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SE REPOSER OU DANSER AVEC LE CHRIST ?

1 R 19, 16+19-21 ; Ga 5, 1+13-18 ; Lc 9, 51-62
Treizième dimanche du temps ordinaire – Année C (27 juin 2010)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


J'ai joué de la flûte …

 

"Le Fils de l'Homme n'a pas une pierre où reposer sa tête". Frères et sœurs, vous connaissez peut-être cette blague hélas authentique. A Jérusalem, il y a à peu près quatre-vingts ans, un musée franciscain (je n'ai rien contre les franciscains), présentait dans une vitrine, un caillou, avec la mention : "La pierre que Jésus n'avait pas pour reposer sa tête" ! C'est une manière comme une autre d'attirer du public.

En réalité, cette parole du Christ m'a toujours étonné. Pourquoi ? Parce qu'elle est vraiment très paradoxale. En effet, si on y réfléchit, ce n'est pas simplement que Jésus ait une sorte de tempérament actif qui l'incite à ne pas tenir en place. Ce n'est pas simplement l'itinérance du ministère de Jésus qui va de Galilée en Samarie, et Samarie en Judée, qui revient en Galilée et passe de l'autre côté du lac de Tibériade. C'est plus profond que cela. Il est question de reposer sa tête, pas seulement le repos de la tête sur l'oreiller, le fait d'être fatigué, bien que ce ne soit pas exclus dans l'image. Mais je crois que c'est reposer sa tête d'une façon beaucoup plus profonde, comme lorsqu'une femme repose sa tête sur l'épaule de celui qu'elle aime. C'est un geste à la fois d'une infinie tendresse et d'une infinie douceur, ce n'est pas simplement la fatigue ou la lassitude à ce moment-là, c'est la plénitude d'une tendresse que l'amoureuse cherche lorsqu'elle vient lover sa tête sur l'épaule de celui qu'elle aime. Or, Jésus dit que toute sa vie, tout son ministère, toute sa présence parmi nous, il n'a jamais pu reposer sa tête. C'est assez incroyable. On aimerait quand même que lorsque le Christ vient chez les hommes, il puisse trouver quelqu'un à la hauteur. Je sais ce que vous allez me dire, il y avait la vierge Marie, d'accord, mais c'est quand il était petit. On aurait aimé que Jésus trouve des amis et confidents sur lesquels il puisse avoir totalement confiance. Or, Jésus avoue là, à la fois une certaine solitude et le fait que cela ne se produira jamais. Si je traduis cette chose-là de façon assez radicale, et je crois vraie, Jésus n'a jamais été vraiment à l'aise dans sa création.

"Dieu est venu chez les siens", et l'évangéliste ajoute : "et les siens ne l'ont pas reçu". Mais c'est vrai que là, dit de façon plus imagée, c'est à peu près la même chose. Jésus n'a jamais trouvé exactement le repos et la paix dans son ministère même au milieu des siens. On pourrait se dire que nous sommes horriblement coupables, que nous n'avons pas su accueillir, que nous sommes de mauvais hôtes, etc … Mais il faut essayer de comprendre pourquoi. C'est vrai que Jésus, le Fils de l'Homme, c'est pour cela qu'il se désigne Fils de l'Homme, c'est-à-dire celui qui est envoyé du haut des cieux, n'a pas trouvé où reposer sa tête. Le seul moment où il a réussi à reposer sa tête, c'est quand il a incliné la tête sur la croix, et qu'il a remis son Esprit. C'est là que le Christ est entré dans un repos qu'il n'avait pas trouvé auparavant.

