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LE DON DE LA LIBERTÉ

1 R 19, 16+19-21 ; Ga 5, 1+13-18 ; Lc 9, 51-62
Treizième dimanche du temps ordinaire – Année C (1er juillet 2007)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Frères et sœurs, vous permettrez que je m'adresse aujourd'hui plus spécialement, puisque nous avons cette chance et ce bonheur de baptiser cinq petits bébés, de m'adresser en priorité aux parents de Sixtine, Raphaël, Mathilde Chantal et Théophile.

En fait, chers parents, c'est dur, dur, de faire baptiser son enfant après avoir entendu cet évangile. Si on fait la transposition et que vous expliquez à vos enfants : tu sais, l'évangile, c'est que si tu n'es pas d'accord avec une association, tu demandes que le feu du ciel lui tombe dessus, que tous les membres meurent. Ou bien si on dit : mon enfant, tu vas être baptisé, mais les renards ont des tanières, mais toi, tu n'auras jamais d'appartement, tu vivras comme un clochard. Ou encore : mon fils ou ma fille, tu seras baptisé, mais que tu viennes à mon enterrement ou que tu n'y viennes pas, ça m'est égal, "laisse les morts enterrer les morts". Effectivement, ce n'est pas très facile. Sans compter l'exemple de ce prophète Élisée, qui poursuit son maître Élie, brûle son instrument de travail, un peu comme dans certaines manifestations à l'intérieur des entreprises, certains éléments un peu excités brûlent le produit de leur travail. Qu'est-ce que cela veut dire, tout ça ? pourquoi l'évangile prend-il des exemples aussi violents et aussi durs, aussi paradoxaux, finalement absolument invivables ? Qui penserait aujourd'hui honnêtement parmi nous, qu'on peut vivre à la lettre les paroles que nous venons d'entendre ? Alors évidemment, on peut penser que cela été dit mais que ces paroles font partie des passages qu'on met entre parenthèses, on oublie un pue, on tempère. En fait, il faut quand même essayer de comprendre.

Alors, essayons. Premier point: je crois qu'il faut faire les transpositions nécessaires. Dans le monde moyen-oriental de l'époque, c'était une société, que ce soit au temps du prophète Élie, huitième siècle avant Jésus-Christ, que ce soit au temps de Jésus, l'organisation et la structure de la société, c'est pratiquement la seule chose qui importe. En fait, l'ordre social est ce qui tient l'individu. Donc, quand on naît, on doit se conformer à l'ordre de la société. Normalement, on n'a pas le choix. Il faut qu'on rentre à sa place, selon le rang, selon l'hérédité, selon la vie familiale, tous ces critères qui font que nos raisons de vivre dans ce cadre-là sont derrière nous. On vivra chevalier parce qu'on naît dans une famille de chevaliers, on vivra maréchal-ferrant parce qu'on naît dans une famille de maréchal-ferrant, et l'on vivra tisserand ou esclave, parce qu'on est né dans une famille de tisserand ou d'esclave.

D'une certaine manière, il n'y a pas de place pour l'expression individuelle d'un destin, sauf si à un moment ou l'autre, par une inspiration dont il faut déceler les raisons, tout à coup, on pose un acte de rupture sociale qui signifie une liberté radicale de l'individu. C'est ce qui s'est passé tout au long de l'histoire biblique, comme un fil rouge. Tous les grands événements de l'histoire biblique sont des ruptures. C'est pour Abraham : "quitte ton pays, ta parenté, ta famille et va vers le pays que je te donnerai". "Va Moïse, libère mon peuple". "David, je t'ai pris derrière ton troupeau, maintenant je te donne une vocation nouvelle, je t'arrache à ton métier de berger pour te faire pasteur de mon peuple". "Élie, Élisée, je vous appelle et votre vocation sera une rupture". Et Jésus s'inscrit explicitement dans cette direction-là parce qu'il n'a pas les moyens de faire autrement.

Ici, le premier souci c'est d'affirmer qu'il est possible pour un homme, de vivre le mystère de son destin personnel à contre-courant ou en rupture par rapport à la société ambiante. A ce moment-là c'est un témoignage, une parole par l'existence même de celui qui répond à cette vocation et qui dit : je ne ferai pas ce que la structure de la société m'oblige à faire.

Deuxième point. Nos sociétés sont devenues largement chrétiennes. C'est important à comprendre. En fait, on se plaint que la société aujourd'hui est déchristianisée, moi je n'en crois rien. Aujourd'hui, c'est devenu une évidence que le destin personnel de chacun compte pour son caractère unique et personnel. Pour vous, parents, aujourd'hui, ce serait le pire que vous puissiez penser pour vos enfants :écoute, mon petit, parce que je fais telle profession, parce que je suis enseignant, parce que je suis manutentionnaire, parce que je suis cadre, etc … tu dois faire ça ! Personne d'entre nous, s'il est de bon sens, ne pense une chose pareille et c'est heureux. Je pense que c'est non seulement chez les chrétiens, mais c'est actuellement une réalité admise dans la société. Aujourd'hui, cette exigence de donner à chacun la possibilité de son chemin de liberté est une chose acquise, et tant mieux. Les derniers moments où l'on a vu cela, c'était l'idéologie communiste, dans laquelle c'était le grand manitou idéologue qui prétendait prévoir, calculer, la vie de chacun jusqu'au détail de la manière de porter les chaussures. C'est fini !

