a l’histoire de cette femme qui a des pertes de sang. C’est un peu brouillon et du coup, la liturgie prévoit même de faire une lecture brève, donc de supprimer éventuellement le texte de la guérison de la femme qui a des pertes de sang. Bien sûr, ce qui est important, c’est certainement de voir que Jésus guérit. Jésus guérit aussi bien cette femme que cette petite fille qui semble être atteinte par la mort. Donc, ni l’une ni l’autre, comme nous le dit le livre de la Sagesse, ne doivent être atteintes dans leur principe de vie. Et Jésus est venu pour guérir. Jésus se présente bien comme le Sauveur. Mais en même temps, ce qui est intéressant, c’est que la guérison de la femme qui connaît des pertes de sang, comme celle de la fille de Jaïre, ce sont des textes qui se répondent et qui s’expliquent l’un par l’autre. Pourquoi ? D’abord par une opposition. Il y en a une, c’est une petite fille, l’autre est une femme. La question qui peut être posée : souffre-t-on plus ou moins selon notre condition ou notre âge, je ne crois pas que c’est d’abord cela que le texte veuille dire. Ensuite, il y a le fait que la petite fille a peut-être plus de chance, elle est la fille du chef de synagogue, tandis que la femme, elle a des pertes de sang. Qu’est-ce que cela signifie ? Avoir des pertes de sang pour une femme, cela veut dire qu’elle est impure. Remarquez que le sang dans la Bible, c’est l’âme, c’est la vie. Cela veut dire qu’elle est en train de perdre sa vie. C’est une femme impure, donc une femme qui est exclue du système religieux habituel. Elle n’a rien à voir avec les chefs de synagogue et leurs semblables. Et pourtant, c’est là qu’elles se rejoignent. Cette femme comme cette petite fille, sont atteintes dans le principe même de leur existence.

Il y a des choses aussi intéressantes. L’évangéliste saint Marc tient à préciser depuis combien de temps cette femme souffre : elle a des pertes de sang depuis douze ans. Et, saint Marc nous dit aussi avec précision, l’âge de la petite fille : la petite fille a douze ans. Autrement dit, depuis douze ans, l’une et l’autre sont acheminées dans la vie avec une sorte de barrière qui va devenir difficile à vivre, se précipiter, aller vers la mort. Et remarquons que Jésus va les rejoindre dans la manière dont il s’adresse à l’une comme à l’autre. Dans les deux cas, c’est la foi qui sauve ou qui est appelée à grandir. Et dans l’un comme dans l’autre cas, Jésus leur adresse le même nom. A la femme il ne lui dit pas femme, il lui dit : ma fille, et à cette petite fille, il s’adresse en lui disant : jeune fille.

Il y a beaucoup trop de similitudes entre ces ceux textes pour penser qu’ils n’ont rien à voir l’un avec l’autre. Au contraire, ils expliquent le mystère même de toute l’humanité appelée au salut. Je dis bien de toute l’humanité. Pourquoi ? parce qu’en somme, cette femme qui est à l’extérieur de tout ce qui est officiel, c’est l’image de ce que nous sommes, nous les païens, à l’extérieur du peuple élu. Et pourtant, nous sommes appelés à entendre le Christ qui nous dit : « ma fille », et de manière personnelle. Mais cette humanité guérie et sauvée n’est rien sans le peuple d’Israël. L’Église, la communauté des chrétiens, ne peut pas se comprendre sans se ré enraciner de manière profonde et existentielle dans le choix du peuple élu. Le texte nous dit que la petite fille comme la femme sont nécessaires à l’expérience du salut de toute l’humanité, de toute cette humanité rachetée.