Qu'est-ce que cela veut dire ? Si on le relit à la lumière de l'ensemble des petits événements qui sont racontés dans cet évangile, cela peut devenir assez éclairant. En fait, pourquoi Jésus est-il venu dans le monde ? C'est vrai que l'on a envie de dire, c'est la phrase que je citais tout à l'heure mais qui est également dans le même sens : "J'ai joué de la flûte et vous n'avez pas dansé". C'est quand même terrible de la part du Christ. C'est une sorte d'aveu d'échec très déconcertant. Pourquoi n'avons-nous pas dansé ? Pourquoi les hommes autour de lui devant cette parole de liberté, n'ont pas su retrouver immédiatement leur liberté ? Pourquoi ne l'ont-ils pas senti à travers la personnalité du Christ, à quelques exceptions près, car il y en a quelques-uns qui ont dansé avec lui : c'étaient les boiteux, parce qu'évidemment, ils se remettaient à marcher et sans doute qu'au début, leur rééducation fonctionnelle ils ne devait pas être très habile, ils s'emmêlaient les pieds et cela ressemblait à une danse. Mais en réalité, c'est vrai, nous n'avons pas dansé. Et le monde aujourd'hui, est-ce qu'il danse à la parole de l'évangile? Ce n'est pas si sûr.

Autrement dit, cette parole et celles qui suivent sur les exigences des disciples nous remettent exactement devant le problème central de Jésus. Jésus ne pouvait pas rester en place et ne pouvait pas rester en repos dans sa création. Pourquoi ? Parce que pour lui, la création telle qu'il est venu la visiter ne pouvait pas être un but. Non seulement il était en marche, mais il fallait qu'il mette le monde en marche. Non seulement il ne se reposait pas, mais d'une certaine manière, il fallait qu'il communique à notre monde, l'inquiétude, c'est-à-dire la mise en mouvement vers un ailleurs. Le principal défaut de notre création, de notre monde, c'est souvent de nous dire : on s'arrête là. Nous trouvons des milliers de pierres pour reposer notre tête, nous en faisons des maisons de quatre cents, cinq cents mètres, un kilomètre de haut. Là, nous sommes en train de vouloir reposer notre tête. C'est parfois un peu d'orgueil, c'est parfois un peu de la vanité, quelquefois c'est seulement la nécessité de se loger, mais c'est vrai que nous avons tendance à vouloir accumuler les pierres en croyant pouvoir y reposer notre tête. Mais le monde et la création ne sont pas faits pour rester immobiles dans une sorte de repos des cimetières. Le monde a parfois trop envie d'être mort pour enterrer ses morts. Le monde trop souvent a une sorte de nostalgie et trop souvent il vit d'un passé un peu facile. Mais ce n'est pas cela que nous devons vivre. La création, le monde, ont été redynamisés de l'intérieur par la présence du Christ.

C'est cela qu'il nous dit aujourd'hui. Si vous croyez que vous pouvez considérer le monde comme un point d'arrêt, si vous trouvez qu'Aix-en-Provence est un bien bel endroit pour attendre passivement la fin du monde, non, ce n'est pas vrai. En réalité, attendre, c'est déjà se mettre en mouvement, et il y a des attentes passives qui tuent, qui fossilisent, qui paralysent, mais il y a des attentes vivantes qui s'appellent le désir et la liberté.

Frères et sœurs, par-delà les formules presque provocantes et choquantes que Jésus a utilisées il nous ramène en réalité devant un des éléments fondamentaux de notre existence de chrétiens : comment vivons-nous comme êtres créés ? Vivons-nous simplement dans l'idée que nous pouvons trouver une sorte de plénitude autosuffisante, autocentrée ? Ou bien croyons-nous que si le Christ est venu pour rencontrer sa création, est-ce qu'il n'est pas venu comme le fiancé qui vient à la rencontre de sa fiancée, qui lui prend la main et qui l'entraîne sur le chemin du bonheur et de la vie ?

C'est cela que nous devons toujours nous souhaiter les uns aux autres. C'est cela que nous fêtons dans chaque eucharistie, c'est le moment où recevant le corps et le sang du Christ, nous recevons cette nourriture qui nous emmène au-delà de nous-même, main dans la main avec le Seigneur, qui nous dit : tant pis si vous n'avez pas où reposer votre tête, tant pis si vous n'avez pas le temps de régler vos comptes avec votre passé, tant pis si vous ne pouvez pas faire tout ce que vous voudriez maintenant en fonction des exigences présentes. Sachez que votre désir et l'amour que j'ai mis dans votre cœur, et ma grâce, et mon royaume vous attirent hors de vous-même. Et moi, je vous prends par la main sur le vrai chemin du bonheur, le chemin du Royaume.

 

 

AMEN

 

 
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