On peut considérer alors que c'est l'anarchie. On peut considérer que rien ne va plus, mais je suis désolé, c'est nous qui sommes responsables de cette société fondée sur le respect absolu de la liberté individuelle. Toutes les réclamations que l'on entend sur le statut de la femme, la parité, les statuts de l'amélioration du travail, ce ne sont pas des caprices, c'est le fait de dire qu'il faut que chacun d'entre nous dans l'inscription même de la société puisse trouver un véritable chemin de liberté. C'est un gain énorme, et on pourra dire ce qu'on voudra, je crois que là, le christianisme a gagné. Cela ne veut pas dire que de temps en temps il n'y ait pas des retours de flamme, et qu'on assiste à des crises d'autoritarisme, mais en fait, l'idée que chacun d'entre nous, dès la naissance, prenne un chemin de liberté qui doit être infiniment respecté. Si, quand on met un enfant au monde, on ne pense pas cela, on n'est pas digne d'être parent. Aujourd'hui, je crois qu'on n'a pas le choix, on a été mis devant cette exigence.

Société libertaire ? Chacun fait comme il veut ? Non, parce que l'équilibre entre la vie sociale, notre place dans la société et notre liberté, est à trouver, et il n'est pas encore trouvé. C'est cela le grand défi des chrétiens et de l'Église aujourd'hui. Nous n'avons pas à dire : je ne veux pas de métier, parce que maintenant j'aime Dieu. Nous n'avons pas à dire : je me moque de ma famille parce que maintenant je suis mes inspirations divines qui me viennent du Saint Esprit. Nous n'avons pas à dire : maintenant, je veux que le feu du ciel tombe sur telle autre religion ou tel autre groupe qui ne partage pas mes valeurs. Mais, nous chrétiens, nous avons à trouver au milieu des hommes qui eux-mêmes à certains moments sont dans une grave situation de crise et de perplexité, à trouver et à concilier le fait que notre liberté, intégralement respectée par nous-mêmes et par les autres, puisse cependant véritablement servir à l'unité et à la cohésion de ce que nous sommes, tant au plan de la société qu'au plan de la vie de l'Église.

C'est exactement ce que saint Paul expliquait : vous avez été appelés à la liberté, tout le monde en est convaincu, mais que cette liberté ne se tourne pas dans un prétexte pour satisfaire votre égoïsme. La grande intuition du christianisme, c'est que la liberté de tout homme est sacrée, elle est infiniment respectable parce quelle a été créée et voulue par Dieu. Mais malheur à celui qui récupère cette liberté en en faisant un absolu pour lui-même et uniquement en fonction de lui-même.

Vous, parents aujourd'hui, la tâche que vous avez pour former cette génération nouvelle car on compte sur nous, il n'y a pas d'autre ressource pour former une nouvelle génération que la génération précédente, il y a des enfants qui ne sont pas très contents de cette situation, mais il n'y a pas d'autre voie, jamais Internet ne remplacera papa et maman. Notre responsabilité c'est d'apprendre aux enfants, à la jeune génération, de découvrir sans réserve, le rôle et l'importance de leur liberté, mais de leur montrer que cette liberté en même temps, dans son exercice, doit être un service de la communauté, de la communion de l'Église, de la communauté de la société dans laquelle ils vivent, de la communauté de l'entreprise, du milieu social, professionnel dans lequel ils vivront.

Frères et sœurs, c'est peut-être cela le plus grand défi du vingt et unième siècle. Bien sûr, il faut essayer de réparer la couche d'ozone, d'accord, mais je crois qu'on n'y peut pas grand-chose. Par contre, de faire qu'une société qui a reçu cinq sur cinq l'essentiel du message chrétien, la liberté, que maintenant, cela ne tombe pas dans une idéologie libertaire, mais que ce soit une conception assez haute et assez profonde de la valeur de la liberté pour qu'il n'y ait plus l'antinomie entre l'ordre social ou l'ordre individuel, mais les deux, l'un au service de l'autre. Je crois que si l'on réfléchit sur ce qu'est l'Église, elle n'a jamais voulu être autre chose même si elle n'a pas toujours pu le réaliser, et nos sociétés, c'est cela qu'elles cherchent. C'est notre responsabilité, nous l'avons pour nous-mêmes, et nous l'avons pour la génération à venir, alors, assumons-là !

 

AMEN

 

 

 

 
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