Cela montre bien du coup, à cause du chiffre douze, douze, nous le savons, c’est le chiffre des douze patriarches qui ont fondé le peuple d’Israël. C’est le chiffre douze des douze apôtres, sur lesquels est fondée notre Église. Aujourd’hui encore cette Église n’est pas faite pour elle-même, mais elle doit faire dans la globalité de son universalité l’expérience qu’elle n’est pas faite pour la mort. Elle doit faire et dire l’expérience du salut et de la Pâque en elle-même. Comment la fait-elle ? Là aussi, revenons au texte. Elle fait l’expérience toujours de manière concrète. Nous sommes certainement encore trop victimes d’une sorte de dualisme platonicien qui oppose le principe de l’âme au principe du corps, le monde des idées au monde matériel. Trop souvent encore, nous pensons que ce n’est que la fine pointe de mon âme qui doit ressusciter, comme il n‘y a que la fine pointe de mon âme qui doit connaître Dieu et être atteinte par le salut. Or, c’est l’expérience absolument inverse à laquelle Jésus appelle. C’est ce qu’il a fait pour cette femme. Il a été touché sans le savoir, et Il veut savoir qui l’a touché. A cette femme, Il peut lui dire : "Ta foi t’a guérie". Et elle, elle fait l’expérience de cet acte de foi dans le fait qu’elle se sente guérie, qu’elle n’a plus de pertes de sang.

Ainsi pour la petite fille de Jaïre. Le chef de synagogue appelle Jésus et lui dit : "Viens imposer les mains à ma fille", viens la toucher et elle sera guérie, elle sera sauvée. Il est vrai que l’Église a toujours maintenu que c’est donc par l’expérience du corps que se réalise le salut. Bien sûr nos frères atteints par l’âge ou par la maladie, avec qui nous prions en ce jour, savent bien la limite du corps. Mais dans cette limite du corps ils savent aussi que c’est seulement le corps qui permet encore la communication, qui permet encore la relation. Car dès lors qu’il n’y a plus de corps, il n’y a plus de relation. Les âmes ne se parlent pas entre elles.

C’est pourquoi saint Thomas d’Aquin parlant de la résurrection de la chair, en parle comme une nécessité à la perfection de Dieu. Il dit en effet que Dieu est parfait, et que Dieu ne peut pas appeler l’homme à la résurrection de manière imparfaite. Or l’homme n’est pas une âme, comme l’homme d’ailleurs n’est pas seulement un corps. L’homme est dans son âme un corps, et dans son corps, une âme. Donc, la seule perfection que Dieu puisse connaître, c’est de donner à l’homme ce qu’il est entièrement, ce que nous appelons corps et âme. D’où la nécessité quasi obligatoire de la résurrection de la chair.

L’expérience sacramentelle est donc bien cette expérience du salut qui passe par le corps lorsqu’un enfant comme Charles est plongé dans l’eau du baptême, qui passe par l’onction d’huile faite sur ceux qui sont atteints dans la maladie, parce qu’en somme Dieu est venu s’adresser à tout l’être en son entier. Aussi, il me semble que face à d’autres fois ou à d’autres religions, le catholicisme a bien cette originalité de la corporéité. Et si je suis parti du texte pour dire qu’il s’agissait de l’Église faite de tous ceux qui vont rejoindre le peuple choisi avec Israël, c’est bien parce qu’une des plus belles invocations de l’Église c’est de dire qu’elle est le « corps du Christ », elle est dans cette intimité qui n’est pas une idée qui est une réalité parce qu’une expérience de salut.

Alors, il reste aujourd’hui pour nous-mêmes et pour les hommes de notre temps une véritable invitation. Dieu n’a pas fait la mort, Dieu ne se réjouit pas de la mort des vivants. Il faudrait que nous nous interrogions sur la manière d’être de l’Eglise et sur notre propre manière d’être.Est-ce que contrairement à ce qu’est Dieu, non pas nous nous réjouissions de la mort des vivants, mais on ne participe pas toujours de manière exemplaire à la construction de l’être, au développement de la vie, à la manière de rendre quelqu’un vivant. Et il ne s’agit pas simplement de grandes idées. Il s’agit de percevoir qu’on peut tuer l’autre par un mot, on peut blesser l’autre par un véritable geste agressif, on peut annihiler la vie de quelqu’un par une manière d’être. Pourtant, si nous sommes le corps du Christ, ce corps qui est appelé à être le lieu même de l’expérience finale et du salut, il faudrait que l’Église et que chacun d’entre nous, nous disons, si nous aimions Dieu et donc nos frères les hommes, nous ne nous réjouissions pas de ce qui atteint la vie, mais qu’au contraire, de tout notre cœur, de toute notre âme, de tout notre corps, nous puissions participer à ce que Dieu a voulu : vie, salut, bonheur et amour pour l’homme. Dieu n’a pas fait la mort, et Dieu ne se réjouit pas de la mort des vivants.

 

AMEN

 

 

 

 
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